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Un moment avec Marie-Andrée Manuel Étienne, auteure de « Déchirures »

Écrivaine, diplômée du Latin American Institute, du Cambridge School of Business et de Hunter College, Marie Andrée Manuel Étienne enseigne les sciences naturelles, la culture générale, l’anglais et le créole. L’art de la photographie lui permet d’exprimer des émotions cachées : amour de son pays et compassion pour une société « zombifiée ». Épouse de Frankétienne depuis de longues années, elle est sa première lectrice et chemine avec lui malgré les précipices. Aujourd’hui nous rencontrons une femme d’une amabilité exquise, auteure de « Déchirures », roman sorti chez les éditions Vents d’ailleurs en 2001.

MAT — Marie Andrée Manuel Étienne, vous êtes très discrète quand il s’agit de vos talents d’écrivaine. Pourtant vous avez publié un livre marquant « Déchirures ». Livre témoignage « … mes fantasmes, mes béquilles pour traverser l’enfer… ». Parlez — nous de la genèse de cette publication.

MAME — Il s’agit plutôt d’un roman-vérité avec une dimension autobiographique dans la mesure où j’ai été personnellement marquée par le drame de ma terre. Certains faits réels ont été insérés dans la trame romanesque comme, par exemple, la scène de terreur déroulée au Fort Dimanche le 26 avril 1986 au cours de laquelle j’ai failli mourir avec ma fille. D’ailleurs l’idée d’écrire un roman vient de vous. En 1998 vous avez publié en quatre tomes, « Haïti, la voie de nos silences », un livre dans lequel 117 femmes ont eu librement le plaisir d’exprimer leurs émotions dans le domaine littéraire et pictural. Quand vous avez sollicité de moi un texte, j’ai fouillé dans mes dossiers et de manière esthétique j’ai mis à profit des compilations que j’ai faites préalablement. Au fil des jours je notais la plupart des événements majeurs qui se déroulaient depuis 1985, soit un an avant la chute de la dictature duvaliériste. Ce fut donc le début de ce cri du cœur, un livre qui m’a servi de prétexte pour dire mes émotions, mes douleurs, celles de deux générations : la mienne et celle de mes enfants qui est une génération traumatisée.

MAT — « Que de fois j’ai souhaité m’engouffrer dans une matrice ouatée et ne plus jamais en sortir ». Votre livre est-il un récit biographique ? Pourquoi ne pas avoir fait plus de publicité autour d’un si beau et si bon livre ?

On peut le dire : car j’ai décrit l’horreur, la folie des haïtiens qui assassinent sans pitié souvent pour le plaisir. Comment justifier l’horrible et l’absurde ? Ce roman retrace la tragédie de la terre haïtienne à travers les aventures pathétiques d’un personnage qui est à la fois moi-même, ma fille et toutes les autres femmes haïtiennes. Les jeunes vivaient un cauchemar tous les jours, n’osant pas regarder les morts qui s’étalaient sur les trottoirs, parfois recouverts d’un drap blanc. Je suis déchirée par des scènes de crimes qui me hantent et provoquent de grandes déchirures. Les enfants se barricadaient chez eux et n’osaient pas sortir pour s’amuser comme devraient le faire les jeunes de 16 à 20 ans. À cette époque-là, j’entendais souvent leurs plaintes, leurs cris et leur envie de se suicider ou de laisser le pays pour ne jamais y revenir.

Je n’ai pas fait beaucoup de publicité autour du livre pour une raison fondamentale : c’est qu’après avoir fait deux ventes-signature, l’une en Haïti et l’autre à New York, je n’avais plus d’ouvrages disponibles. Le lot envoyé par mon éditrice a été volé à la Poste.

MAT —  Les femmes ne sont plus seulement un réceptacle de la naissance. Elles peuvent donner libre cours à leurs ambitions et leur goût pour l’écriture. Pensez-vous que les opportunités ratées et l’obstruction faite à leur sortie publique aient produit un ralentissement dans l’évolution de la classe intellectuelle en Haïti ?

Absolument. Les auteures européennes ou américaines ont une bonne longueur d’avance sur nous autres auteures haïtiennes. Souvent nous sommes ridiculisées par nos maris qui n’acceptent pas encore que la femme fasse autre chose que se tenir devant un four. Actuellement les femmes haïtiennes, les bases de leurs foyers, ont suivi le mouvement d’émancipation des femmes d’autres sociétés. Les Haïtiennes occupent maintenant des postes de responsabilité au plus haut niveau de l’État. Le combat des femmes haïtiennes pour l’amélioration de leurs conditions de vie et leur intégration progressive dans la gestion de l’espace social, économique, politique et culturel relève d’une aventure exaltante, prodigieuse. Le voyage est encore long et réclame un courage inépuisable. Une détermination infaillible. La contribution de la femme dans une société nouvelle serait ses grandes vertus : la patience, l’esprit de partage, la convivialité, la tolérance et l’amour.

MAT — Trésorière et Secrétaire de la Ligue féminine d’Action sociale durant une vingtaine d’années, vous êtes engagée dans une lutte pour aller au plus près de la réalité haïtienne. Parlez-nous de vos expériences sur le terrain.

La Ligue féminine d’Action sociale dont je suis membre a lutté pour l’obtention des droits des femmes. En 1950 les pionnières ont finalement obtenu le droit de vote pour les femmes aux élections municipales. Ce ne sera qu’en 1957 que les femmes auront la possibilité de voter à tous les échelons. Nous donnions des cours de coupe, de cuisine, d’alphabétisation à des jeunes de la zone de Cazeau dans notre Foyer Alice Garoute à Tabarre. Le BPW (Club des femmes de carrières libérales et commerciales) créé en 1968, dont je suis conseillère, a continué à mener le combat aux côtés de la LFAS. Au sein du BPW nous avons surtout aidé les femmes dans le domaine du travail en allant leur dispenser des cours de coupe, de cuisine, de cosmétologie sur leur lieu de travail. Nous avons toujours eu des retombées positives de la part des patrons et des ouvrières.

MAT — Vous assumez des séminaires bénévolement pour les jeunes. Quelles sont leurs attentes ?

Après avoir pris ma retraite de l’enseignement académique, le contact avec les jeunes me manquait et aussi le partage de certaines informations. J’ai commencé à animer des séminaires sur le savoir-vivre, la restauration et l’hôtellerie. D’abord pour des cadres d’employés supérieurs. Ensuite pour de jeunes universitaires. Et depuis un an je fais la catéchèse à l’église, 10 minutes avant le début de la messe. J’ai été surprise de voir que les sujets qui interpellent les jeunes sont d’ordre spirituel. Alors je leur propose des discussions autour des thèmes de certains grands penseurs. J’essaie de porter un nouvel éclairage, un nouveau regard sur des sujets pouvant les guider dans leur quête de spiritualité.

MAT — Comment être mère actuellement dans cette douloureuse Haïti où la mort est omniprésente ? L’espérance est-elle hors d’atteinte ?

Très difficile Marie Alice. Je suis meurtrie par des scènes de crimes qui me hantent et provoquent en moi de profondes blessures. « DÉCHIRURES » a été écrit en 1998 et publié en 2001. Hélas nous vivons le même cauchemar après plus de 15 ans. C’est la douleur de la mère face à sa petite fille de deux ans violée en sa présence, c’est aussi la douleur d’une femme qui voit sa mère de quatre-vingts ans violée, puis assassinée sous ses yeux. Je pleure d’impuissance devant la douleur de toutes ces mères et je partage leurs souffrances. Dans mon cœur est gravée une tristesse infinie…

Comme Arthur Rimbaud je me surprends à espérer voir

Une lumière éclatante de blancheur

Répandue autour de mes épaules… Et cette lumière-là n’est pas du tout semblable à la sombre lumière qui mêlée d’ombre obscurcit nos regards….

Rencontre réalisée par :

Marie Alice Théard IWA/AICA

 

Source : http://www.lenational.org/moment-marie-andree-manuel-etienne-auteure-de-dechirures/

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