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SOPHIE DE CLOSETS, LA FEMME QUI A SEDUIT LES OBAMA

Par Pascale Nivelle
SOPHIE DE CLOSETS, LA FEMME QUI A SEDUIT LES OBAMA

La directrice de Fayard a décroché l’édition française des très convoités Mémoires de Barack et Michele Obama. Un coup de maître dont elle est très fière. Elle virevolte dans sa robe verte. « J’ai rencontré Barack Obama. » À l’entendre, elle aurait charmé « Potus » (President of the United States) et son avocat Bob Barnett lors d’une réunion à Washington où se négociaient les droits mondiaux des futurs livres du couple Obama. La fine fleur de l’édition internationale se pressait autour du président tout juste retraité, dont le groupe Hachette Livre, représenté par son PDG, Arnaud Nourry, et par la directrice de la filiale Fayard, Sophie de Closets, 38 ans.

Ce jour-là, déterminée à repartir avec un contrat, elle a joué le rôle de sa vie dans son anglais fluent : « J’ai parlé de la légitimité de Fayard, éditeur de Hillary Clinton, Kissinger et Mandela. Et le président a parlé de son futur livre… » Pour un montant tenu secret (la profession avance 2, voire 3 millions d’euros), Hachette Livre, seul groupe d’édition français à jouer dans la cour internationale, a préempté la parole présidentielle. Ses concurrents hexagonaux – La Martinière ou Les Presses de la Cité, éditeurs des précédents ouvrages du couple – n’ont pas eu voix au chapitre. Le 14 mars, depuis la Foire du livre de Londres, la directrice a tweeté son triomphe : « Les éditions Fayard publieront en langue française les livres du président Obama et de Mme Obama. »

Un rêve d’éditrice

Depuis, dans son petit bureau du côté de Montparnasse, rêvant d’une tournée parisienne avec Potus et « Flotus » (First Lady of the United States), Sophie de Closets mesure la portée du coup de baguette magique : « C’est génial, quel immense avantage d’appartenir à un groupe international ! » Grande fille perchée sur des talons, teint lisse, bouche dessinée au rouge, gestes vifs et parole hachée, elle dégage une énergie contagieuse. Sans savoir quand paraîtront les livres du couple Obama, qui les traduira, ni même de quoi ils parleront, elle est certaine d’une chose : ce coup éditorial, digne de l’éditeur historique de Soljenitsyne, de Walesa ou de Mandela, est son rêve d’éditrice. « J’ai l’impression d’être Oui-Oui, je n’arrête pas de dire que tout est merveilleux. »

Elle a pourtant failli fuir les livres qui prennent la poussière et les auteurs enfermés dans leur tour de papier. Son père graphomane, François de Closets (25 livres, dont de nombreux best-sellers au compteur), et sa mère, Janick Jossin, critique littéraire à L’Express et au Nouvel Observateur, n’avaient rien fait pour la retenir. Fille de bonne famille – c’est elle qui le dit –, elle a grandi entre leçons de piano, cours de tennis et bulletins d’excellence. Lectrice compulsive, elle aimait ranger en piles les livres qui arrivaient dans des sacs postaux pour sa mère, et lire ceux de son père. Tout passait par les livres chez les Closets : « Parfois, sur mon lit, je trouvais Le Complexe du homard, de Françoise Dolto, ou La Sexualité chez les ados. On communiquait ainsi. »

« Je suis le chaînon manquant : éditrice, c’est l’intermédiaire entre l’écrivain et le critique littéraire. »

À l’École normale supérieure de Saint-Cloud, la grande Sophie cherche sa vocation, écrit un mémoire de DEA sur « Lectures pour tous », la première émission littéraire de l’ORTF, réussit l’agrégation d’histoire. À 25 ans, chez son analyste, elle tourne en boucle : « Je ne sais pas quoi faire. Ma seule envie est l’édition, mais quelle est ma liberté ? Ne suis-je pas prédéterminée sur le plan socioculturel ? » Poussée du divan par la psy, elle atterrit en stage chez Grasset. Et trouve la réponse à ses questionnements : « Je suis le chaînon manquant : éditrice, c’est l’intermédiaire entre l’écrivain et le critique littéraire. » Dix ans plus tard, quelques best-sellers ajoutés à son CV (Le Livre noir de l’agriculture, d’Isabelle Saporta ; les Mémoires de Marc Lavoine), elle est chez Fayard, à l’étage le plus haut. Assise à la place de Claude Durand, emblématique directeur pendant près de trente ans. Première trentenaire et première femme à diriger cette maison plus que centenaire.

« C’est un choix très audacieux du PDG de Hachette, Arnaud Nourry, qui a sauté une génération, commente Ronald Blunden, directeur de la communication de Hachette Livre. Claude Durand avait une personnalité forte, c’était un ours, un homme de coups. Il n’était pas évident de lui succéder. » Claude Durand et Olivier Nora (directeur de Grasset), qui lui a succédé brièvement, ont encouragé la jeune pousse. « Elle a l’intelligence et la rapidité qu’il faut, et surtout du calcium dans les os, qualité rare dans ce métier », assure Olivier Nora, qui l’a vue souvent « tailler dans le vif ». Selon ses proches, la directrice de Fayard serait dotée d’une mémoire parfaite et d’une volonté d’acier : « Sous sa surface lisse, elle a la brutalité qui fait les grands éditeurs, estime un membre du groupe. Elle sait dire non. »

Avec les écrivains maison, Alain Badiou, Jacques Attali, Fréderic Lenoir, elle est cash : « Un bon ou un mauvais livre, c’est autant de travail, alors autant qu’il soit bon. » Mais son auteur de prédilection reste un certain François de Closets, auteur de Fayard depuis près de vingt ans : « S’il y en a un à qui j’arrive à dire non, c’est lui. Je suis hyperbienveillante et hyperexigeante avec lui. » « Il aime ça », ajoute-t-elle, consciente de « nager en plein Œdipe ». Elle souffle un nuage de vapeur électronique parfumé à la vanille, ajuste son chignon de danseuse et envoie un large sourire : « J’ai parlé avec Obama, et, ce soir, je dîne avec l’écrivain George Saunders… Quel métier génial ! »

Post-scriptum: 
Sophie de Closets est directrice de Fayard. SOPHIE CARRÈRE/HANS LUCAS POUR « M LE MAGAZINE DU MONDE »

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