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Un film magnifique de Maharaki sur Jocelyne Beroard, la diva créole

Raphaël CONFIANT
Un film magnifique de Maharaki sur Jocelyne Beroard, la diva créole

   L'Egypte a eu Oum KALSOUM, l'astre de l'Orient. Le Portugal a eu Amalia RODRIGUEZ, la reine du fado. Le CAP-VERT a eu Cesaria EVORA, la chanteuse aux pieds nus. La France a eu Edith PIAF, la gouailleuse sublime. Les Etats-Unis ont eu Billy HOLLIDAY et son chant du Sud profond. Chaque pays à travers le monde peut se targuer d'avoir enfanté au moins une chanteuse qui, parmi d'autres non dénuées de talent, en est venue à le symboliser. Qu'ont-elles de plus que leurs consoeurs ces femmes hors du commun ou plus exactement hors du lot ? Du talent certes, mais aussi du charisme. Le talent peut se travailler, se forger peu à peu ; le charisme, lui, est inné.

    Jocelyne BEROARD est incontestablement notre Oum KALSOUM, notre PIAF, notre Myriam MAKEBA.

   Mais à la vérité, nous connaissons assez peu ce qui se cache derrière ces voix enchanteresses. Le succès, les sunlights, la gloire, les concerts face à des milliers de fans finissent par masquer la personne pour en faire une star. Créatures désincarnées comme sur les magazines à papier glacé dont on finit par croire qu'elles ont été faites d'une autre pâte que le commun des mortels. Ce n'est évidemment pas vrai et il fallait toute l'ingéniosité de la réalisatrice martiniquaise MAHARAKI pour nous donner à voir, dans son film au titre révélateur de Mi tchè mwen, la vraie Jocelyne BEROARD, chanteuse peu loquace sur elle-même, voire pudique. Dans ce film magnifique, qui arracha quelques larmes aux spectateurs privilégiés de la projection privée qui s'est tenue le samedi 8 décembre à Madiana, y compris aux plus endurcis et machos d'entre eux tels que moi, il y a un chanteur ou un musicien de KASSAV qui, au détour d'une phrase, lâche qu'"elle n'a pas eu besoin de se dévêtir sur scène pour charmer le public". Vrai ! Vrai et rare puisque de nos jours, beaucoup de nouvelles voix croient qu'il faut s'habiller comme BEYONCE, voire se trémousser comme Nicky MINAGE pour pouvoir réussir. 

   Ce film est fort habilement conçu en deux parties : l'une qui présente l'enfance et l'entourage familial de Jocelyne avec des interviews de ses frères, sœurs, cousins, tantes etc. ; l'autre qui donne à voir son extraordinaire carrière aux quatre coins du monde avec des images de concerts ainsi que des interviews des membres de KASSAV, de producteurs, de journalistes et d'intellectuels. Photos d'époque forcément en noir et blanc pour la première partie et tout de suite surgit l'image d'une rebelle en herbe, d'une turbulente au sens créole du terme, d'un petit caractère qui ne s'en laisse pas compter. Cela au beau mitan d'une grande famille avec pour socle un père autoritaire et respecté comme il y en avait jusqu'aux années 60 du siècle dernier. Père qui veille férocement sur sa jeune pousse et tient à l'écart toute velléité de flirt de la part des garçons. La réalisatrice, MAHARAKI, on le devine quoique l'on n'entende jamais ses questions a eu l'art d'arracher aux uns et aux autres leur part de vérité. On n'est pas là dans un banal reportage télévisé, mais dans un vrai film. Chaque parent de Jocelyne qui intervient le fait avec une précision dans l'expression et une sensibilité qui, progressivement, permet de dessiner une image de celle qui deviendra l'enfant-prodige.

   On suit la jeune étudiante en pharmacie à Caen, puis aux Beaux-Arts à Paris, parcours plus ou moins imposé à celle qui ne rêve que de chanter et qui finira par se réaliser d'abord comme chanteuse de jazz dans des clubs de la ville lumière avant, non sans difficultés, d'intégrer le groupe KASSAV comme choriste et plus tard comme chanteuse à part entière. Sa trajectoire est indissociable de ce groupe mythique qui a joué sur tous les continents et comme le dit dans le film Jacob DEVASRIEUX, Guadeloupéen d'origine, a permis "à deux petits machins qu'on ne voit même pas sur une carte d'exister". Succès aussi dans ces années 80-90 en France même où pourtant la musique antillaise est rangée au magasin des accessoires folkloriques. Carcan que feront sauter KASSAV et Jocelyne Beroard en s'imposant dans presque toutes les grandes émissions de variétés. Seul groupe antillais à réaliser cet exploit soit dit en passant ! 

  Et puis, cet amour pour la langue créole, cette volonté de chanter l'amour dans notre langue alors que traditionnellement, il l'était en français chez nous, cette élévation de nos sonorités à nous jusqu'aux oreilles du monde entier, ce NOUS qui se fait TOUT-MONDE pour reprendre l'expression d'Edouard GLISSANT. Notre être-au-monde magnifié mais sans rejet ni haine de l'autre. Cependant, au sein de ce parcours lumineux, une ombre. Un orage. La perte d'un grand amour. Cette phrase bouleversante d'un des musiciens évoquant le carrière de la diva créole : "Cela lui aura coûté l'amour de sa vie". Jocelyne emploie, en riant d'elle, l'expression "gros-poil international", expression certes amusante, mais qui, comme le dira l'un des membres de KASSAV témoigne de la difficulté pour une femme non seulement d'exercer le métier de chanteuse, mais surtout d'être une star puisque cette dernière est amenée à voyager sans cesse. Difficulté aussi pour un homme d'être la tendre moitié d'une star alors que l'inverse n'est absolument pas vrai. Jocelyne a donc été aussi une féministe sans tous les grands discours idéologies qui accompagnent généralement cette étiquette. 

   N'en disons pas davantage ! Il faudrait absolument que RIDDIM Production et CANAL + permettent que le plus grand nombre puisse voir ce film au cinéma, sur grand écran donc. Il sera diffusé sur le petit écran prochainement sur CANAL + mais il mérite aussi les honneurs du grand. Comment terminer ce coup de cœur sans noter qu'il n'y avait aucun politique dans la salle de quelque bord que ce soit. Le cinéma coûte cher. Il est certes moins électoralement rentable que le carnaval, le Tour cycliste ou le Tour des yoles, mais il permet à notre "plus petit canton de l'univers" (Aimé CESAIRE), tout comme le fait la littérature, d'exister. Tout simplement d'exister.

   MAHARAKI et Jocelyne BEROARD, chapeau bas !...