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TEREZ LEOTIN : "J'AIMERAIS TANT VOIR LE CREOLE ACQUERIR SES LETTRES DE NOBLESSE"

TEREZ LEOTIN : "J'AIMERAIS TANT VOIR LE CREOLE ACQUERIR SES LETTRES DE NOBLESSE"

MONTRAY KRÉYOL : Professeur des écoles, puis directrice d'école, vous avez été formée à l'école française et donc dans le culte de la langue française. Qu'est-ce qui vous a poussée un jour à écrire en créole ?

T. LÉOTIN : Tout d’abord je tiens à remercier MONTRAY KRÉYOL pour l’honneur qui m’est fait ici dans vos lignes. J’ai en effet été formée à l’école  et à la culture française comme tous ceux de ma promotion et aussi celle d’avant. Je fais partie de la génération qui a été punie  pour la faute grave qu’était le fait de parler créole, cette langue traquée dans l’honorable enceinte des locaux scolaires où le français avait le champ libre. Très jeune dans ma famille j’ai côtoyé la langue créole que me parlait ma mère, pas du tout mon père, et qui m’était complètement interdite. En adoptant, comme lui avant moi, la profession d’enseignante, j’ai été professeur des écoles,  puis directrice d’école d’application, conseillère  pédagogique en langue et culture régionales, Responsable ACMO (sécurité et hygiène sur la circonscription de Schœlcher). Devenue adulte, j’ai commencé  à me demander pourquoi la langue que me parlait ma mère était une langue méprisable. L’éveil de conscience a réellement pris forme lorsque j’ai connu mon époux, et comme une rébellion j’ai décidé non seulement de collaborer avec lui et d’autres à la création du journal créole Grif an tè, mais nous nous sommes aussi,  tous deux inscrits à l’Université des Antilles et de la Guyane (UAG) pour apprendre à connaître cette langue que nous avions reconnue comme faisant partie de notre patrimoine linguistique. Après cette formation, nous sommes sortis munis du DULCR (diplôme universitaire en Langue et Culture Régionales) niveau maîtrise. C’est alors que j’ai lu « La charte culturelle créole » qui m’a incitée et conduite à mettre ma plume au service de la langue créole de préférence, pour lui permettre de parvenir à  un essor littéraire.  Avant même que le créole ne soit reconnue comme ayant possibilité d’entrer dans les écoles, je pratiquais « le marronnage langagier» en apprenant à mes élèves du Vauclin le nom des arbres en créole et en français, ce qui m’a value pour l’époque des défilés de parents venant porter plainte auprès de la directrice pour « délit de créole ».

 

MONTRAY KRÉYOL : Quel accueil avait reçu votre tout premier livre en créole, An ti ziédou kozé, qui est un recueil de poèmes ?

T. LÉOTIN : Mon premier ouvrage publié se nomme en effet «  An ti ziédou kozé, il est édité aux Éditions Bannzil Kréyol Matinik  c’est un recueil poétique qui reprend les cris d’animaux, aussi ceux de la vie, les bruits d’objets  que la coutume créole interprète avec des phrases qui chantent leur bruit. Pour exemple : la machine transporte la canne et son klaxon dit « Man pèèèè pou’w ! » Cet ouvrage a reçu un très bon accueil, tiré à 2000 exemplaires il a été très vite épuisé. Ce qui m’a fait craindre de me prendre trop vite au sérieux. Les poèmes de cet ouvrage ont été traduits en japonais par le professeur Kounio Tsunékawa de l’Université de Tokyo.

 

MONTRAY KRÉYOL : Vous avez fait partie du comité de rédaction de Grif An tè, le tout premier journal martiniquais entièrement rédigé en créole. Qu'avez-vous gardé de cette expérience ?

T. LÉOTIN : C’est de mon expérience à Grif An tè que m’est venue l’idée de mieux connaître la structure de la langue.  Dans le journal Georges-Henri, mon époux, faisait les petites bandes dessinées et je remplissais les phylactères (les bulles). Je me souviens aussi des mépris et mauvais traitements que nous tous avons subis, notamment celui d’une dame, qui avec un grand sourire, est rentrée soi-disant chercher la monnaie chez elle, et que j’ai entendue dire « gadé’y, non !  I ka atann mwen, i kay atann lontan .».C’est pour toutes ces raisons, toutes ces souffrances  que je ne voudrais surtout pas voir les Martiniquais se mettre à la mode créole, mais accepter vraiment enfin la  reconnaissance de ses valeurs.

J’ai gardé de la période Grif An tè une expérience très constructive, celle du courage d’une équipe pour ne pas abandonner. Je  me souviens de notre perspicacité pour toujours recommencer au mépris du mépris. Oui, nous avons connu le temps des vaches maigres, mais nous avions de l’ambition pour faire paraître le journal avec nos faibles moyens, puis trimer pour l’écouler et le vendre avec autant de difficulté. C’est pour cela que pour moi tous les camarades de l’époque demeureront toujours des amis indéfectibles.

 

MONTRAY KRÉYOL : Après la poésie et le conte, notamment Lespri lanmè, vous êtes passée au roman avec, entre autres, Lavwa égal. Quelles difficultés rencontre-t-on lorsqu'on veut écrire dans un genre littéraire qui demande une langue écrite depuis fort longtemps, ce qui n'est pas encore le cas du créole ?

T.LÉOTIN : Il faut que je confesse qu’à l’école j’ai été surtout une littéraire, ce qui je pense a pu énormément m’aider. Je dois dire aussi qu’avant que mon père ne devienne enseignant, j’ai grandi dans le contexte de l’habitation, puisqu’il fut géreur. Ma mère était créolophone tout autant que lui, mais la plupart des mots que je réinvestis dans mon écriture, en faisant tout pour les préserver,  je les lui dois ainsi qu’aux ouvriers, qu’enfant j’ai pu côtoyer. Pour les difficultés rencontrées, nous avions certes le dictionnaire Pinalie, mais s’il a le mérite d’exister, il demeure néanmoins très incomplet, et jusqu’à récemment avec le Confiant nous n’avions pas de dictionnaire créole martiniquais. Nous devions nous contenter de nos connaissances orales, des propos des personnes âgées ou encore des autres dictionnaires à notre disposition Haïtien, (Faine) Guadeloupéen (Poullet) Nous pouvons aussi nous aider de l’ouvrage de Robert Damoiseau, mais nous n’avons pas encore à notre disposition, comme pour la langue française suffisamment d’outils nécessaires pour l’écrire en respectant parfaitement sa beauté poétique, sa structure et son vocabulaire. Cela  demeure encore pour nous une parfaite gageure, où il faut en vouloir pour pouvoir correctement.

 

MONTRAY KRÉYOL : Quelle est la place d'un écrivain créolophone au sein d'une littérature martiniquaise très largement francophone et disposant d'auteurs aussi célèbres que CESAIRE, GLISSANT ou CHAMOISEAU ?

T.LÉOTIN: Il est cependant très regrettable de voir quelques auteurs jouer sur deux tableaux et donner de manière superficielle et systématique des titres créoles à des ouvrages écrits en français, illustrés de quelques mots créoles, juste pour la note du  piment folklorique et pour une facile illusion. Il faut reconnaître, c’est vrai, que nous sommes perdus dans la masse, mais nous les auteurs créolophones, pouvons heureusement, compter sur notre lectorat, car nos ouvrages ne sont pas mis au rancart, comme auparavant, et l’écrivain créolophone commence à avoir auprès de ses semblables, une certaine aura. Sans vouloir mettre de côté la qualité littéraire de CÉSAIRE, et son Cahier, ni celle de CHAMOISEAU et CONFIANT c’est surtout parce que je crois en la force de leurs écrits qui créolisent à leur façon le français, que je les admire. J‘admire en effet chez eux la prégnance du créole qui habite certaines de leurs  œuvres, et vu sous cet angle, selon moi, leurs ouvrages ne nous font pas de  concurrence linguistique. Je pense ici à Salvat Etchard, prix Renaudot un peu oublié, qui culturellement sert aussi notre langue. J’envisage avec beaucoup d’utopie sans doute, que  la langue créole  et sa culture obtienne vraiment une dimension qui amènerait ses locuteurs, et ses lecteurs à reconnaître sa valeur en lui permettant de parvenir à un statut littéraire, qui nous permettrait d’être plus « visible ». Je voudrais, en un mot, comme  l’écrivain Frédéric Mistral l’a voulu, en son temps pour sa langue régionale, voir notre langue obtenir ses lettres de noblesse et avec elles, le respect qu’elle mérite.  J’ai confiance.

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