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UN SCANDALE AUX ANTILLES POURRAIT ECLABOUSSER BERCY

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12 milliards de francs collectés au fil des ans aux Antilles par une société de développement placée sous la tutelle du ministère des Finances ont disparu. Des dizaines d'entrepreneurs abusés ont déposé plainte à Paris.

D'ICI A TROIS SEMAINES, Edith Boizette, doyenne des juges d'instruction au tribunal de grande instance de Paris, confiera à un magistrat de la section financière un dossier brûlant, qui, parti des départements français des Antilles, risque d'éclabousser les services du ministère de l'Economie et des Finances.

 

Jusque-là cantonné aux tribunaux de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Guyane ­ pas moins de 143 procédures y sont en cours ­ l'affaire de la Société de développement régional Antilles Guyane (Soderag) a pris une dimension nationale avec le dépôt d'une plainte pour « abus de confiance et escroquerie » le 26 mai dernier à Paris. La plainte, cosignée par 85 commerçant et petits entrepreneurs antillais, vise explicitement la Soderag, mais aussi l'Agence française de développement (AFD). Cet établissement public dépendant de Bercy est présidé par Jean-Michel Bloch-Laîné, ancien président de la Banque Worms et dirigé par Antoine Pouillieute, un proche d'Edouard Balladur, dont il fut le directeur adjoint de cabinet au ministère des Finances et à Matignon. Ces deux hauts fonctionnaires peuvent s'attendre à quelques moments délicats. Selon les termes de la plainte, l'AFD aurait « couvert une gigantesque escroquerie » au cours de laquelle au moins douze milliards de francs se seraient évaporés dans la nature.

Un gouffre financier

Créé au début des années soixante-dix, la Soderag a pour mission d'aider au développement économique des départements antillais en accordant des prêts aux entrepreneurs locaux. Chaque contrat est assorti d'une clause qui oblige l'emprunteur à verser 5 % du montant du prêt à un fonds de garantie censé couvrir les débiteurs défaillants. En réalité, la Soderag a toujours été un gouffre financier. En mai 1998, le ministère des finances, son pouvoir de tutelle, décide d'arrêter les frais. Les comptes laissent alors apparaître un trou de 875 millions de francs. L'Agence française de développement est chargée de liquider la société moribonde. Plusieurs « clients » de la Soderag cherchent à récupérer l'argent qu'ils ont versé au fonds de garantie. La réponse est toujours la même. « L'état du fonds le rend, à ce jour, indisponible à toute distribution et, sauf retour à une meilleure fortune, il n'y a pas lieu à récupération », écrit systématiquement Fulvio Mazzéo, alors directeur général de la Soderag.

Des centaines de millions ont été prélevés

Les entrepreneurs lésés créent alors une association de défense et assignent la Soderag devant la justice pour obtenir copie de la comptabilité du fonds de garantie. Deux ans plus tard, ils attendent toujours. Une première plainte pour « escroquerie et abus de confiance » déposée en juillet 1998 à Pointe-à-Pitre a donné lieu à l'ouverture d'une information judiciaire mais n'a été suivie d'aucun acte. Des référés déposés par Jacqueline Négro, avocate de l'association, devant des juridictions civiles ont toutefois permis d'obtenir quelques indices sur le devenir des milliards versés depuis trente ans sur cet opaque fonds de garantie. Il apparaît notamment que la Soderag y prélevait régulièrement, sans aucune justification comptable, des centaines de millions de francs. Entre 1989 et 1996, le montant de ces ponctions aurait atteint 705 millions de francs. De plus, chaque année, des dizaines de millions de francs étaient versés à un « agent de change » pour être placés en Bourse. Un agent particulièrement mal inspiré puisque son intervention s'est soldée chaque année par des pertes sèches. Bizarrerie supplémentaire : sollicité par des experts judiciaires, la Soderag et l'AFD ont refusé de livrer l'identité de cet agent de change.

Des pressions sur les plaignants

Aux Antilles, l'affaire se traduit par son lot de drames et de rumeurs. Dénonçant « une cabale montée par des emprunteurs qui ne veulent pas honorer leurs échéances », l'AFD tente d'éteindre le scandale en faisant pression sur les plaignants. Propriétaire d'un hôtel sur la commune du Diamant, en Martinique, et animatrice de l'association de défense, Dina Tosato raconte : « Les liquidateurs de la Soderag m'ont clairement laissé entendre que si je n'abandonnais pas les poursuites ils feraient saisir mes biens. Ils ont essayé. Depuis un an, ils acceptent de rembourser les sommes versés au fonds de garantie, mais exigent en contrepartie le retrait des plaintes. » L'hôtelière affirme même avoir reçu des menaces anonymes. Une femme m'a dit : « Cassez-vous, vous n'avez rien à faire en Martinique, cette affaire est trop grosse pour vous. » La rumeur, elle, évoque la transformation du fonds de garantie de la Soderag en caisse de financement politique occulte. L'ouverture prochaine d'une information judiciaire à Paris devrait permettre de savoir où sont passés les milliards de la Soderag.

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