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SS COLOMBIE

Par José Le Moigne

Lorsque j'étais enfant, quand notre institutrice, Madame Aristarque de charmante mémoire, lançait une séance de dessin libre, alors que mes camarades esquissait des maisons où des silhouettes filiformes de papa-maman tenant chacun par une main un gamin ressemblant lui aussi, avec sa grosse tête et son corps maigrelet, à un spermatozoïde égaré dans notre vaste monde, je dessinais un paquebot; toujours le même, superstructures en formes de trapèzes emboités; une seule cheminée; deux mats de charge et un drapeau français. J'étais un gosse sans mémoire.

Je veux dire par là que de ma naissance à mon premier jour d'école où je fus tabassé - et croyez-moi, j'en garde la mémoire -, c'était un immense trou noir. Il y avait de l'autre côté de l'océan près duquel nous vivions un pays appelé Martinique, mais ce n'était qu'une chimère entretenu par les propos de Man Anna. Mes trois premières années de vie; les visages de Man Gabou; de Marraine George; de Tante Renée; de l'oncle Paul s'étaient comme dilués dans l'épaisseur de l'océan. Alors, je dessinais ce bateau. Je m'étonne aujourd'hui que personne n'ai fait le lien entre cette obsession et la traversée qu'on m'avait imposée si peu de temps auparavant. Passe encore pour Madame Aristarque. En ces temps d'immédiat après-guerre, notre sacro sainte pédo-psychologie n'avait pas encore fait son lit dans les écoles et je suppose que dans nos classes surchargées, embaraquées parmi les ruines, analyser les dessins des enfants n'était pas la priorité. Pourtant, le moins que l'on puisse dire, c'est que je ne comptais pas au rang de ses "chères têtes blondes" et que, raisonnablement, mes origines auraient peut-être dû l'interpeller. D'ailleurs, qui me dit qu'elle ne l'a pas fait en secret! Pas facile, même pour une excellente pédagogue, de s'engager sur des chemins non balisés. Plus symboliques me semblent les silences de Man Anna.

Il y avait un paquebot. Il s'appelait le Colombie. Elle et moi l'avons pris en compagnie de ma petite sœur. Pendant les deux semaines de traversée j'avais été malade. Un point, c'est tout. Jamais elle ne m'en dira plus. D'autres, d'avant ou d'après notre passage, d'autres que j'ai connus, ne m'en ont pas raconté d'avantage. Fuite, ou envers volontaire de la traite, il m'a toujours semblé qu'il y avait une malédiction du Colombie. A côté de cela, l'exil par l'avion me semble presque un marivaudage. J'exagère? Sans doute. N'empêche que toute ma vie, j'en ai très vivement conscience, aura tourné autour de ce bateau. C'est à ce point qu'aujourd'hui, bien que je sois sorti depuis longtemps de l'univers des dessins enfantins, l'obsession me poursuit jusqu'à acheter sur internet - nous qui avons voyagé pour ainsi dire à fond de cale -, un menu de première classe de 1956. Je ne permettrais à personne de m'affirmer benoitement que je cultive la nostalgie. Aujourd'hui, je ne dessine plus de bateaux mais je cherche des photos où j'espère découvrir quelque chose de ma petite enfance. Quelque chose qui me permette de la matérialiser. Depuis un demi siècle ; et je ne sais pas pour combien de temps encore, je poursuis le reflet argentique d'un écartèlement.

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28 septembre 2007

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