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SURVIVANCE DE LA “MORTINIQUE” D’ANTAN

Patrick Mathelié-Guinlet

Toussaint 2017, ce poème-musée pour raviver les souvenirs en ces temps où tout va tellement vite... la dilution de la mémoire aussi...

SURVIVANCE DE LA “MORTINIQUE” D’ANTAN

C’était la nuit passée :

dans la maison entré

en battant de ses ailes

où la mort est gravée

comme sur une stèle,

un grand papillon noir

sur le mur s’est posé

à la tombée du soir

rafraîchir nos mémoires

que nous sommes mortels,

un sombre messager

venu nous annoncer

que dans la maisonnée

quelqu’un va trépasser

et tous ont frissonné,

au grand-père ont pensé,

malade et très âgé.

Il faut se préparer…

 

Sa mutuelle est payée

puisque dans les Antilles

on ne plaisante pas

s’il s’agit du trépas

et de son apparat.

Dans le petit cimetière

au bord de la falaise

qui surplombe la mer

où les morts sont à l’aise,

le caveau de famille

a été nettoyé

avec le plus grand soin

comme à chaque Toussaint,

mauvaises herbes arrachées.

Ici dans nos contrées

on n’oublie pas nos morts

et puis on les honore

en leur dernier sommeil.

Noirs et blancs, les carreaux

recouvrant les tombeaux

brillent de mille feux

sous le feu du soleil

y reflétant ses ors.

Des vases pleins de fleurs

de toutes les couleurs

rendent presque joyeux

ce funèbre décor.

À demi consumées,

les bougies dans des verres

témoignent la ferveur

des vivants pour les morts.

Si belle est la lumière,

paisible l’atmosphère

de ce lieu hors du temps

propice à la prière

et au recueillement,

qu’il fait bon reposer

ici tout simplement

comme il a fait bon vivre

en ces années d’antan…

 

Ce soir ils sont venus,

les gens de son quartier

et tous ceux invités

à la grande veillée,

tous ceux qui l’ont connu,

dire un dernier salut

au grand-père disparu

et tous se retrouver

pour échanger et boire

comme par le passé

sinon à sa santé,

du moins à sa mémoire,

les verres de l’amitié,

de lui un peu parler,

échanger des histoires,

anecdotes vécues

pour dire : il n’est pas mort

et tient son rôle encore,

continuant de souder

autour de son corps mort

toute la communauté.

Partager quelques feux

- le rhum, ça rend joyeux -

ainsi qu’un bon manger

le chagrin atténue !

Il ne manque personne :

c’est un devoir en somme

qu’on ne peut éluder.

On chante des cantiques,

ici en Martinique

ne doit pas s’oublier

le côté religieux.

Chacun à son moment

va s’incliner devant

le corps bien maquillé,

vêtu de beaux habits

dans le cercueil ouvert

à la jolie lumière

des nombreuses bougies.

Dirait-on pas qu’il dort,

qu’il est encore en vie ?

Mise en scène de la mort

moins dure à supporter

lorsqu’elle est faite ainsi…

Puis le conteur alors

entame son débit :

yé cric, crac, c’est parti !

En cercle rassemblés

pour tout autour de lui

pouvoir mieux écouter

tout comme des enfants

la sagesse d’antan

au travers des récits

de père en fils transmis.

On sourit puis l’on rit,

même les plus dévots,

aux kyrielles de mots

remontés du passé

pour nous réconforter

et soulager nos maux

jusque tard dans la nuit,

la veillée passe ainsi…

 

Lendemain après-midi,

tout le monde ayant mis

ces habits blancs et noirs

soigneusement rangés

dans le fond de l’armoire

que l’on met seulement

pour les enterrements,

se rend incontinent

à la cérémonie

en l’église du bourg

pour l’occasion remplie

jusque sur le parvis.

Puis après le sermon

et les condoléances

aux parents, aux amis,

c’est toute l’assistance

qui marche en procession

(parfois même en fanfare !)

derrière le corbillard

accompagner grand-père

que l’on va mettre en terre

au proche cimetière,

rendre un ultime honneur

à sa dernière demeure

car c’est ainsi qu’ici

l’on vit et puis l’on meurt…

Mariage et enterrement

sont d’importants moments

de cette vie sociale

dans nos îles tropicales

et pour nous l’occasion

de resserrer les liens

de la communauté

autour des traditions.

 

Patrick Mathelié-Guinlet

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