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TEXACO de Patrick CHAMOISEAU, PRIX GONCOURT 1992, ou la façon dont cette distinction a été perçue en France et en Martinique.

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
 TEXACO de Patrick CHAMOISEAU, PRIX GONCOURT 1992, ou la façon dont cette distinction a été perçue en France et en Martinique.

En 1992, l’écrivain Patrick CHAMOISEAU reçoit le PRIX GONCOURT pour un livre dense et puissant intitulé Texaco. Il y superpose à l’histoire événementielle coloniale de son pays, une sorte d’anti-histoire, celle du peuple martiniquais telle qu’elle a été vécue par les plus humbles depuis les dernières années de l’esclavage jusque dans les années 80.

Le récit s’ouvre sur un quartier périphérique de Fort-de-France, Texaco, menacé d’être transformé en « clapiers d’achèlèmes ». Il est question d’une réhabilitation des lieux. Un urbaniste se présente. Marie-Sophie Laborieux s’emploie à le convaincre que le quartier doit être préservé. Ce personnage poto-mitan du roman a longtemps été fasciné par la ville, qui lui a permis de s’éloigner du monde honni de la canne à sucre. Mais peu à peu, l’En-ville du XXe siècle est devenu l’équivalent de la grand-case du XIXe. Texaco doit résister à la métamorphose. Il constitue pour Marie-Sophie  un ancrage personnel mais la Foyalaise a conscience d’être aussi une femme emblématique. Elle déclare : Moi, c’est comme dire nous.  L’urbaniste, un jeune doctorant, est réceptif à ses arguments. Patrick Chamoiseau, le marqueur de paroles, se substituant à la conteuse, va rendre compte d’une mémoire collective effacée, raturée, dépréciée. Il brosse une fresque de l’histoire de son peuple, originale et à caractère mythologique, mais qui permet de recomposer l’image éclatée que ce peuple a de lui-même.

En France, dans l’ensemble, la presse salue l’attribution du Prix Goncourt à Patrick CHAMOISEAU. Si pour Jean-Claude LAMY du FIGARO LITTERAIRE avec Texaco les lettres antillaises cherchent leurs marques entre racines africaines et multiplicité créole, Gérard MEUDAL de LIBERATION, y voit la consécration de la créolité, « cette imbrication des langues et des cultures ouverte au monde ». Outre le sujet, la langue employée retient l’attention. Pour Gilles ANQUETIL dans LE NOUVEL OBSERVATEUR, « Texaco, c’est d’abord un acte de foi dans la puissance de la parole antillaise. »

Mais certaines réactions ont de quoi surprendre. C’est ainsi que l’éditeur d’un auteur évincé incitera  les libraires à boycotter Texaco. Quant à Bernard PIVOT, connu pour animer une émission littéraire capable/ chargée(?) de propulser au sommet  les auteurs invités, il déclare que CHAMOISEAU ne doit  son prix qu’à des accointances avec l’auteur Milan KUNDERA coupable, tout en étant dans son droit (sic), d’avoir influencé journalistes et jurés. Il termine  un article intitulé sans ambages « Le Goncourt aussi à Kundera » par une question tout aussi franchouillarde que douteuse : « Reste cette interrogation : comment Milan Kundera a-t-il pu lire de bout en bout ce roman gros et ardu ? Ses complications linguistiques ont découragé des lecteurs dont la première langue est pourtant le français. » Une façon de rappeler que Milan KUNDERA, dissident tchèque, a été naturalisé français (en 1975). Mais il faut quand même savoir que l’auteur de La Plaisanterie écrira à partir de 1993 dans la langue de son pays d’adoption et qu’il  reverra et corrigera toutes les traductions des livres qu’il avait écrits en tchèque.

 FRANCE-SOIR répond à l’interrogation. Pour ce journal, le Prix Goncourt, couronne « un livre magnifique  mais difficile  qui n’aurait peut-être pas touché autant de lecteurs sans cette mise en lumière ». Et d’ajouter : « Le lecteur pénètre un univers nouveau. C’est un peu déroutant mais bien vite envoûtant si l’on sait s’y abandonner au risque de ne pas tout comprendre. »

Interrogé par le magazine LIRE, Patrick  CHAMOISEAU remarque : « Milan Kundera a fait, lui aussi, l’expérience du passage d’une langue à l’autre.  Et peut-être, a-t-il, le premier, rompu clairement avec la tentation que nous avons tous de nous fixer de manière étroite sur notre langue d’origine. » 

Franchement méprisant, dans PARIS MATCH, Jean-Hedern HALIER donne un avis emprunt d’aigreur et de racisme ordinaire : « Il n’y a pas si longtemps, il suffisait d’être sud américain ou dissident pour qu’on crie au génie. Comme aujourd’hui  pour les Noirs de la Caraïbe, ces babas cool au rhum blanc qui écrivent en petit nègre joycien. Le latino-américanisme, c’était le bon temps. »

Josyane SAVIGNEAU, la papesse du MONDE DES LIVRES, explique ce qui fait au contraire, selon elle, l’intérêt de Texaco : « Loin d’être un renouvellement du roman français par la périphérie, par l’extérieur (comme on dit que les romanciers de l’ex-Empire britannique ont renouvelé le roman anglais), la littérature de Chamoiseau  est une affirmation d’appartenance à la culture française dans sa diversité. »

Par ailleurs d’autres épiloguent sur la réception du prix à la Martinique. François  REYNAERT du NOUVEL OBSERVATEUR  présente  CHAMOISEAU comme l’homme d’une école, la créolité, et le vice-président d’un groupuscule souverainiste et écologiste le MODEMAS. Selon lui  CHAMOISEAU, « boudé par les siens »  serait une sorte de Brutus soucieux de tuer symboliquement Aimé CESAIRE. 

Le chantre de la Négritude, quant à lui, ne pipe mot  quand il ne déclare pas de façon abrupte : « Je ne comprends pas tout le tamtam commercial fait autour de cet ouvrage » avant d’annexer,  pour le minimiser,  le mouvement  littéraire de la créolité en tant que « département de la négritude ». L’écrivain Xavier ORVILLE  évoque des « lilliputiens (CHAMOISEAU, BERNABE, CONFIANT) cherchant à se hisser sur les épaules d’un géant  (CESAIRE) ».  Pour lui, il s’agit d’une opération purement commerciale profitant à l’éditeur. « A travers le Goncourt, je reconnais, dit-il, l’habilité des Européens à tirer profit de nos faiblesses. Patrick Chamoiseau en est la parfaite illustration. » Dans la revue ANTILLA, les faiblesses des Martiniquais relèveraient nous dit Lisa DAVID du fameux « konplo a nèg sé konplo a chyen » mais pour elle, CHAMOISEAU  l’a emporté parce qu’il portait en lui un pays et un peuple et qu’il a su imposer une différence. Comme elle, l’écrivain Georges DESPORTES détecte dans l’œuvre qu’il trouve belle et bâtie avec amour, « un label d’authenticité qui émeut le lecteur ».

 René MENIL ironise : « Si Chamoiseau s’était exprimé en français, simplement, cela n’aurait pas nui au livre. Je ne vois pas l’intérêt esthétique ni l’intérêt de la vérité qu’on veut faire passer en ajoutant les mots créoles. On peut se demander si ce n’est pas un peu d’exotisme à usage extérieur. » Et  pour mettre l’écrivain en contradiction avec lui-même,  il ajoute de façon un brin perfide : « Si vous êtes maître de vous-même, il faut manifester cette souveraineté et non pas se féliciter d’avoir été reconnu par un jury parisien. »

Il semble quand même que ces piques atteignent leurs cibles car les chantres de la créolité montent au créneau afin de pourfendre leurs détracteurs. Les insultes volent bas de part et d’autres de la scène littéraire foyalaise. Dans la revue Karibèl, l’éminent linguiste Jean BERNABE crucifie cette « minorité de tristes sires », mauvais écrivains, envieux, « grévés d’infamie » et, prophétise-t-il, à tout jamais « ruinés dans leur honneur et leur crédibilité ». Puis de s’écrier : « Foutons-nous en et continuons le combat pour une créolité réinvestie ».

Il est important de situer Texaco dans l’histoire littéraire afin de comprendre les enjeux de l’empoignade. Donnant suite à une  littérature d’imitation d’inspiration coloniale, émerge au début du XXe siècle une littérature qui s’en écarte. Batouala, un roman dit africain, vaudra au Guyanais René MARAN de recevoir le  Prix Goncourt 1921. Ensuite, Aimé CESAIRE  (avec Léopold Sédar SENGHOR et Léon Gontran DAMAS), donnera ses lettres de noblesse au courant littéraire de la Négritude qui exalte l’identité nègre et l’ensemble des valeurs culturelles du monde noir en Afrique et dans sa diaspora. En 1952, Frantz FANON théorise dans Peau noire, masques blancs  l’aliénation psychique provoquée par l’oppression coloniale. Il trouve le concept de la Négritude trop réducteur et juge que « les Antillais sont après la grande erreur blanche en train de vivre le grand mirage noir ». En 1981, avec le Discours antillais, Edouard GLISSANT  s’attache au-delà de l’assise africaine des sociétés caribéennes à mettre à jour le réel antillais marqué par une spécificité, celle de la plantation. Il s’agit de s’approprier l’espace accaparé depuis toujours par les colons blancs et d’affirmer la singularité des pays de la Caraïbe dans leur diversité. A la suite de ce concept de l’Antillanité, jugé bientôt restreint, il théorisera en 1993 dans le Traité du Tout-Monde, le concept de la créolisation : « J'appelle Tout-Monde notre univers tel qu'il change et perdure en échangeant et, en même temps, la "vision" que nous en avons. » Entre temps, en 1989, les Martiniquais Jean BERNABE, Raphaël CONFIANT et  Patrick CHAMOISEAU publient Eloge de la créolité, un manifeste  dont la profession de foi est la suivante : « Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons créoles. » La créolisation y apparaît comme un processus de sédimentation de toutes les civilisations ayant abouti dans la Caraïbe (mais pas seulement). En 1992, Patrick CHAMOISEAU est le lauréat du PRIX GONCOURT pour Texaco, présenté dans le magazine LIRE comme le Goncourt créole.

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES

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