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RENE LOUISE. UNE GEOMETRIE POUR UN GESTE ESTHETIQUE

Fernand Tiburce FORTUNE
RENE LOUISE. UNE GEOMETRIE POUR UN GESTE ESTHETIQUE

La série « Disques solaires » que René Louise a initiée il y a une trentaine d’années, répond certes, d’une part à l’intériorisation d’un certain mysticisme, d’autre part à l’appropriation de grands mythes fondateurs, et enfin à la connaissance de contes et légendes enrichis et embellis depuis le nomadisme jusqu’à la sédentarisation.

Mais nous n’évoquerons ici, ni la roue, ni les mythes anciens autour de la Lune et du Soleil ; nous ne mettrons pas en avant les disques lunaire et solaire, objets et centres d’adoration et de cultes divers et parfois contradictoires, bien que tout cela ait pu agir sur l’inconscient de René Louise, au moment du surgissement de l’idée qui sera projetée sur la toile[1] dans ce geste esthétique inaugural dont tout dépendra par la suite.

Nous nous demanderons, toutefois, comment un artiste, rationnel, qui a été élève de Gérard Miller[2], peut se retrouver en connivence irrationnelle et subjective, avec disques et cercles, objets de savantes projections intellectuelles, loin des fantasmes et tentatives premières de compréhension du monde.

René Louise, avec ses Disques solaires, s’introduit dans une lignée multimillénaire de magiciens de l’intellect, éblouis, au fur et à mesure de leurs découvertes, de comprendre la magie et le merveilleux, cachés, illisibles, inaudibles dans une surface, le disque πR2, et son périmètre, le cercle 2πR. Car, fréquenter cette figure géométrique, c’est déjà participer à l’aventure du cercle trigonométrique, c’est marcher sur le terrain d’une expression magique, où s’exerce avec talent l’esprit qui doute et veut comprendre

 

A lui seul, le cercle permet d’explorer ce qu’il y a de plus grand et de plus infinitésimal dans l’univers. A lui seul il permet de développer diverses fonctions qui ont poussé les savants à être de plus en plus curieux pour trouver son essence, π, nombre quasi sorcier qui autorise toutes les spéculations mathématiques, y compris trouver sa propre quadrature.

Le cercle a un centre à partir duquel tout rayonne, un nombril du monde, à partir duquel on tire toutes sortes de droites, de courbes, d’angles. Et la tangente autorise le  rayon à s’évader du périmètre, pour se prolonger, voire se perdre jusqu’à ± ∞.

Avec son diamètre, il se partage en deux, avec ses rayons, au moins en quatre, et les passages de l’une ou l’autre de ses parties répond à des règles savantes qui donnent au cercle géométrique sa stabilité et sa permanence comme outil du calcul trigonométrique. Et on peut aussi y tracer une (des) corde (s). On y trouve aussi des symétries remarquables, étonnantes et surprenantes.

Le cercle se lit, conventionnellement, dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. C’est pourquoi, le tour du cercle nous fait passer du positif au négatif pour revenir au positif. Et ces passages ne sont pas anodins, ils ont un sens et des propriétés.

 

En choisissant donc le disque, René Louise, s’introduit dans un espace de mystères à la fois ouvert et fermé avec ses règles, ses principes, ses axiomes. Dans un espace déjà organisé géométriquement et mathématiquement.

 

En choisissant le disque, René Louise se retrouve donc devant une surface et un périmètre, chargés de sciences et de connaissances, dont les combinaisons diverses, inscrites dans le marbre, immuables, universellement reconnues, sont – pour lui -  comme une invitation à la provocation.

 

Notre présupposé théorique est que le Disque parle à l’inconscient de René Louise. Il lui adresse des messages subliminaux, peut-être même lui impose-t-il ses propres limites, dans le cadre d’une persuasion clandestine.

Comment donc se positionnera-t-il devant tant de certitudes mathématiques, comment se dresser contre, ou s’accorder avec, ou dépasser la géométrie-vérité et faire fi des règles internes et externes du disque et du cercle pour créer ? Quel compromis accepter entre l’urgence de la création et l’impératif géométrique ?

Comment René Louise va-t-il organiser les va-et-vient entre le disque et le cercle, et comment va-t-il pouvoir quitter le Disque et, dans le cadre de sa liberté de créateur, sortir du périmètre, pour que l’œuvre s’empare du monde ?

 

La gestion du Disque, donc de l’espace, de la surface.

 

Allégeance ou connivence ?

 

Que sait intuitivement René Louise en regardant la surface vide. Il sait qu’elle est ordonnée, qu’il s’y trouve le génie humain rationnel. Il ira à la confrontation, mais fait d’abord allégeance.

« Un disque est une figure géométrique dans un plan (ou plutôt une surface plane) formée des points situés à une distance inférieure ou égale à une valeur donnée R d'un point O nommé centre. R est le rayon du disque. La frontière du disque est un cercle de centre O et de rayon R appelé Périmètre ».

 

Toute cette surface régie par des règles invisibles, est de prime abord anodine, sans intérêt immédiat, sans propriétés particulières évidentes.

Que faire ?

Naturellement, centrer l’œuvre et la faire évoluer à partir du point O. C’est bien ce que nous propose le « Chant du Chaman [3]» (2000). Cette œuvre puissante, entre tout à fait dans la définition ci-dessus.

A partir du centre du Disque, l’œuvre solaire évolue vers le Cercle en distribuant ses rayons jusqu’au périmètre bien marqué par des pierres bleues. Tout y est symétrique, à partir de cet imposant symbole aux yeux verts qui occupe le centre. Rayons et diamètre sont bien désignés au regard du visiteur. On pourrait croire à un ordonnancement parfait, géométrique, du monde avant le chaos, ou avant la chute d’un conformisme bridant la liberté de créer. Il n’y a pas là de connivence, mais bien une allégeance.

 

La confrontation

 

Mais le plus souvent, le Disque pour qu’il soit résolument solaire, est détourné, annoté, réécrit, repensé par René Louise qui avance son projet pictural, d’audace en audace, tout en sachant pourtant que dans un coin de sa tête veille le π originel, qui sait que le pinceau tendra vers l’infini, mais n‘arrivera pas à l’ultime décimale décisive.

Il est vrai qu’Alain Badiou[4] écrit  dans son texte « Le fini et l’infini », que connaît bien René Louise : »L’homme a le pouvoir de dépasser sa finitude individuelle. (Il vit sa propre éternité) puisqu’il crée les mathématiques et des œuvres d’art ».

C’est là, une bien belle tentation pour porter une œuvre très au-delà de toute vérité connue.

Alors que fait René Louise pour transgresser et aller vers la prochaine décimale de π vers laquelle le pousse Alain Badiou ?

Il va faire fi des équilibres et égalités, faire fi des symétries, des rayons et du diamètre pour occuper à sa manière tout le Disque dans lequel il circule dans tous les sens pour lui imposer couleurs, coulures, formes, matières et intuition créatrice.

René Louise conquiert l’espace, s’y déplace sans tenir compte du sens de la lecture du disque, il va dans toutes les directions, mêlant intimement, indifféremment dans le plan, comme dans la vie, la lumière et l’ombre, le bonheur et le malheur, le positif et le négatif. C’est- à-dire qu’il soumet la Géométrie à la protestation du geste créateur, qui, lui,  requiert la mise en œuvre simultanée d’harmonies et de déséquilibres.

Transgresser la raison géométrique, c’est être du côté de l’homme irrationnel, rêveur, contemplatif, utopiste, poète. Mais c’est aussi penser aux hommes aux abois, perdus, que cette même raison géométrique a abandonnés.

 

Edouard Glissant a écrit : »La langue qu’on écrit fréquente toutes les langues du monde. J’écris en présence de toutes les langue du monde ». Penser donc tout l’Homme et toutes les Cultures, partager tout l’Art du Monde ; se sentir proche de l’artiste différent, lointain, mais avec lequel on est en communion de pensée. C’est ce que veut René Louise, ce qu’il nous signifie dans « Le Marronisme moderne [5]». En transgressant la raison calculatrice, il s’empare des cultures du monde, il épouse toutes les pensées intuitives et créatrices, tous les projets artistiques, toute la poésie, toute la spontanéité, toute l’instantanéité du vivre ensemble auquel aspire le Monde rêvé par René Louise.

C’est pourquoi, quand René Louise transgresse les règles normatives du plan, l’œuvre solaire introduit et disperse partout dans l’espace du disque, ce que la Géométrie va considérer avec effroi, comme chaos, désordre et turbulence.

Le seul compromis, la fulgurance. Celle qui traverse certaines œuvres, ces œuvres  improbables, que la Géométrie peut alors admettre à égalité avec l’exceptionnelle rationalité et beauté de son π.

 

L’œuvre, ainsi considérée, est un éblouissement et un enseignement, car elle combat la neutralité, l’objectivité abstraite des chiffres et des axiomes avec le chatoiement des couleurs, la multiplicité des idées qui s’y côtoient, la liberté du traitement plastique et, en enlevant au plan son aspect lisse, l’enrichit avec des aspérités et des pierres magnétiques.

En définitive, et pour citer René Louise, dans ses Disques solaires se cachent «un nombre d’or et une géométrie sacrée».

 

 

 

 

Fernand Tiburce FORTUNE

Ancien Président du « Groupe Fwomajé »

Essayiste, écrivain.

17/09/2019

Ducos (Martinique)




[1] Ou tout autre support de l’œuvre en devenir

é Elève et beau fils de Lacan

[3] voir mon analyse de cette œuvre dans «  La peinture en Martinique » (éditeur - Région Martinique, et HC éditions 2017)

[4] in « Les petites conférences » (ed. Bayard)

[5] Œuvre majeure de René Louise dans laquelle il développe ses concepts sur l’Art, l’artisanat et la nécessaire convergence des Cultures du Monde.

 

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