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"Simple salutation au milieu du chemin" ou quand Edouard Glissant saluait l'œuvre de Jean Bernabé

Edouard Glissant
"Simple salutation au milieu du chemin" ou quand Edouard Glissant saluait l'œuvre de Jean Bernabé

   Ces deux grands intellectuels martiniquais, au parcours si différents, sont aujourd'hui monté en Galilée comme on dit en créole, c'est-à-dire décédés. Le premier, Edouard GLISSANT, le 03 février 2011, à Paris, à l'âge de 84 ans ; le second, Jean BERNABE, le 12 avril 2017, à Schoelcher (Martinique), à l'âge de 75 ans. Ils étaient tous deux originaires du Nord-Atlantique de la Martinique, région prétendument délaissée si l'on écoute ses divers élus, mais en réalité, poumon agricole, réservoir écologique et château d'eau de l'île.

   Elle a produit en tout cas : Frantz FANON et Marcel MANVILLE (Trinité) ; Edouard GLISSANT et Emile YOYO (Sainte-Marie) ; Jean BERNABE, Raymond RELOUZAT et Raphaël CONFIANT (Le Lorrain) ; Aimé CESAIRE, Léonard SAINVILLE et Camille MOUTOUSSAMY (Basse-Pointe) pour ne citer que les plus connus. Et l'on peut même y ajouter le Gros-Morne avec René MENIL.

   Edouard GLISSANT et Jean BERNABE étaient deux personnages fort différents quoique tous deux attachés à ce que l'on pourrait appeler la défense et illustration du monde créole. Chacun a suivi un cheminement particulier : celui de J. BERNABE est classique à savoir agrégation de grammaire et doctorat en linguistique en Sorbonne ; celui de E. GLISSANT consistant, après une maîtrise de philosophie en Sorbonne, à ouvrir une école privée à la Martinique, l'IME (Institut Martiniquais d'Etudes) où fut longtemps dispensé un enseignement en rupture avec celui de l'Education Nationale française.

   Par la suite, le premier Jean BERNABE a effectué deux mandats de doyen de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de la Martinique, dirigeant un laboratoire de recherches en créolistique très renommé 25 ans durant, le GEREC (Groupe d'Etudes e de Recherches En Espace Créole) tout en créant des structures novatrices sur le campus de Schoelcher comme le CIRECCA (Centre International de Recherches e d'Etudes sur la Caraïbe), l'UTL (l'Université du Temps libre) ou encore Radio Campus-FM. Le second, Edouard GLISSANT, après l'IME, dirigera, à Paris, le prestigieux COURRIER DE L'UNESCO avant de devenir directeur du Centre d'Etudes Francophones de l'Université de Bâton-Rouge (Louisiane, Etats-Unis) et de finir sa carrière à l'Université de New-York.

   Si les deux hommes avaient peu de contacts personnels, chacun suivait et appréciait le cheminement et le travail de l'autre comme en témoigne cet hommage à la fois discret, poétique et empreint de sincérité de GLISSANT à BERNABE datant de septembre 2002 :

 

SIMPLE SALUTATION DU MILIEU DU CHEMIN

 

   C'est une belle histoire que de vivre une part de sa vie dans l'émoi d'une langue qui peu à peu s'affirme, naît à soi-même, souffre et se bat, et sème peut-être alentour quelques beautés. Jean BERNABE a connu ce devenir. Nous pouvons dire qu'au moment où "il prend en charge" la langue créole, en allant du premier coup fouiller dans ses profondeurs jusqu'alors inexplorées, il sait bien qu'il aborde là une abandonnée, qui a rassemblé autour d'elle ses hardes certes flamboyantes mais incertaines, n'osant pas les ouvrir à tous les vents. Les trésors de cette langue sont encore à venir, malgré les récoltes déjà faites, ils mûrissent comme des ignames dans la terre, il faut préparer le terrain autour, ne pas s'asseoir quand le moment vient de fouiller, regarder au fond du ciel et deviner le vol des ortolans, suivre le geste qui convient, renoncer à toute complaisance envers soi, et magnifier pourtant le poème tumultueux des naissances et des avènements.

   Je salue l'ouvrier rigoureux et le chantre enthousiaste. Nous savons que nous ne sauverons aucune langue du monde en laissant périr les autres. Et aussi, c'est un lie-commun, que chaque langage est un pan, comme une végétation inextricable, de l'imaginaire humain. Jean BERNABE a parcouru dans cet imaginaire, il y veille encore, et de cela nous le remercions.

 

Edouard GLISSANT

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