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Un plat de porc aux bananes vertes : La genèse du roman racontée par André SCHWARZ-BART (1926-2006)

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
                 Un plat de porc aux bananes vertes : La genèse du roman racontée par André SCHWARZ-BART (1926-2006)

Dans les années 50, André SCHWARZ-BART conçut le projet d’écrire un cycle de romans qu’il pensait intituler globalement La mulâtresse Solitude. Dans un article paru en date du 26.1.1967 dans le Figaro littéraire, et publié par Le Seuil, dans une édition Hors commerce,  il retraça la genèse de ce qui devait constituer le premier tome de la série, Un plat de porc aux bananes vertes.

 

C’était en tant que juif « descendant lointain d’un peuple né en esclavage et qui en émergea voici trois mille ans » qu’André Schwarz-Bart  «  se prit d’un amour fraternel et définitif pour les Antillais » que par ailleurs il fréquentait à Paris.

 

L’idée d’écrire un cycle de romans lui vint en 1955, à un instant précis dont il a toujours gardé le souvenir. Il sortait d’une visite faite chez des blancs français en compagnie d’une camarade noire contrariée par un affront raciste qu’elle venait d’essuyer. Cette nuit-là, dans le métro désert, il essaya de lui rendre un peu d’optimisme. Vainement. Pour elle, « dans cent ans, dans mille ans, une négresse resterait toujours une négresse ». Ne sachant quoi répondre, il se promit alors qu’il travaillait à son roman   Le dernier des Justes  d’en écrire un autre ultérieurement afin de convaincre sa camarade de ne pas désespérer du genre humain.

 

Il commença à réfléchir à la structure de cet ouvrage : l’héroïne devait être une Antillaise vivant à Paris à laquelle une grand-mère raconterait l’histoire de son pays. Il avait conscience que la connaissance du contexte culturel lui manquait et décida d’embarquer, dés qu’il le pourrait, à bord d’un cargo en partance pour les Caraïbes. Le PRIX GONCOURT, dont il fut le lauréat, en 1959, pour Le dernier des Justes anticipa ses plans d’une belle manière puisque grâce à ses droits d’auteur, il put facilement réaliser son projet.

 

Une question se posa alors à lui. Il se demanda si un blanc pouvait se permettre de parler des Noirs, sans l’accord de personnalités les représentant. En 1960, il se rendit au siège de PRESENCE AFRICAINE où il reçut la caution morale du fondateur de la maison d’édition Alioune DIOP et du poète malgache Jacques RABEMANANJARA. Mais pour plus de précautions, il leur demanda, le moment venu, de bien vouloir lire son manuscrit. Il se sentit  également obligé de confier son projet à Aimé CESAIRE qui l’encouragea chaleureusement à le mener à terme.

 

Lors de son passage en Guadeloupe, il découvrit la complexité de la culture de ce pays et il pressentit sa dimension historique. Le personnage de la grand-mère allait alors s’étoffer devenant  celle qu’il appelait « la porteuse du Temps ». André n’était pas au bout de ses peines. De 1960 à 1965, il multiplia les vaines tentatives pour donner corps à son idée. Il dut se rendre à l’évidence, les différentes techniques propres au roman occidental trouvaient leurs limites avec ce projet.

 

De retour en France, il eut une conversation avec un Martiniquais qui lui fit  prendre conscience que la réalité antillaise, en raison de ses aléas, possédait une dimension planétaire. L’esprit de l’écrivain étant toujours en éveil, la vision d’une femme noire entrant dans un hospice de vieillards retint son attention. « Par l’intercession de l’asile, s’établissait, à mes yeux, dit-il, le joint délicat entre l’esclavage et le thème concentrationnaire, qui me préoccupait depuis fort longtemps. »

 

Au départ, pour André SCHWARZ-BART, chaque volume du cycle intitulé La mulâtresse Solitude devait être « conçu comme une entité propre, comme un ouvrage original refermé sur soi ». Par ailleurs, le projet de l’auteur était de construire son œuvre d’ensemble sous la forme d’un triptyque : Premier volet : Le Dernier des Justes. Deuxième volet : La mulâtresse Solitude. Troisième élément : un futur « roman concentrationnaire ».

 

Installé au Sénégal avec son épouse Simone, il fut secoué par le fait que les réalités africaines n’étaient pas celles auxquelles il s’attendait. Il travaillait sans relâche à son texte, qui se réduisit finalement à un seul volume. La gestation était laborieuse : Qui parlerait dans ce roman ? A partir de quelle tradition narrative ? Sur quel ton ? Ces questions n’étaient toujours pas tranchées. De plus, son principal regret était de ne pas parvenir à établir « une filiation généalogique qui permettrait de remonter au-delà de l’esclavage, jusqu’à l’Afrique précoloniale ». Puis à Gorée, il entrevit une évidence : « la vraie profondeur des Antilles, c’est le déchirement. ».

 

Finalement, André SCHWARZ-BART décida de donner à son héroïne « une destinée telle qu’elle pût raconter, par ses propres moyens, ce qu’il en fut de sa vie ». Le hasard lui fit découvrir en lisant un ouvrage d’Henri BANGOU l’existence dans l’histoire de la Guadeloupe de la mulâtresse Solitude, ce qui lui apporta le « support mythico-historique » dont il avait besoin.

 

Il  se lança dans une version qu’il voulait définitive. Mais son enthousiasme fut sapé par des réflexions lui déniant en tant que blanc le droit d’écrire sur les noirs. Il n’en poursuivit pas moins sa tâche convaincu que « tout esprit humain est un lieu d’expérimentation valable de ce qui se passe dans tous les autres esprits ». Par la suite il modifia un peu son jugement face à son impossibilité à rendre, dans son roman, indépendamment de son honnêteté intellectuelle, ce qui constituait « l’indicible » de ce peuple qui n’était pas le sien. Sa méconnaissance du créole lui apparut comme rédhibitoire ainsi que son incapacité à faire preuve de « l’humour  et de cette causticité si fréquente chez les Antillais ».

 

Soucieux de s’inspirer, pour une anecdote de son roman, d’une dispute à laquelle il avait un jour assisté, il demanda par courrier à son épouse guadeloupéenne de la lui raconter par écrit car il en avait oublié les détails. Alors, André eut la surprise de découvrir chez Simone un talent d’écrivain, capable de rendre compte de l’âme de son peuple. De plus, il réalisa avec admiration qu’elle venait de réussir une exceptionnelle transposition du créole en français.

 

André entreprend alors une collaboration fructueuse avec Simone. Il précise sous quelles formes : 1°) Des descriptions, de petits récits  extraits de ses écrits personnels sont placés dans le corps du roman. 2°) Elle écrit librement dans son style, des scènes, des dialogues, des portraits qu’il harmonise ensuite avec le ton général. 3°) Des discussions autour de ce qu’ils appellent entre eux « la métaphysique antillaise » vont nourrir leur travail de création littéraire.

 

Au mois de novembre 1966, André SCHWARZ-BART soumet le manuscrit à Aimé CESAIRE qui l’assure de la liberté de l’écrivain. André la réfute. CESAIRE lira et appréciera l’ouvrage. Le roman Un plat de porc aux bananes vertes écrit par André et Simone SCHWARZ-BART sortira en 1967.

 

En 1972, Simone SCHWARZ-BART publiera un livre qui marquera  l’histoire littéraire Pluie et vent sur Télumée Miracle et André SCHWARZ-BART, de son côté, publiera un roman consacré à La mulâtresse Solitude, qui participera à une démarche de mise en lumière des héros guadeloupéens inconnus et de réappropriation de l’Histoire.

 

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES

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