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REPENSER L’UNIVERSITÉ ALGÉRIENNE

REPENSER L’UNIVERSITÉ ALGÉRIENNE

Les  questions  d'ordre  théorique,  méthodologique  qui  se  posent précisément à l’enseignement comme  à  la  recherche, depuis des décennies,  en  l'occurrence  la  transmission  et  la  production  des connaissances, tant dans les domaines sociétaux qu'expérimentaux, sont toujours pendantes.”

Prononcer le mot université fait surgir bien des griefs. Y compris chez ses premiers usagers, en l’occurrence les enseignants et les étudiants. Pour le reste de la société et notamment dans l’imaginaire culturel, son image s’est sérieusement dégradée. Évoquer l'Université en Algérie fait, tout d’abord, ressurgir le caractère fragmentaire, dispersé, voire éclaté de sa configuration institutionnelle : une myriade d’universités et de centres universitaires, d’écoles supérieures, d’instituts et de pôles sous tutelle du ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique.

Ce dernier est lui-même flanqué d’une Direction générale de la recherche scientifique et du développement technologique, à laquelle viennent se surajouter des agences thématiques, des centres et autres unités de recherche, ainsi qu'une ribambelle de laboratoires, de programmes nationaux de recherche et de projets individuels ou collectifs.

Ce caractère pléthorique atteint son point paroxystique au vu de la répartition des activités pédagogiques et de recherche dite scientifique, dans leur quasi-totalité domiciliées, aussi bien au sens juridique que géographique, soit dans les multiples universités ou centres universitaires, soit dans des structures excentrées, dans les différentes régions du pays, ce qui les rend difficilement maîtrisables. 

Le caractère parcellaire de cette configuration pose d’emblée le problème de la qualité de l’encadrement tant pédagogique que scientifique dans ces innombrables universités et centres universitaires. Nous sommes face à un foisonnement de personnels d’enseignement et de recherche, qui n’ont pas bénéficié de formation qualitative, pour assurer ces fonctions. 

Ce qui explique, en partie, qu’aucune grande synthèse pédagogique et scientifique, ni dans les sciences expérimentales ni dans les sciences sociales n’a vu le jour depuis des décennies. Même si certains résultats, au demeurant fort honorables, ont été obtenus çà et là, mais qui n'autorisent ni à jeter le bébé avec l'eau du bain ni à l'installer au sommet d'un arbre qui cache la forêt.

Et dans ce registre, le souhait du recours aux expatriés est loin de constituer la solution idoine. Il est à se demander, d’ailleurs, comment cette volonté itérative de recourir aux Algériens de l’extérieur a été priorisée sur  l’amélioration des conditions de travail de celles ou ceux qui vivent et travaillent à l’intérieur ? Et parmi lesquels existent des compétences de très loin supérieures à celles qu’on veut réinjecter temporairement pour des formations dites “séquentielles”.

Quels sont les fondements réels de cette discrimination ? Les questions d'ordre théorique, méthodologique et plus globalement épistémologique qui se posent précisément à l’enseignement comme à la recherche, depuis des décennies, en l'occurrence la transmission et la production des connaissances, tant dans les domaines sociétaux qu'expérimentaux, sont toujours pendantes.

Il n'existe pas, ou si peu, une aspiration à la déconstruction ou, tout au moins, à une remise en question des paradigmes dominants dans l'ensemble des champs disciplinaires. Comment peut-on, dans ces conditions, parler de pôles d'excellence, avec ou sans l’apport des compétences de l’extérieur, là où le basique est hors de portée ? Le troisième questionnement est afférent aux fondements éthiques de l’institution universitaire.

Il existe bien une charte de la déontologie universitaire, mais elle ne consacre que très peu de place aux fondements éthiques de la pédagogie et à la recherche et surtout, elle ne garantit aucune régulation ou tout au moins une orientation en matière de distribution raisonnée des ressources humaines, en fonction des compétences. Ce qui conforte un grand nombre d’institutions universitaires dans leurs pratiques généralisées de la complaisance. Il est souvent plus question d'affinités et de proximité que de critères de scientificité.

Nombre de scandales de notes surévaluées ou de thèses plagiées qui éclaboussent l’Université algérienne proviennent de ces pratiques de complaisance. Il est à se demander ce qui peut bien maintenir ou justifier une si flagrante impunité ? Dans cette situation plus que préoccupante, il faut se demander alors ce qui relève de la crise de l'institution universitaire en général, de l'anomie du procès de production de connaissances, du statut étriqué du savoir, mais plus encore de l'absence du procès d'émergence de l'intellectuel collectif dans la société algérienne.

Et surtout, se demander pourquoi l'Université algérienne ne participe-t-elle pas à l'émergence de cet intellectuel collectif, ni même à celle d'une simple intelligentsia critique, se sustentant d'une réelle recherche de la dissonance ? Tout d'abord, l'institution universitaire est, par définition, un lieu où s'élabore et se transmet un savoir le plus affranchi possible de la tutelle du “savoir” officiel. Cette première dimension s'appelle “l'affranchissement par l'autonomisation”.

De toute évidence, ce processus ne semble pas être à son entame. Est-il à l'ordre du jour au sein de l'Université algérienne ? Les savoirs spécifiques élaborés et enseignés dans la majorité des universités dans le monde le sont dans le dessein de parvenir à une certaine unité contradictoire du savoir. Université s'articule, dans cette vision, à universalité. Quels sont les efforts, les volontés, voire les dispositions pratiques prodigués en Algérie pour s'inscrire ou s'articuler à cette universalité ? 

Qu'est-ce qui est réellement entrepris pour objectiver l'université algérienne, en dehors du recours à cette notion générique de savoir universel, ou prétendant à l'universalité, comme un “haut drapeau claquant dans le vide”, pour reprendre le mot de Louis Althusser ? Enfin, et parce que cela lui est historiquement consubstantiel, l'institution universitaire ne peut pas être dissociée de l'idéal d'humanité. Elle ne saurait se réduire à sa seule mission d'utilité, voire d'utilitarisme, fonctionnant comme un distributeur automatique de tickets homologués, à présenter à l'entrée, fort improbable du reste, du premier emploi venu.

La question qui se pose, non sans urgence aujourd'hui, est donc de savoir si l'Université algérienne, notamment la recherche scientifique qui y est menée, est apte à une aspiration anti-utilitariste ? Mais que les choses soient claires : il est bien entendu qu'il existe des universitaires qui remplissent des fonctions intellectuelles tout en exerçant dignement leur métier d'enseignants. Il existe d'authentiques chercheurs vivant et travaillant en Algérie, aussi bien dans les disciplines sociales qu'expérimentales.

Comme il existe ceux, plus nombreux, qui finissent par se plier à cette mascarade de la course effrénée au remplissage des canevas, des formulaires et des rapports épisodiques, au détriment de la recherche digne de ce nom, voire de la réflexion tout simplement. Et la première des réflexions devrait être, à l’université, la dimension de cognition qui sous-tend ou soulève explicitement une question majeure : comment contenir les travers de l'institutionnalisation de la recherche scientifique et, partant, de la bureaucratisation des procès de production et de reproduction et, par conséquent, de transmission de la connaissance ?

Une triple absence
Nous nous trouvons, de ce fait, face à une triple relation d'absence :
- l'absence de distance critique par rapport aux paradigmes dominants, toutes disciplines confondues ; 
- l’absence d'exigence de pertinence pédagogique et scientifique par rapport aux conditions de construction de la connaissance ;
- l’absence déontologique sous forme de déficit éthique drastique dans un grand nombre de structures d’enseignement et de recherche. 

Ce triple rapport d'absence a contribué et contribue encore à la reproduction élargie d'une université fondée sur le souci de sa propre pérennisation dans sa fonction fondamentale de formation diplômante. Dans ces conditions, trois types d’orientations, à la fois distinctes et relativement complémentaires, deviennent incontournables.

L'acte fondateur d'un savoir autonome, c'est-à-dire l'essence même de toute université et partant de toute recherche scientifique, est d'être davantage habité par la recherche de la compréhensibilité, au sens de Wittgenstein, plutôt que par la prédominance ou la suprématie de l'utilité. Un acte de création mû par la triple exigence, à la fois de la “réflexivité”, de la “questionnativité” et de l'“imaginativité”. Cette triple exigence est la seule garantie contre le triomphe durable et ravageur de l'insignifiance qui a élu durablement domicile dans l’Université algérienne. 

Cette triple exigence reste le seul gage pour le retour de la pertinence et la réhabilitation de l'intelligence. Cette réhabilitation de l’intelligence ne semble pas être à l’ordre du jour quand on voit la pléthore de revues universitaires classées C (décision n°1478 du 26 août 2019). Alors qu'elles sont, du point de vue de la grande majorité de la communauté universitaire, loin de répondre aux exigences scientifiques et académiques minimales.

Ces revues sont en ligne à travers la plateforme dénommée ASJP (Algerian Scientific Journal Platfom). Une machinerie lourde et grinçante, entièrement dédiée au recueil de quelques prolégomènes de recherche, proposés par des doctorants, dans le seul but de décrocher le sésame, sous forme de publication, exigée pour la soutenance de toute thèse de doctorat. Tant et si bien, que nombre de ces revues “classées” se sont transformées en faire-valoir, éloigné de toute considération scientifique et ne contribuant, aucunement, à faire avancer le savoir d'un iota.

La Direction générale de la recherche scientifique et du développement technologique est la première à en faire le constat, reconnaissant publiquement depuis la création de cette plateforme, que dans toutes les opérations de classement, la forme prime le contenu. Les critères exigés pour ledit classement sont, totalement, étrangers à toute considération scientifique ou académique. Seule la mise en forme de la revue aspirant au classement est prise en considération.

Au point de friser, parfois, la caricature. Une sorte d'entreprise cosmétique, à large échelle, sans le moindre intérêt scientifique, mais dont l'impact négatif est lourd de conséquences sur, au moins, un double plan : depuis l'instauration de cette plateforme, il n'existe plus de comités de rédaction, véritable cheville ouvrière d'une revue, remplacés par de virtuels éditeurs associés et de brumeux rewievers, à qui l'éditeur en chef dicte, dans la plupart des cas, le contenu du rapport d'appréciation, pour tel ou tel article, déjà présélectionné et parfois assorti d'une promesse de publication écrite.

Ouvrant droit à nombre de gratifications. Des sommités scientifiques, reconnues internationalement, sont tenues de se soumettre, au même titre que les apprenants, au passage obligé de la moulinette ASJP et attendre le verdict confus de quelques rewievers, scandaleusement incompétents, pour être publiés.

Le statut de rewievers, réclamé avec insistance par beaucoup, étant, dans la majorité des cas, juste un plus, sur un CV, pour l'avancement de la carrière. Ces pratiques récurrentes confortent, tout en l'aggravant, la configuration actuelle de l'Université algérienne, en donnant à lire les velléités de sa laborieuse et introuvable “recherchabilité”. Tout en mettant en exergue son incapacité à résoudre sa triple disparité : la séparation de corps, au sens physique du terme, de l'enseignement et de la recherche, au sein de l'Université elle-même. 

Alors qu'en toute logique, ils sont supposés se sustenter mutuellement, s'enrichir et se complémentariser. La réalité des faits montre qu'enseignement et recherche évoluent, depuis plusieurs années, en forme de ciseaux, rendant l'écart entre les deux lames de plus en plus ouvert. Ce qui est fort préjudiciable à la cohérence et à la cohésion d'un enseignement universitaire se nourrissant de découvertes et d'avancées épistémologiques. Ces revues béatifiées s'inscrivent en droite ligne de cette première séparation qui revêt l'allure d'une abyssale béance. La pléthore exponentielle de structures institutionnelles qui se juxtaposent ou se côtoient sans se fréquenter.

Un  agrégat  d'isolats  budgétiphages  (centres  universitaires, centres  de recherche, laboratoires, unités de recherches, projets...) où très souvent les programmes, les thématiques, les sujets et les problématiques se chevauchent, se télescopent, se répètent avant de s'évanouir, sans produire la moindre connaissance à laquelle ils sont censés devoir leur existence. Des structures de recherche séparées de la moindre volonté de rechercher une amélioration de la connaissance dans le renouvellement du mode d'appréhension du réel. Une paresse de l'esprit institutionnalisée. Comme le sont ces revues dites scientifiques, se sustentant copieusement de la pensée balbutiante du tout venant. Une pensée en situation d'apprentissage.

La séparation de l'univers de la recherche dite scientifique en Algérie avec l'observance d'un code éthico-académique. Cette séparation, qui ne relève pas forcément du registre moral, revêt la forme d'un déficit drastique. Ce déficit habitant durablement la plupart des institutions ou structures, dites d’enseignement ou de recherche, à présent prolongé par la multiplication des revues dites scientifiques, dont certaines transformées en fonds de commerce, sans le moindre impact épistémologique, mais obturant lourdement le processus d'objectivation de la conscience critique et, par conséquent, l’approfondissement du savoir académique.

Cette triple disparité caractéristique de l’Université algérienne est à présent nourrie par une vaste entreprise cosmétique, comme le e-enseignement, l’enseignement à distance, imposé par la crise sanitaire. Sur une autre plateforme tout aussi grinçante que l’ASJP. L’incapacité à résoudre cette triple disparité constitue une triple infirmité majeure, contrariant fortement l'émergence d'une Université algérienne conforme aux exigences universelles.
 

Par : RABEH SEBAA

Professeur de sociologie 
et d’anthropologie linguistique
Université d’Oran 2

En hommage au professeur Djamel Guerid,
initiateur d’un colloque portant 
le même titre, Université 
Oran 2, novembre 2011

 

Déclassée  socialement  et  mal  classée  sur  l’échiquier  international, l’Université algérienne est plongée dans un profond malaise jusqu’à perdre sa vocation. Des universitaires, chacun dans sa discipline, décryptent l’état des lieux et ouvrent des pistes pouvant lui redonner sa place de choix.

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