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« Thelonious » de Roland Brival et Bruno Liance (Gallimard, 2018)

Les Miscellanées d'Usva
« Thelonious » de Roland Brival et Bruno Liance (Gallimard, 2018)

Je ne suis pas une grande connaisseuse de Jazz bien que je sois de plus en plus attentive et réceptive à cet univers musical. Ce livre a été une très belle découverte : littéraire, musicale, historique.

Quatrième de couverture : « Thelonious Monk vit ses dernières années reclus et mutique. Un mystérieux mécanisme s’est brisé dans son esprit qui le rend incapable de jouer la moindre note. Lors de ses séjours dans la villa de son amie, la baronne Pannonica de Koenigswarter, il ne quitte plus sa chambre, ne touche plus au magnifique Steinway que celle-ci lui a offert, et communique très rarement avec les autres musiciens.

Le temps d’une nuit, celui qui fut l’un des pianistes de jazz les plus réputés revoit défiler son passé comme un vieux film parsemé d’images en lambeaux. Les tournées à l’autre bout du monde, du Japon au Mexique en passant par la France ou la Scandinavie. Les concerts dans les salles les plus prestigieuses, de la Fenice à la Salle Pleyel. Les souvenirs s’entremêlent et se succèdent pour raconter l’incroyable destin qui fut le sien dans une Amérique raciste et en proie à la ségrégation.

Thelonious, roman richement illustré de dessins réalisés à la craie, rend hommage à celui qui a révolutionné l’histoire du jazz et montré que dans les silences se trouvaient bien plus que des mots. »


C’est le genre de livres que tu dévores et que tu as hâte de pouvoir offrir autour de toi. Je ne sais pas si ça vous parle, mais quand je me dis cela, c’est que j’ai passé un bon moment. Je suis heureuse de croiser en ce moment autant de livres qui deviennent des coups de cœur. Celui-ci l’est autant pour son contenu que pour son format très élégant. C’est un beau livre, tout simplement.

Qu’on aime ou pas la musique de Thelonious Monk, ses compositions qui sortent des standards et qui réinventent le piano dans le Jazz, la question n’est pas là. Car s’il est question de musique c’est plus pour son pouvoir salvateur car elle peut remplacer les mots et exprimer un mal être, une douleur, une histoire.

Ce récit se déroule à l’intérieur du musicien : dans son présent alors qu’il vit cloitré chez une amie de coeur, dans son passé au travers de souvenirs lumineux ou douloureux. Les regrets et les blessures sont les plus touchantes : la perte de sa fille chérie, la distance avec son fils faute de ne savoir trouver les mots, l’amour mal montré à sa femme dont pourtant il cherchait la fierté comme son oxygène, et le racisme. Ce racisme qui bousille son entourage et le bousille lui. La peur du flic, la peur de l’enfermement qui deviendra, à la fin de sa vie, une protection choisie pour échapper au monde qui l’effraie. Les lieux publics qui refusent de l’accueillir et de lui donner ne serait-ce que de l’eau parce que noir, humiliation qui marque à vie.

La drogue, aussi, celle qui fait que l’on échappe au monde, que l’on échappe aux fantômes des amis disparus, mais qu’on y retombe encore plus durement. Cette drogue qui causera de nombreuses pertes et peut-être même la sienne. Qui sait. Les docteurs sont incapables de dire ce qu’il a. Aujourd’hui il prend des drogues prescrites par ces mêmes docteurs, de celles qui vous rendent mous et ne vous permettent plus de jouer. Ces drogues qui vous laissent seul avec un semblant de vous-même.


« Par la fenêtre de la chambre, la lune déversait une lumière froide et métallique qui s’accrochait aux angles, débusquait les arêtes, striant la moquette sombre de balafres argentées. Il referma le tiroir, éteignit la lampe et, s’allongeant sur le lit, se mit à sangloter sans bruit. Il pleurait sur le Bird, sur Bud et sur Coltrane, mais il pleurait aussi sur lui-même, sur cette longue quête mille fois recommencée qu’avait été sa vie, sur ses rêves enlisés dans les sargasses du monde, sur ce vide qu’était l’homme et dont désormais le silence l’assourdissait. » (p.128)

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