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Très humbles suggestions à un (e) jeune indépendantiste martiniquais (e)

Jean-Laurent ALCIDE

   Cher (ère) Jeune indépendantiste Martiniquais (e),

 

    Tu as vingt, trente, quarante ans au grand maximum, car au-delà ton ticket-jeunesse n'est plus valable. Tu es jeune c'est-à-dire dans la force de l'âge du point de vue physique et bouillonnant d'idées nouvelles du point de vue intellectuel. Tu as adhéré à l'un ou l'autre des nombreux mouvements indépendantistes que compte la Martinique depuis les plus obscurs qui n'ont jamais réussi à faire élire un seul d'entre eux à aucune élection (quand ils n'affectent pas carrément de rejeter les élections) jusqu'à ceux qui sont au pouvoir à la CTM aujourd'hui avec des alliés autonomistes, écologistes et de Droite, en passant par ceux qui se réclament, plus ou moins ouvertement, du marxisme-léninisme, du trotskysme ou du souverainisme teinté d'écologie ou même de "noirisme". Il y en a pour tous les goûts. Ce ne sont pas les partis indépendantistes, minuscules, petits, moyens ou grands, qui manquent à la Martinique.

   Tu as choisi d'adhérer à l'un d'entre eux et d'y militer.

   Cela est honorable, fort honorable de ta part dans un monde où les idéologies ne cessent de s'effondrer les unes après les autres et où la jeunesse est littéralement assiégée par des vagues, des hordes mêmes de gadgets, relevant de ce que l'on appelle les NTIC et qui accaparent l'essentiel de leur temps. Difficile pour un jeune de rester à l'écart des jeux vidéos, de Facebook etc...ou de ne pas s'acheter le dernier IPhone ou la dernière tablette, et cela non pas parce que ces derniers sont à la mode (comme disent les vieux grincheux), mais parce qu'ils sont chaque fois plus performants. Simplement ces magnifiques outils sont chronophages et gênent cette lente et patiente maturation des idées que constitue la lecture (sur papier ou sur un écran) de textes un tant soit peu longs et fouillés. Mais ce n'est pas là l'objet de mon propos d'aujourd'hui.

   Le voici : les chefs de ton parti, quel qu'il soit, sont des Vieux de la vieille. Ils ont vécu ou rêvé les décolonisations des années 60 du siècle dernier, ils ont collé des posters de Che Guevara ou d'Angela Davis dans leur chambre d'étudiants, ils ont manifesté, remanifesté, sur-manifesté jusqu'à plus soif durant des décennies afin de défendre toutes espèces de causes (Révolution Cubaine, Mouvement des Noirs-Américains, Guerre d'Algérie, Palestine etc.). Ils ont créé des journaux, parfois éphémères, lancé des revues, promu des concepts nouveaux. Bref, ils s'imaginaient__comme des millions des leurs à travers le monde__pouvoir renverser la table capitaliste aux pieds de laquelle les peuples opprimés recevaient des miettes. Ils ont adhéré à l'idée d'Homme Nouveau, de Société Sans Classe, de Révolution Permanente et que sais-je encore. Mais force est de reconnaître que leurs rêves se sont brisés face à cet hydre à sept têtes qu'est le capitalisme. Quand on s'imagine en avoir coupé une, il y en a deux qui repoussent aussitôt. Le "socialisme" à la soviétique s'est effondré avec la chute du Mur de Berlin tandis que Chine ainsi que Vietnam ont adopté avec avidité le capitalisme d'Etat. Un milliardaire chinois a moins honte de se promener au vu et au sus de tous dans sa Rolls Royce briquée or qu'un milliardaire européen ou nord-américain, ce qui est tout de même un comble.

   Les Vieux chefs de ton parti t'ont pourtant nourris de leurs rêves envolés ou enfuis dans l'espoir "mal-papay" de faire perdurer ces derniers avec au bout du discours l'idée qu'un jour la Martinique sera ou deviendra un pays indépendant. A la mort de Castro (un Vieux comme eux), tu les as tous vus célébrer le "Lider maximo", chanter les extraordinaires réalisations de la Révolution cubaine et tout le monde a voulu aller assister aux funérailles du "dernier géant du XXe siècle", comme l'a écrit en couverture le pourtant très capitaliste PARIS-MATCH. Il y a beaucoup de vrai, beaucoup de sincérité, dans les louanges des vieux chefs de ton parti et il est vrai que la Révolution cubaine a réalisé des exploits en matière scolaire et universitaire, médicale ou sportive ou encore d'égalité des sexes ou des "races". Cela est indéniable. Mais le modèle cubain ou plutôt ce qu'il en reste n'est pas exportable. Il peut nous servir de motivation pour changer notre pays, mais nous ne pourrons pas le dupliquer.

   Alors, que faire, Jeune indépendantiste Martiniquais ?

   Tu vois qu'en posant cette question ("Que faire ?"), je demeure un indécrottable vieux croûton, nourri dans les années 60 de Marx, Lénine, Mao ou Che Guevara. En fait, je ne vais pas du tout la poser de façon léniniste. Aucunement ! Je vais la poser au niveau le plus élémentaire, au niveau zéro de l'action. Voici : ce que tu dois faire, Jeune Indépendantiste, c'est aller voir comment fonctionnent les pays indépendants de taille et de population comparables à celles de la Martinique. Et quand je dis "aller voir", c'est à nouveau au niveau le plus trivial : comment Barbade arrive-t-elle, pour ne prendre que cet exemple, à payer chaque fin de mois ses infirmières, ses policiers, ses enseignants, ses personnels de justice etc..., bref ses fonctionnaires ? Ce genre de question, peu idéologique, n'intéressera pas, que dis-je, ne traversera même pas l'esprit des vieux dirigeants de ton parti, nourris d'idéologie du XXe siècle comme on l'a vu. Permets-moi d'insister : ce n'était pas Serge LETCHIMY hier et ce n'est pas Alfred MARIE-JEANNE aujourd'hui qui payait/qui paye les fonctionnaires martiniquais (hormis ceux de l'institution régionale devenue territoriale, c'est-à-dire très peu de gens par rapport à la masse des fonctionnaires). C'est l'Etat français.

   A Barbade, c'est l'Etat barbadien qui paie les fonctionnaires.

   Cela s'appelle l'indépendance. Aucun des vieux qui dirigent ton parti quel qu'il soit ne s'est intéressé au fait que durant toute cette année 2016, Barbade a fêté le cinquantième anniversaire de son indépendance. Il y a eu des dizaines de manifestations qui se termineront d'ici quinze jours et aucun parti indépendantiste, aucun leader indépendantiste martiniquais, n'a daigné s'y intéresser. Aucun n'a demandé à participer à celles-ci. Tout le monde veut aller couper la canne pendant quinze jours à Cuba, signer des conventions avec ce grand pays, accourir aux funérailles de son leader, sans jamais réaliser qu'il n'est confronté à aucun des problèmes auxquels nous faisons face à commencer par le principal l'exiguïté territoriale. Cuba est plus vaste que la Belgique, que la Suisse, que le Portugal etc...La distance La Havane-Santiago (1.000kms) est plus grande que celle de Paris-Marseille (800kms). Il a des millions d'habitants. Par contre, Barbade (qui n'est qu'à 35mn en vol direct) de la Martinique est tout à fait comparable à nous avec ses 431KM2 et ses 290.000 habitants. Pardon pour la lapalissade : mais il faut comparer ce qui est comparable. Barbade peut enseigner à la Martinique comment devenir un pays indépendant (il l'est depuis 50 ans), Cuba, non.

   Que les Vieux dirigeants de ton parti quel qu'il soit sont encore enfermés dans leurs rêves révolutionnaires, c'est tout à fait compréhensible. Par contre, que les moins vieux, les mi-âgés, les quinquagénaires, qui dirigent aussi ton parti n'aient jamais eu l'idée d'aller voir comment fonctionne au quotidien l'Etat barbadien, profitant du cinquantième anniversaire de l'indépendance, révèle leur vraie nature : ce sont des imposteurs. Ils ont endossé l'uniforme indépendantiste des Vieux, tout en sachant parfaitement que cet uniforme est dépassé. Ils en jouent pour gagner du galon dans le parti, pour obtenir des postes d'élus et se remplir les poches, pour se faire voir à la télé, pour voyager en première classe sur Air France et mener la grande vie sur les bords de la Seine s'ils sont parlementaires etc..., mais leur vacuité idéologique est proprement sidérante. Ils n'ont en réalité comme seule idéologie que la promotion de leur petite (et médiocre) personne.

   Il est proprement scandaleux qu'aucun de nos (soi-disant) indépendantistes quinquagénaires , membres dirigeants en tout cas de partis déclarés indépendantiste, n'ait saisi l'occasion d'établir des liens avec notre petite sœur du Sud, n'ait pas humblement demandé à pouvoir examiner comment les choses se passent, comment l'Etat barbadien parvient à vivre (et pas si mal !) depuis si longtemps. N'ai pris la peine d'aller assister ne serait-ce qu'à une seule des manifestations du cinquantième anniversaire de l'indépendance On peut prendre un deuxième exemple : le gouvernement d'un pays indépendant a les yeux rivés sur ses réserves de change. Si elles diminuent ou si elles fondent, ce sont de gros, très gros soucis, à venir, notamment au niveau de l'importation des hydrocarbures si indispensables à la vie courante (électricité, transports etc.). La Martinique n'ayant pas de réserves de change, ce genre de préoccupation n'empêchera pas nos présidents de collectivité, quels qu'ils soient de dormir, au contraire du Ministre du budget du Premier ministre barbadiens.  Ou mauriciens. Ou capverdiens. Ou seychellois.

   Jeune Indépendantiste martiniquais, de vingt, trente ou quarante ans, tu m'a interpellé. Tu m'as demandé "Que faire ?". C'est que tu es sincère. Je réitère mon humble conseil : fais tout ce que tu peux pour aller voir comment fonctionne au quotidien un pays semblable au nôtre (Sainte-Lucie, Barbade, île Maurice, Seychelles etc.) et tire-en des enseignements pour une éventuelle indépendance de la Martinique. Des enseignements concrets, terre-à-terre, et non des enseignements idéologiques. Ne dérespecte pas pour autant les Vieux de ton parti : ils ont fait ce que leur génération devait faire. Par contre, méfie-toi comme de la peste de la génération qui les suit, les fameux quinquas : ce sont pour beaucoup de faux indépendantistes, des profiteurs du système départementalo-régionalo-territorialo français mis en place dans ce que la France appelle "l'Outremer".

   Ces personnes n'ont aucune idée sur comment pourrait fonctionner une Martinique indépendante un jour parce qu'en leur for intérieur, ils s'en foutent complètement et espèrent bien que ce jour n'arrivera jamais.

   Fuis-les !...

PS. Ah, je viens de tomber sur cette dépêche d'agence : "Le gouvernement de St-Kitts-Nevis décide que les fonctionnaires auront double paye à Noël". St-Kitts-Nevis, c'est un tout petit ilot de 261KM2 et 54.000 habitants, totalement indépendant et situé au nord de la Guadeloupe. Va voir comment c'est possible que ce minuscule machin deux fois moins peuplé que Fort-de-France et dépourvu de Papa Blanc parvient à doubler le salaire de ses fonctionnaires ! Si ça se trouve, devenir indépendant, ce n'est pas mourir de faim alors...

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