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SAINT-BARTH LA DROLE D’ECONOMIE D’UN PARADIS

Par Laurent GUEZ http://m.lesechos.fr/

C’est une usine assez banale. Elle ne devait guère être différente il y a dix ou vingt ans. À l’entrée s’entassent des cuves de matières premières – huile de roucou et d’avocat, papaye, aloé mentholé –, à côté desquelles se trouve la ligne de production. C’est ici que sont fabriqués puis conditionnés dans de jolis flacons des crèmes, des laits démaquillants, des gels douche, des huiles solaires et autres shampoings. Il n’y pas de robot, pensez-vous. Pas davantage d’imprimantes 3D. Les produits semblent stockés comme chez l’épicier du coin. Une usine banale, donc, et pourtant : Ligne St Barth, cette petite PME d’une vingtaine de salariés fondée en 1983 et qui exporte 90% de sa production, est une exception. Voire une curiosité : c’est la seule usine de Saint-Barthélemy.

Sur cette petite île des Antilles françaises, qui s’étend sur à peine 21 km 2 – 24 si l’on compte les îlots –, il n’y a pas d’autre activité industrielle. Ni d’agriculture. Tout ce qui est consommé, et Dieu sait qu’ici, les cartes bancaires chauffent comme le soleil des Caraïbes, est importé. Si l’Insee dénombre quelque 5 000 « entreprises » locales, ce sont pour moitié des auto-entrepreneurs. L’économie insulaire ? Personne ne sait ce qu’elle pèse, puisqu’aucune administration ne réclame les chiffres d’affaires ou bénéfices de chacun. Elle ne repose que sur les capitaux de ses riches résidents (630 millions d’euros de dépôts en 2016), leurs dépenses et celles des touristes (hôtellerie, restauration, boîtes de nuit, nautisme), et surtout de l’immobilier, dont les prix ne cessent de flamber depuis qu’un certain David Rockefeller s’y est offert, en 1957, une propriété avec 27 hectares de terrain, sur l’anse de Colombier. Pour régler cette emplette, il avait dû signer un modeste chèque de 125 000 dollars. Mais dans les années qui ont suivi, il a convaincu quelques amis et voisins millionnaires de le rejoindre, le buzz a fonctionné à plein et les prix ont commencé à flamber. Trente ans plus tard, à la fin des années 80, Rockefeller revendait sa maison 14 millions de dollars. Soit plus de cent fois son prix d’achat. Aujourd’hui, elle en vaudrait 150 millions !

 

Comment expliquer l’engouement pour cette petite île ? Qu’est-ce qui attire, au-delà des plages de sable blanc, Johnny et Læticia, Leonardo DiCaprio, Rupert Murdoch, Paul McCartney, Puff Daddy, Courteney Cox ou Roman Abramovitch, propriétaire d’une sublime propriété au-dessus de la plus belle plage, celle de Gouverneur ? Tout se passe comme si les riches du monde entier s’étaient passé le mot : ce petit territoire offre, à l’année ou à la semaine, du bonheur « à la française ». Française, l’île ne l’a d’ailleurs pas toujours été. Découverte par Christophe Colomb en 1493, qui lui a prêté le prénom de son frère, elle fut achetée par la France à l’Ordre de Malte au xvii e siècle, fut revendue par Louis XVI au roi Gustave III de Suède au xviii e, puis redevint française à la fin du xix e, où elle fut rattachée à la Guadeloupe. Aujourd’hui, malgré quelques noms de rue et de sa capitale, Gustavia, qui rappellent la période suédoise, Saint-Barth, c’est la France. C’est même, pour les Américains, la France sans ses défauts. Un coin de paradis dont ses résidents sont fiers, qui a ses touristes fidèles – les uns et les autres ne supportant pas qu’on dégrade son image. « Vous voulez décrocher un scoop ? nous lance Christian Wattiau, le patron de Sibarth Real Estate, l’un des grands promoteurs et agents immobiliers de l’île. Faites une description fidèle, écrivez un article sur la réalité de Saint-Barth. Je vous assure, ça ne s’est jamais fait ! » Le défi est difficile à relever, tant l’île se prête – parfois en y mettant du sien – à la caricature. Mais pourquoi pas ? Tentons le « scoop », c’est-à-dire la description sans parti pris.

 

À Saint-Barth, presque pas de voleurs ou de criminels (ils seraient vite repérés), pas de jalousie ni de jugement dans les regards des autres (on est entre soi), une météo idyllique, de très jolies plages (même si la Corse en a d’aussi belles), des voitures de luxe, des maisons respectueuses de la beauté de l’île. Ce n’est pas tout : pas de tourisme de masse, des restaurants qui proposent une cuisine internationale ou caribéenne et, pour les amateurs, de la gastronomie française, des hôtels et des magasins de luxe à tous les coins de rue… Longtemps, les people n’avaient même pas à craindre les paparazzi, tranquillité désormais remise en cause par la propension de tous les possesseurs de smartphones à shooter à tout va. Cela n’empêche pas les top-modèles, industriels, stars du rap ou du rock et oligarques de se balader en short et en tongs, sans garde du corps. Ils vivent ici presque comme les autres vacanciers, ceux qui ont cassé leur tirelire pour s’offrir une semaine de rêve en hiver, au milieu des Caraïbes. Ça fait déjà pas mal de qualités, non ? Ah oui, on allait l’oublier, l’île a un autre atout : ses habitants ne paient quasiment pas d’impôts.

 

« Saint-Barth n’est pas un paradis fiscal ! rétorque sans rire Karine Miot-Richard, avocate et élue locale, en charge de l’urbanisme. Nous avons une fiscalité plus douce parce que nous gérons bien l’île, et ne dépensons pas l’argent que nous n’avons pas. » Amusant, mais pas totalement faux. D’abord, seuls ceux qui y résident depuis plus de cinq ans bénéficient de ce régime ultrafavorable, qui leur permet d’échapper à l’impôt sur le revenu et à l’ISF, à la TVA et aux droits de succession (voir encadré p. 27). Impossible de s’installer opportunément, juste avant de toucher un pactole dans son pays, et de filer l’année d’après. Ensuite, l’île est bien gérée, à 6 500 km de Paris et de ses déficits. Elle est d’ailleurs managée comme une entreprise. Son « PDG » s’appelle Bruno Magras, homme d’affaires et ancien maire de la capitale, Gustavia, président de la Collectivité depuis 2007, sous l’étiquette UMP devenue Les Républicains, et réélu en 2012. Depuis cette date, l’île n’a plus grand-chose à faire avec l’État français. Elle n’en reçoit plus rien, sinon l’appui de quelques fonctionnaires, enseignants, personnels hospitaliers, gendarmes, et verse en contrepartie 3 millions d’euros par an à l’État. Ce montant a fait l’objet d’une longue négociation entre le gouvernement et Bruno Magras, ce dernier n’hésitant pas à comptabiliser tous les frais pris en charge par l’île, par exemple le logement des gendarmes.

 

Son budget de fonctionnement frôle les 50 millions d’euros, dont 30% sont consacrés à la masse salariale de la Collectivité. Sa population d’hyperprivilégiés engendre bien peu de dépenses sociales. Un jour, alors qu’un élu d’opposition réclamait la construction de logements sociaux, Bruno Magras lui a répondu sans broncher : « Ici, le premier service public, c’est de ne pas payer d’impôt ! » Les comptes sont équilibrés grâce à des recettes qui proviennent des « droits de quai » sur toutes les marchandises importées (autant dire, tout ce qui est consommé sur place), des taxes sur les nuitées et sur l’énergie et – surtout – d’une contribution sur les transactions et les plus-values immobilières.

 

À Saint-Barthélemy, décidément, l’immobilier est au centre de tout. C’est la première industrie. Les terrains constructibles sont rares et chers (1 000 à 5 000 euros le mètre carré). Les villas bien situées se négocient entre 5 et 10 millions d’euros. Un ouvrier du bâtiment ou un vendeur dans une boutique de chaussures a intérêt à être logé par son patron ou très bien payé : une petite chambre dans une arrière-cour se loue 2 000 euros par mois. Même riches et déjà propriétaires d’une villa, certains « Saint-Barth » (c’est ainsi que s’appellent eux-mêmes les habitants) s’inquiètent à l’idée qu’ils devront loger leurs enfants, si ces derniers décidaient de rester sur l’île. La seule solution, parfois, consistera à leur céder une partie de leur propre terrain. Sortez les mouchoirs…

 

Cela dit, sur l’île des millionnaires, la régulation des transactions est un travail d’équilibriste. L’an dernier, la Collectivité a reçu 204 demandes de droit de préemption (autrement dit, 204 propriétés ont été vendues). « Saint-Barth est une réussite formidable, se félicite Bruno Magras. C ’est un travail de trente ans. Mais aujourd’hui, nous sommes victimes de notre succès et ne souhaitons plus attirer de nouveaux résidents. » Réguler cette drôle d’économie, face à des administrés ou aspirants administrés riches et puissants, n’a rien d’une promenade de santé. Si un permis de construire est refusé, le demandeur – surtout s’il est Américain – n’hésitera pas à dépenser une fortune en avocats pour contester en justice la décision publique. Or, avec 9 000 résidents, auxquels il faut ajouter un millier de travailleurs immigrés, le président de la Collectivité considère qu’il a atteint l’optimum. Si ce chiffre baissait, le marché immobilier pourrait être déstabilisé. S’il augmentait, avec le débarquement de quelques centaines de résidents supplémentaires à bord de leurs 4x4 rutilants, la circulation deviendrait pénible, l’air et la mer plus pollués, l’ambiance moins paisible.

 

Cet équilibre ne paraît guère menacé à court terme. Mais nul ne sait à quoi ressemblera l’île dans dix ans. « Nous sommes à la croisée des chemins, reconnaît Thierry Dutour, président de la chambre économique multiprofessionnelle et… conseiller en défiscalisation. Nous devons faire attention, pour ne pas évoluer comme les Baléares. Il faut qu’on offre un avenir à nos jeunes. » De la maternelle à la troisième, ils sont actuellement 1 500 à être scolarisés. Les plus sérieux, ou les moins gâtés, partiront décrocher un diplôme en métropole ou en Amérique du Nord. Quand ils reviendront, où trouveront-ils un job, si ce n’est dans le bâtiment, la restauration ou l’hôtellerie, emplois jusqu’ici pourvus par des immigrés et des saisonniers ? À cette question, ni Bruno Magras, 65 ans et de son propre aveu en fin de carrière, ni les dirigeants économiques de cette île sans usine, n’ont pour l’instant le début d’une réponse.

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