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Suzy Sorel, directrice de l'IFC (Institut de Formation Commerciale) : "Former pour insérer notre jeunesse"

MONTRAY KREYOL : Suzy SOREL, vous avez créée en 1996 l'IFC (Institut de Formation Commerciale). Quel était votre objectif de départ ? Quelles difficultés avez-vous eues à surmonter et comment ?

En 1996, quand j’ai créé l’IFC mon objectif a été dès le départ de mettre en place une structure qui offrirait aux jeunes l’opportunité de se former tout en apprenant un métier afin de s’insérer professionnellement.

En observatrice du système éducatif où j’ai exercé 12 ans avant de créer mon entreprise, je me suis rendue à l’évidence qu’il y avait un chaînon manquant entre l’école et l’entreprise et pas seulement pour les jeunes qui ne souhaitent pas se projeter dans des formations longues ou orientées vers des professions libérales. Les rares expériences qu’ils avaient de l’entreprise se construisaient au détour d’un stage pratique en entreprise, non obligatoire à l’époque, de très courte durée et souvent dénué d’objectif véritable. De nombreux jeunes, ne trouvant pas le système scolaire adapté à leurs besoins quittaient l’école avec quelques savoirs mais peu de savoir faire. Sans la maîtrise des codes du marché du travail et de l’entreprise, sans la maîtrise d’un véritable savoir faire professionnel, ils avaient très peu de chance de décrocher un emploi et de le garder.

L’objectif de l’IFC n’a jamais varié. L’IFC s’est construit sur cet axe directeur « Former pour insérer » et a développé son professionnalisme sur cette constante. En faisant le lien entre l’éducatif et l’économique nous avons créé cette passerelle au profit des jeunes et c’est avec fierté que nous affichons en 20 ans d’existence la performance de plus de 2000 jeunes formés en alternance et insérés.

Les difficultés que j’ai eues à surmonter sont celles inhérentes à toute création d’entreprise. D’abord la longue marche des formalités administratives dont je ne suis pas certaines qu’elles soient véritablement simplifiées aujourd’hui, à cela s’ajoute le périple du financement des installations et des premiers mois d’exploitation, celles d’ordre matériel et logistique comme trouver des locaux avec un loyer abordable, adaptés à l’activité, accessibles aux apprenants…

Je dois cependant reconnaître que mes divers interlocuteurs ont été séduits par le projet qui leur était présenté et je n’ai pas eu trop de mal à tout mettre en œuvre pour assurer la première « rentrée » de l’IFC, celle de la promo 1. Que de chemin parcouru, aujourd’hui nous préparons la rentrée de la promo 22 !

Cependant une des difficultés récurrente réside dans l’insuffisance des candidats. Chaque année nous détectons plus d’offres d’emploi que nous n’avons de candidats. Trop de jeunes ignorent encore ce dispositif dont la promotion n’est pas véritablement assurée au moment de l’orientation scolaire. Nous avons encore beaucoup de mal à convaincre les chefs d’établissement de la pertinence d’une communication sur ce dispositif qui pourrait éviter les pertes de temps et d’énergie liés à une orientation non adaptée pour tous les jeunes qui souhaitent faire des études courtes et apprendre un métier. 

Nous sommes aussi victimes de notre succès et de notre réputation quant à la sélection et à la préparation de nos candidats. Il arrive en effet que des entreprises sans déontologie nous contactent pour que nous leur présentions des candidats dans le cadre d’une embauche en Contrat de Professionnalisation avec en conséquence un volet formation qui sera dispensé par l’IFC. Devant la qualité des candidats que nous leur présentons, ces entreprises proposent à nos candidats une embauche dans un cadre juridique tout autre que celui du Contrat de professionnalisation privant ainsi l’IFC de son chiffre d’affaire en pratiquant un détournement de clientèle. En confisquant les longues heures de travail que nous avons mobilisées, elles réalisent ainsi une embauche gratuite sans passer par un quelconque cabinet de recrutement ce qui leur aurait coûté 18% du salaire annuel du candidat embauché. Cette pratique n’est pas fréquente, mais curieusement  elle vient de se reproduire à 2 reprises en 2 semaines d’intervalle. Pour la juguler nous avons du corser nos conditions générales de ventes en formalisant de façon plus ferme le lien contractuel dès le premier contact avec le client.

Fort heureusement la plupart des entreprises sont des partenaires qui partagent nos valeurs. Véritables entreprises citoyennes, elles s’engagent dans la formation et l’insertion des jeunes en mobilisant leurs ressources internes pour relever le challenge et lutter contre le chômage massif qui touche notre jeunesse.

MONTRAY KREYOL : L'IFC forme des jeunes en alternance à travers des contrats de professionnalisation. Comment fonctionne ce système ? A quel type d'entreprises s'adresse-t-il ? Combien de jeunes ont pu trouver une embauche à ce jour ?

A la création de l’IFC, l’alternance se déclinait autour de l’apprentissage conduit par les chambres  de métiers et du Contrat de qualification mis en oeuvre par des opérateurs privés  tels que l’IFC.

Le dispositif du contrat de qualification a été supprimé par la loi du 4 mai 2004 pour être remplacé par celui du Contrat de professionnalisation

Le contrat de professionnalisation est un contrat de travail à durée déterminée ou indéterminé qui s’adresse à 4 types de salariés, les jeunes de moins de 26 ans, les demandeurs d’emploi de 26 ans et plus, les bénéficiaires du RSA, ASS, ou AAH et les personnes ayant bénéficié d’un contrat unique d’insertion. Il s’organise sur le principe de l’alternance entre des cours théoriques en centre de formation sur des référentiels diplômants ou des titres homologués ou reconnu par les conventions collectives et une formation pratique en entreprise par l’occupation d’un véritable emploi sur un poste de travail. 

Le contrat de professionnalisation est un contrat aidé pour lequel l’entreprise bénéficie d’une exonération de cotisations patronales de sécurité sociale sur le salaire versé qui est équivalent à un pourcentage du SMIC en fonction de l’âge du salarié et de l’année du contrat.

Le salarié embauché en Contrat de professionnalisation est un salarié au même titre que les autres salariés de l’Entreprise. Il est soumis au règlement intérieur et aux horaires de l’entreprise.  Il bénéficie de congés légaux et n’est plus sous le régime des vacances scolaires… 

Pour l’aider et l’accompagner à cette première immersion en entreprise il est encadré par un tuteur qui est souvent un tuteur opérationnel capable de lui transmettre son propre savoir faire fruit de son expérience et de son ancienneté professionnelle.

C’est la voie royale vers l’insertion professionnelle. En effet, il permet à la fois de poursuivre ses études pour décrocher un diplôme et d’acquérir une qualification professionnelle qui sera reconnue et que le salarié pourra faire valoir au terme de son contrat qui dans la grande majorité des cas représente son premier contrat de travail.

Toutes les entreprises du secteur marchand peuvent conclure des contrats de professionnalisation. L’IFC s’adapte aux besoins du marché et organise son offre de formation en fonction des besoins exprimés par le tissu économique. Notre offre se décline autour de 3 secteurs, le commerce, la banque et la gestion avec 3 BTS et 3 licences : BTS Assistant de gestion PME PMI, BTS Management des Unités commerciales, BTS Banque, Licence Professionnelle Banque Assurance Finances, Licence Générale Commerce Vente Marketing, Licence Générale Gestion des Organisations.

C’est notre adaptation aux besoins des entreprises qui nous permet d’afficher des taux d’insertion remarquable mais aussi notre savoir faire qui s’est perfectionné d’année en année. A l’IFC, chaque embauche en contrat de professionnalisation est faite à partir d’une fiche de poste que nous élaborons en tenant compte des attentes des employeurs. Les candidats que nous leur proposons sont rigoureusement sélectionnés sur la base de leurs critères et exigences. Il s’agit d’établir un partenariat gagnant/gagnant où le besoin de l’employeur sera satisfait, mais où aussi le salarié, souvent jeune de moins de 26 ans, trouvera un environnement favorable à son évolution.  Avant d’être mis en rapport avec une entreprise, nos candidats, sont pris en charge dans nos ateliers de « Marketing emploi » où ils ont formés à l’entretien d’embauche avec une formation sur le fond, mais aussi un passage en revue de tout ce qui dans la forme peut faire échec à une embauche … tenue vestimentaire, première poignée de main, adresse mail fantaisiste et non professionnelle… 

L’IFC présente la particularité d’offrir aux salariés en contrat de pro un double tutorat avec un tuteur en centre de formation en plus de son tuteur en entreprise. C’est leur collaboration étroite à travers un suivi tutoral régulier qui permet de limiter les ruptures de contrat et d’atteindre l’objectif visé, à savoir l’insertion professionnelle. Plus de 2000 jeunes formés et insérés en 20 ans, c’est probant.

MONTRAY KREYOL : Votre établissement bénéficie-t-il de l'aide publique (Etat, CTM, collectivités locales etc.) et quelle forme prend celle-ci ? Est-ce que les entreprises privées, premières bénéficiaires de votre action de formation, mettent leur quote-part ?

Nous ne bénéficions d’aucune aide publique. Le contrat de professionnalisation est financé par les cotisations que les entreprises versent aux organismes paritaires collecteurs agréés (OPCA). Chaque année les entreprises sont invitées par les OPCA dont elles relèvent, à verser leur contribution à la formation professionnelle. Cette contribution est égale à un pourcentage de leur masse salariale. Ces versements sont mutualisés et ouvrent à toutes les entreprises quelle que soit leur taille et quel que soit le montant de leur cotisation, la possibilité d’obtenir le financement de la formation de ses salariés embauchés en alternance. 

Grace à cette mutualisation, une petite entreprise peut obtenir le financement d’autant de formations en alternance qu’elle le souhaite. Le seul frein pour toute entreprise réside dans sa capacité à mobiliser un tuteur pour ses salariés embauchés en contrat de professionnalisation. Une entreprise ne peut en effet embaucher plus de salariés en alternance qu’elle ne soit capable d’encadrer.

Cependant, bien que ces fonds proviennent des entreprises privées, cette mutualisation leur confère le caractère de fonds publics ce qui soumet les centres de formation à des obligations strictes.

Ce financement ne couvre que l’action de formation stricto sensus et pas l’ingénierie d’accompagnement que nous mettons en place en amont de l’embauche avec les ateliers de marketing emploi par exemple, pendant le contrat avec le suivi tutoral et au terme du contrat avec l’accompagnement à l’insertion. Cette ingénierie n’est pas financée bien qu’elle soit essentielle à la réussite du dispositif. Pourtant des exigences qualité sont de plus en plus réclamées par l’état et les financeurs. C’est pour y répondre que l’IFC a conduit une Démarche Qualité et obtenu sa certification le 21 janvier 2017, délivrée par le bureau VERITAS sur le Référentiel VERYSELECT Formation.

MONTRAY KREYOL : En cette fin d''année scolaire et universitaire où écoles, collèges, lycées et universités font parfois grise mine quant aux résultats de leurs élèves et étudiants, qu'en est-il de ceux de l'IFC.

Les résultats de l’IFC sont cette année encore très bons et meilleurs que ceux de l’an dernier. Nous affichons souvent des taux de réussite supérieurs à ceux enregistrés dans l’Académie pour les mêmes formations conduites en cycle scolaire et non professionnel.

Nos taux sont les suivants : 50% BTS AG, 61% BTS MUC, 80% BTS Banque, 60% Licence Banque assurance, 76% Licence Commerce Vente Marketing, 92% Licence Gestion des Organisations. C’est sur les matières professionnelles à fort coefficient que nos stagiaires engrangent le maximum de points. Ils sont à cet égard mieux préparés que les élèves du circuit scolaire. Certains d’entre eux ont obtenu 20/20 à certaines épreuves.

On mesure tout l’intérêt du Contrat de Professionnalisation qui permet à des jeunes, peu friands de matières générales théoriques, de valider un diplôme qu’il auraient peut être eu du mal à valider par la voie scolaire.

Il est vrai que tout au long de leur cursus à l’IFC, ils sont « soumis » à un système d’évaluation varié dans la nature des évaluations et dans leur rythme, un QUIZZ de 5 questions à la fin de chaque cours, des devoirs maison chaque mois, 2 devoirs sur table, 2 examens blancs.

Nos examens blancs sont de véritables galops d’essai et il y a une grande concordance entre les résultats obtenus aux examens blancs et à l’examen final.

Notre challenge ne s’arrête pas à l’obtention du diplôme pour nos candidats. Il réside aussi dans l’obtention d’un CDD ou d’un CDI post contrat de Professionnalisation. Certaines de nos entreprises partenaires embauchent nos candidats en contrat de Pro avec dès le départ le projet de les garder s’ils décrochent leur diplôme. 

Quand nos stagiaires ne sont pas embauchés par leur entreprise au terme de leur cursus, nous les accompagnons à la signature d’un contrat avec une autre entreprise.

De plus, de nombreuses entreprises n’hésitent pas à signer un second contrat de professionnalisation avec leur salarié en cas d’échec à l’examen afin de leur donner une chance supplémentaire en leur permettant de redoubler pour se représenter à leur examen. On peut à cet égard aussi parler d’entreprise citoyenne.

MONTRAY KREYOL : Quelles sont les principales difficultés que doit affronter une femme quand elle est PDG d'une entreprise aussi importante que l'IFC ? Avez-vous le sentiment que le machisme a reculé à la Martinique face au management féminin ou "au féminin" ?

Au plan externe, les principales difficultés d’un chef d’entreprise résident dans l’étroitesse et la fragilité du marché. Femme ou homme, nous sommes tous confrontés à cette même réalité qui est un des facteurs qui conditionne la pérennité de notre exploitation. L’exigence qualité est une des réponses à apporter à un environnement concurrentiel sur un marché étroit.

D’autres difficultés résident dans la mobilisation des financements utiles au développement de l’exploitation…

Au plan interne, sans que cela ait été une difficulté pour moi, il est utile de souligner que le management des ressources humaines est un facteur clef de réussite. Etre conscient que l’autorité ne se décrète pas, mais qu’elle s’acquiert par l’implication personnelle, par la compétence, l’exemplarité, l’écoute active, le discernement…

Convaincue qu’on manage d’abord avec qui on est et qu’en conséquence le premier outil de management est la personne du chef d’entreprise, il y a très certainement un mode de management au féminin dès lors qu’on est une femme à la tête d’une entreprise.

Dès lors, le développement personnel est une des clefs au service du chef d’entreprise qui doit œuvrer à travailler sans cesse à son propre développement personnel pour optimiser son encadrement au développement professionnel et personnel de chacun de ses collaborateurs.

Il paraît évident que homme ou femme nous devons mobiliser à la fois des qualités dites masculines et des qualités dites féminines pour piloter une entreprise et la rendre pérenne.

A l’IFC, j’ai le bonheur de collaborer avec une petite équipe passionnée par notre projet qui est à la fois un projet économique, mais aussi un projet social. Nous travaillons sur de l’humain, sur des jeunes qui au départ ont une vague idée de leur projet professionnel et que nous devons conduire à une double réussite, obtenir un diplôme et décrocher un emploi durable. L’humain est de ce fait au cœur de notre management tant vers nos stagiaires que vers notre équipe.

Dresser le cap et donner du sens à notre action, mobiliser, motiver, encourager… sont aussi les conditions de la pérennité.

Je n’ai pas eu le sentiment de rencontrer des difficultés particulières du fait de ma condition de femme.

Peut-être est-ce du au fait que les hommes concèdent volontiers le domaine de l’éducation et par extension de la formation aux femmes. Mon vécu aurait sans doute été autre si j’opérais dans un domaine fortement investi par les hommes.

Peut-être est-ce dû aussi à ma combativité naturelle forgée par la pratique sportive qui me permet d’aller de l’avant sans me laisser décourager par les freins qui ne sont jamais que des obstacles à franchir.

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