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Rodney Saint-Éloi fait entendre les voix orphelines

Dominic Tardif
Rodney Saint-Éloi fait entendre les voix orphelines

Dans les bureaux de Mémoire d’encrier, au cœur du quartier Rosemont, Rodney Saint-Éloi est attablé ce matin-là avec l’écrivaine Sophie Bienvenu et son chum Jonathan. Le couple aurait-il un livre en chantier ? Non, plutôt un mariage, qu’officiera leur pote Rodney samedi (au moment, donc, où ce texte paraîtra), une première pour le poète, éditeur et désormais… célébrant.

Leur amitié tient moins à la littérature qu’à leur passion commune pour les dominos et à une expérience partagée de l’exil (Sophie est Française, Jonathan, Martiniquais), dira Rodney, bien qu’il ne se fasse pas prier pour reconnaître que cette précieuse relation témoigne sans doute aussi de ce que les livres permettent de plus beau. C’est après tout aux Correspondances d’Eastman que les trois se sont rencontrés en 2017.

« Les livres nous rassemblent ! » s’exclame l’homme, immanquablement élégant (dans le verbe comme dans l’allure), qui s’exprime en passant en une virgule du murmure à la révolte. « Les livres nous aident à nous faire des amis. C’est une initiation au dialogue. Si on fait des livres, c’est pour pouvoir rencontrer l’autre. 

Et c’est à la rencontre de plusieurs êtres rarement convoqués entre les pages d’un livre que nous convie l’écrivain d’origine haïtienne dans Nous ne trahirons pas le poème, un recueil perméable aux voix de ses ancêtres, à celles de ses « amc.-à-d.s sans nom et sans visage », à celles de ces migrants qu’a avalés la Méditerranée, ainsi qu’à celle de sa grand-grand-mère Tida.

« Je me dédie aux phrases orphelines », écrit-il, un vers résumant à la fois le projet de son œuvre et celui de Mémoire d’encrier qui, depuis mars 2003, veille sur la chorale la plus diversifiée de l’édition québécoise, composée d’auteurs noirs, arabes et autochtones.

Alors, qui parle dans ton livre, Rodney ? Tout ce beau monde à la fois ! « Il y a dans ma voix celle de tous ceux qui m’ont précédé, je les entends dans ma tête, explique le poète. Je ne sais pas où s’arrête la mienne et où commencent celles de mes ancêtres, et je pense qu’on perd souvent son temps à répéter “comme Socrate a dit”, “comme Rabelais a dit”, alors que moi, je veux pouvoir écrire “comme Tida disait”. Je suis habité par sa voix, parce que c’est une voix qui m’a fait grandir. »

Objectif avoué : multiplier les récits et faire apparaître des visages que l’on ne voit nulle part ailleurs afin que la littérature, au Québec, devienne le creuset de toutes les expériences, pas seulement de celle, blanche, de la majorité. Le mot « décolonial », ça revient comme un leitmotiv tout au long du livre.

Rodney s’enflamme. « Notre regard a été balisé par le colonial : comment on a construit les rues, ce qu’on met dans les musées, ce qu’on enseigne à l’école. C’est pour cette raison que je dois faire entendre Tida : parce qu’elle n’est pas dans les musées. Il y a toute une série de représentations qu’on nous a cachées, des histoires qui ont été occultées, des violences qu’on ne connaît pas. Il y a une somme de gens qui ont été exclus de l’Histoire et il faut se demander : à quel prix peut-on encore aujourd’hui continuer de les exclure ? Il y a 6000 langues dans le monde, mais avec combien de langues sommes-nous en train de négocier au quotidien ? Deux ou trois ? Dans ces langues, il y a pourtant des imaginaires, des visions, des fulgurances. Voyez-vous un peu notre pauvreté ? »

Le cadeau de Tida

Né à Cavaillon, en Haïti, Rodney Saint-Éloi, 55 ans, grandit entouré des femmes : sa mère, ses tantes et sa grand-grand-mère Tida, qui chantait la mort tous les soirs et vivait avec son cercueil, et sa tombe, dans sa maison. « Tous les philosophes disent : vivre, c’est apprendre à mourir, mais Tida le savait mieux que tous ces philosophes », raconte-t-il au sujet de celle qui lui apprendra à lire, malgré son propre analphabétisme.

« C’est grâce à Tida que je sais que donner, c’est donner ce qu’on n’a pas, comme elle l’a fait, en me donnant l’impossible, en me donnant l’alphabet. Elle m’a permis de croire que je ne manquerais jamais de rien en me faisant lire la Bible et répéter : “L’Éternel est mon berger.” Tu sais que le deuxième vers de ce cantique, c’est “je ne manquerai de rien” ? Et c’est comme ça qu’elle m’a empêché d’être pauvre, parce que le pauvre, c’est celui qui se croit limité par la vie. Alors que moi, enfant déjà, je parlais aux étoiles. Il y a beaucoup de choses que je fais dans ma poésie que les gens considèrent comme des métaphores, mais qui faisaient partie de ma réalité. »

« Profession de foi en l’humanité », claironne le communiqué de presse accompagnant Nous ne trahirons pas le poème, que l’on pourrait aussi qualifier de plaidoyer pour que résonne la « phrase insoumise ». Rodney sourit, sait trop bien que celui qui prétend avoir foi en l’humanité semblera, aux yeux de plusieurs, vivre au pays du déni.

« Je vois les enfants qui sont dans la rue pour nous demander : “Est-ce que vous allez trahir les arbres, les rivières, les étoiles ?” et j’entends un message d’espoir profond. Je pensais mourir sans voir ça. La parole la plus révolutionnaire, dans le moment, ne provient pas des politiciens, elle provient des enfants : pourquoi aller à l’école s’il n’y a plus de planète ? »

Pourquoi écrire s’il n’y aura peut-être bientôt plus de planète ? « Parce que, plus que jamais, la prophétie de Rimbaud demeure vraie : il faut changer la vie. On ne peut pas écrire si on ne partage pas cette mégalomanie et cette insoumission. Les gens qui nous aident à voir clair dans l’humanité sont des insoumis, ce ne sont pas des banquiers. Et c’est là le rôle de la poésie : semer l’insoumission et l’utopie. C’est ce mélange qui va déboucher sur une véritable reconstruction sociale, sur ce nouveau monde à naître, que la poésie défend. »

Nous ne trahirons pas le poème

Rodney Saint-Éloi, Mémoire d’encrier, Montréal, 2019, 120 pages

Post-scriptum: 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir. L’éditeur et poète Rodney Saint-Éloi est immanquablement élégant, dans le verbe comme dans l’allure.

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