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Relire ou découvrir Maryse Condé

Relire ou découvrir Maryse Condé

   Quelle serait la meilleure porte d'entrée d'une œuvre aussi foisonnante que celle de la grande dame des lettres guadeloupéennes qu'est Maryse CONDE ? On peut hésiter entre "Heremakhonon" rebaptisé "En attendant le bonheur" (1988) et "La Vie sans fards" (2012), textes largement autobiographiques mais que séparent presque vingt-cinq ans.

Le premier évoque de manière poignante le parcours d'une Antillaise mariée à un Africain lors de leurs études à tous deux à Paris, ce dernier rentrant au pays avec son épouse où il occupera un poste politique important et la déception de la première au fil du temps. Nourrie de Négritude, fière de sa peau noire, avide de s'abreuver aux sources de l'Afrique-mère, l'héroïne, Veronica, découvrira en fait des langues qu'elle ne connaît pas, des habitudes et des mœurs inconnues, un mode de vie très différent de celui de son île natale. Il s'agit en fait de la Guinée de Sékou TOURE. Désemparée, elle regagnera Paris et remettra en question ses fortes convictions d'avant. Le deuxième texte, vingt-cinq ans plus tard donc, "La Vie sans fards" est une sorte de cri d'amour blessé qui se passe beaucoup à Paris, mais aussi en Afrique. L'auteur y solde, en son nom propre cette fois, une liaison passionnée avec un beau Mulâtre haïtien qui lui fera un enfant, mais se détournera d'elle à cause de sa couleur mais retrace aussi son douloureux périple africain que l'hebdomadaire L'EXPRESS résumera comme suit :  

  "Trois passions amoureuses, un mari, quatre enfants, six exils et autant de désespérances... C'est un long fleuve sinueux et souvent boueux qu'emprunta l'auteur de Ségou et de La Vie scélérate." 

   Mais entre ces deux œuvres puissantes nourries de sa propre vie, Maryse CONDE publiera près d'une vingtaine de romans dont on trouvera la liste au bas de cet article qui l'inscriront peu à peu dans une école informelle, l'Américanité, dans laquelle on pourrait ranger des auteurs tels que Vincent PLACOLY, Xavier ORVILLE et possiblement le poète MONCHOACHI (et même avant eux tous, Raphaël TARDON). La plupart des universitaires et chercheurs en littérature antillaise ignorent ce mouvement littéraire, ne retenant que la Négritude, l'Antillanité et la Créolité, sans doute parce qu'il ne s'est pas revendiqué comme tel, n'a pas publié de manifeste et n'a pas fait école. Mais de nombreux points communs entre ces différents auteurs attestent d'une vision sinon de l'écriture, du moins du monde, assez proche. D'ailleurs, Maryse CONDE ira enseigner aux Etats-Unis, notamment dans la prestigieuse université de Columbia où elle fera l'essentiel de sa carrière. Ses romans se déroulent dans divers pays d'Amérique : les Etats-Unis pour "Moi, Tituba, sorcière noire de Salem" (1986), le Panama pour "La Colonie du Nouveau Monde" (1993) ; Cuba pour "La migration des cœurs" (1995);  la Désirade pour "Desirada" (1997) mais aussi du vaste monde puisque "Histoire de la femme cannibale" (2005) se déroule dans l'Afrique du sud postapartheid. Et bien sûr en Guadeloupe, sa chère Guadeloupe natale, pour tous ses autres romans.

   Maryse CONDE n'est pas et n'a jamais été dans le consensus mou et le désir de plaire à tout le monde. Dans une interview à l'hebdomadaire JEUNE AFRIQUE en 2015, l'intrépide écrivaine déclarera ceci au risque de choquer les afro-centristes purs et durs :  

   "Les Africains ne m’ont jamais considérée comme l’une des leurs. C’était dur d’entendre mes enfants traités de fils de "toubabesse". Le fait que je n’aie pu m’intégrer ni à l’Afrique ni à l’Amérique noire confirme le mythe de la négritude. Chaque être dépend de son parcours individuel".

    Le sociologue dahoméen (/béninois aujourd'hui) Stanilas ADOTEVI avait écrit cette sentence terrible dans "Négritude et négrologues" (1972) : "La Négritude est la manière noire d'être blanc." et l'écrivain haïtien René DEPESTRE, quant à lui, publiera "Bonjour et adieu à la Négritude" en 1980.  Maryse CONDE est donc loin d'être la seule à avoir questionné le concept créé par le trio CESAIRE-SENGHOR-DAMAS lequel Aimé CESAIRE, soit dit en passant, n'a jamais vécu en Afrique. Cependant cette contestation ne signifiait nullement un rejet de la solidarité entre peuples noirs opprimés, simplement la constatation que la couleur de peau ne suffit pas pour s'intégrer à une langue, à une culture et à une religion différentes. Solidarité de luttes ne signifie pas identité culturelle. D'ailleurs CONDE prouvera son amour profond pour l'Afrique avec sa saga intitulée "SEGOU"qui sera son premier best-seller. L'auteur y décrit la lente décadence de l'empire bambara ayant la ville de Ségou pour capitale, sur deux siècles allant de la période esclavagiste (XVIIIe siècle) jusqu'à l'arrivée des troupes coloniales françaises (fin du XIXe).

   Frappée par la maladie et retirée dans le sud de la France (comme ZOBEL et DEPESTRE), on pensait que Maryse CONDE, âgée maintenant de 81 ans, n'écrirait plus, mais elle vient de nous donner un beau roman sur le phénomène de la radicalisation islamiste : "Le Fabuleux destin d'Yvan et d'Yvana" aux éditions Mercure de France.

 

OEUVRES DE MARYSE CONDE :

·  Heremakhonon (1976)

·  Une saison à Rihata (1981)

·  Segou

  • Tome 1 : Les Murailles de terre (1984)
  • Tome 2 : La Terre en miettes (1985)

·  Moi, Tituba sorcière… (1986)

·  Haïti chérie (1986) qui est renommé Rêves amers (2005)

·  La Vie scélérate (1987)

·  En attendant le bonheur (1988)

·  Hugo le terrible (1989)

·  The Children of Segu (1989)

·  Quet de voix pour Guy Tirolien, coécrit Alain Rutil, (1990) (OCLC 24289054)

·  Tree of Life (1992)

·  La Colonie du nouveau monde (1993)

·  La Migration des cœurs (1995)

·  Traversée de la mangrove (1989)

·  Pays mêlé (1997)

·  Desirada (1997)

·  The Last of the African Kings (1997)

·  Windward Heights (1998)

·  Le Cœur à rire et à pleurer (1999)

·  Célanire cou-coupé (2000)

·  La Belle Créole (2001)

·  La Planète Orbis (2002)

·  Histoire de la femme cannibale (2005)

·  Uliss et les Chiens (2006)

·  Victoire, les saveurs et les mots (2006)

·  Comme deux frères (2007)

·  Les Belles Ténébreuses (2008)

·  En attendant la montée des eaux (2010)

·  La Vie sans fards (2012)

·  Mets et Merveilles (2015)

·  Le Fabuleux et Triste Destin d’Ivan et d’Ivana, 2017

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