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« Une histoire intellectuelle de la construction et des concepts de la blancheur américaine s’avérait nécessaire. »

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
« Une histoire intellectuelle de la construction et des concepts de la blancheur américaine s’avérait nécessaire. »

Entretien avec Nell Irvin PAINTER, historienne et professeure émérite à l’Université de Princeton. Elle est l’auteure d’un essai intitulé Histoire des Blancs (Editions Max Milo, 2019)

 

Marie-Noëlle RECOQUE : En tant qu’historienne états-unienne, vous avez jugé nécessaire d’étudier la construction et l’évolution du concept de « race blanche  » à travers le temps. Pourquoi ?

Nell Irvin PAINTER : Je n'ai pas écrit en tant qu'historienne américaine ou en tant qu'historienne des États-Unis, bien que ce soient mes identités personnelles et savantes. J'ai écrit pour répondre à une question qui m'est venue à l'esprit lors du bombardement russe de Grozny en Tchétchénie au tournant du XXe siècle. Je savais que Grozny était la capitale de la Tchétchénie, et que la Tchétchénie se trouve dans le Caucase. Je savais aussi que dans le discours scientifique et policier américain, les Blancs sont régulièrement appelés «Caucasiens ». Je me demandais pourquoi les Américains blancs sont appelés caucasiens. Il n'y avait pas de réponse toute prête, alors vouloir répondre à cette question m’a conduite à ce livre. Un semestre passé en Allemagne, où j'ai pu me rendre à Göttingen, m’a permis de répondre à la question. Mais ensuite, j'ai dû retracer la trajectoire du terme "caucasien" de la fin du XVIIIe siècle en Allemagne au début du XXIe siècle aux États-Unis. C'était le reste du livre à écrire. Bien que le concept de race noire, soit très bien étudié aux États-Unis, et qu’il  existe des histoires du nationalisme et du terrorisme blancs, une histoire intellectuelle de la construction et des concepts de la blancheur américaine s’avérait nécessaire.

 

Marie-Noëlle RECOQUE : Au terme de vos recherches, quel regard portez-vous  sur cette histoire? Qu’avez-vous, personnellement, appris/ compris ?

 

Nell Irvin PAINTER : L’idée principale du livre est que les choses changent. Je n'ai pas appris ça personnellement, mais intellectuellement. Même si l'idéologie de la race dit que la race est permanente et immuable, le concept change constamment en fonction de la chronologie, de la géographie et, surtout, des buts que sert l'identité raciale. Ainsi, le terme "caucasien" n'était pas d'une grande utilité dans des sociétés comme l'Allemagne du XXe siècle qui définissaient la différence selon la religion, par exemple, où l'antisémitisme a fait de certains des Aryens et des Juifs alors qu’aux États-Unis ils auraient été des Caucasiens. Aux États-Unis, l'élection de Donald Trump, avec son nationalisme blanc, a profondément changé la façon dont les Américains blancs vivent la blancheur. Avant Trump, la plupart des Américains blancs ne se considéraient pas comme ayant une identité raciale; ils se pensaient comme des individus. Mais Trump leur a fait prendre conscience qu’ils étaient blancs, ce qui a constitué un choc pour beaucoup.

 

Marie-Noëlle RECOQUE : Selon vous que devraient retenir de votre travail vos compatriotes « blancs » ?

 

Nell Irvin PAINTER : Les choses changent. La blancheur n'est pas une chose immuable, c'est une identité qui change avec le temps et le lieu. La blancheur est pensée et mise en œuvre,  et comme un concept et une représentation, elle a changé et peut encore changer, pour le meilleur et pour le pire. Malheureusement, les États-Unis ont une longue histoire de nationalisme blanc violent qui arme la blancheur au détriment de tout le monde, en particulier des victimes du terrorisme blanc. Nous vivons cela aujourd'hui comme une peur omniprésente des armes à feu des nationalistes blancs qui assassinent les gens en utilisant des armes militaires.

 

Marie-Noëlle RECOQUE. : Comment votre livre a-t-il été reçu aux Etats-Unis ? Quelles différences avez-vous notées avec la réception qu’il a eue en France ?

 

Nell Irvin PAINTER : Histoire des Blancs a reçu une critique positive en première page du plus puissant périodique de critiques de livres, le New York Times Book Review. https://www.nytimes.com/2010/03/28/books/review/Gordon-t.html. Le livre est devenu un best-seller du New York Times et continue à bien se vendre. Je ne sais pas grand-chose de l'histoire des ventes d'Histoire des Blancs  en France mais pendant la semaine où j'étais en tournée promotionnelle au début du mois de février, le livre avait eu une deuxième impression, après le 31 janvier. Mes entretiens ont été longs, sérieux, positifs et très pertinents. Il m’a semblé qu'après que « l'immigration » est devenue un sujet brûlant politiquement, les Français de souche commencent à se considérer comme blancs, quelque chose de nouveau et quelque peu étrange pour beaucoup. L'histoire américaine de la blancheur est différente de l'histoire de la blancheur dans l'hexagone,  alors qu’il y a plus de ressemblances avec l’histoire coloniale qui semble au fondement de l’identité des Français métropolitains. L'histoire de la blancheur américaine peut offrir quelques idées et des questions utiles plus que des réponses utiles.

 

Propos recueillis par Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES