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UMBERO ECO : "LA LANGUE DE L'EUROPE, C'EST LA TRADUCTION"

   C'était au tout début des années 90 du siècle dernier, dans un train de nuit qui roulait en direction de Milan où je me rendais à une grande rencontre littéraire et culturelle au sein de laquelle La Martinique et Haïti auraient chacune une place d'honneur. A chaque arrêt du train montaient de superbes femmes noires, luxueusement vêtues et outrageusement fardées. Comme elles s'exprimaient en anglais et que j'étais fatigué, je ne leur prêtais pas vraiment l'oreille. Je me disais qu'elles devaient probablement se rendre à un défilé de mode organisé par quelque grand couturier italien, Milan étant l'une des grandes capitales européennes, voire mondiales, de la haute couture. Leur mode de voyage et leur nombre me laissaient tout de même perplexe. Parfois, certaines changeaient de wagons ; d'autres, nouvelles, arrivaient et s'installaient dans le mien. Il était près de minuit. J'avais hâte d'arriver et de me jeter sur le lit de ma chambre d'hôtel tellement j'étais crevé.

   A l'arrivée en gare de Milan, je compris tout soudain : une meute de "carabinieri", ces fameux gendarmes italiens qui nous amusent tant dans les films, prit littéralement d'assaut le train et les déesses noires furent menottées et embarquées sans ménagement dans des fourgonnettes sous l'œil complètement indifférent des rares passagers italiens. Des prostituées ferroviaires nigérianes !!! Le lendemain, j'apprendrai qu'une véritable mafia nigériane régnait sur Milan et qu'il y avait près de trois mille Nigérians emprisonnés pour trafic de stupéfiants dans les geôles de la ville. Trois-cent, vous voulez dire ? fis-je à mon interlocuteur. No, signore, tre mille ! me rétorqua-t-il. 
   La manifestation a prévu une conférence inaugurale du grand sémiologue, linguiste, médiéviste, romancier et journaliste Umberto Eco. Il y a bien sûr foule. Le petit homme rond, moustachu, à demi-chauve, les yeux rieurs d'épaisses lunettes, prend possession de son pupitre et déroule une parole inouïe de finesse et d'érudition. Une parole qui vous emporte, vous donne le tournis. Une parole qui virevolte de citations d'auteurs du Moyen-âge à telle chanson d'un groupe de rock américain, d'un dicton piémontais à une théorie philosophique japonaise. Face à pareil spécimen d'humanité, on comprend la stupidité de l'habituelle différenciation que l'on fait entre intelligence et culture. Entre capacité de raisonnement et étendue de l'érudition. Car qu'est-ce que l'intelligence (et le génie dans le cas d'Umberto Eco), sinon la capacité de mettre en relation des idées ou des faits avant de les questionner ? Sauf que pour faire cette opération encore faut-il qu'on connaisse l'existence desdites idées et desdits faits. Un individu aura beau avoir le QI le plus élevé du monde s'il n'a guère de savoir, il sera exactement comme une Rolls-Royce dépourvue d'essence. 
   Car c'en est une chose que d'approcher un génie. Même d'assez loin. Même perdu au milieu d'une foule d'auditeurs captivés comme ce fut mon cas à Milan. Des jeunes prennent fiévreusement des notes, des étudiants sans doute ; d'autres, plus âgés, enregistrent avec de gros magnétos qui feraient sourire un jeune d'aujourd'hui ; des flashes crépitent de temps à autre. Cela n'a l'air de déranger en rien le conférencier qui, imperturbable, continue à déverser le flot de ses pensées à un rythme que mon italien qui date de mes lointaines années de fac a parfois du mal à suivre. Jusqu'à ce que mon attention soit accrochée par une phrase qui deviendra célèbre, phrase dont j'ignore si Eco l'avait prononcée ce jour-là pour la première fois ou si elle se trouvait déjà quelque part dans l'innumérable quantité d'articles et d'ouvrages publiés par lui : "La langue de l'Europe, c'est la traduction". 

   Cela n'est, en effet, vrai nulle part ailleurs. En Inde, il y a continuité du sanscrit antique au hindi moderne ; en Chine, des pensées de Confucius au Petit Livre Rouge de Mao ; dans le monde arabe, entre la langue du Coran et celle du plus grand quotidien égyptien Al Ahram.Mieux : dans ces pays, il y a continuité linguistique, mais aussi continuité religieuse. A l'inverse, l'Europe a tout importé et donc tout traduit. Elle a traduit en grec, puis en latin, puis dans les langues européennes modernes la Bible, ce texte moyen-oriental écrit en araméen et en hébreu. Plus tard, elle a traduit les textes mésopotamiens en cunéiformes et les hiéroglyphes de l'Egypte pharaonique. Et quand son héritage grec ancien s'était perdu, elle l'a retraduit de l'arabe à l'époque où les Arabes dominèrent la péninsule ibérique.

   Or, toute traduction est forcément ouverture à l'Autre, curiosité envers l'Autre. Pas forcément pour le bien de ce fameux Autre comme la colonisation, puis l'impérialisme le montreront. Or, de toute évidence, c'est cette connaissance de l'Autre, cette volonté de le connaître, qui a permis à l'Europe (et cette Extrême-Europe que sont les Etats-Unis et le Canada) de dominer le reste du monde au cours des cinq derniers siècles. Cette phrase d'Umberto Eco me reviendra en mémoire quelques années plus tard, lors qu'à la Foire Universelle de Séville, en Espagne, je verrai les reproductions à l'identique des caravelles de Christophe Colomb et des bateaux de l'amiral chinois Zang-He, celui qui a la même époque où le Génois "découvrit" l'Amérique, avait atteint les côtes de l'actuel Kenya.

   Le premier, l'Européen, ouvrit la voie à la conquête de tout un continent en osant traverser ce qu'on appelait à l'époque la Mer des Ténèbres, à bord de caravelles moins grosses que nos pétrolettes qui traversent la baie de Fort-de-France, tandis que le Chinois, à bord d'impressionnant navires ressemblant à nos mini-paquebots de croisière d'aujourd'hui, s'est contenté d'embarquer trois girafes et deux lions pour les ramener à l'Empereur de Chine de l'époque, sans jamais avoir ni l'idée ni l'envie de revenir sur le continent noir...

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