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Une traversée laborieuse du siècle (Hommage à Carmen Lagier)

Georges-Henri LEOTIN
Une traversée  laborieuse  du siècle (Hommage à Carmen Lagier)

    Le jeudi 8 mars dernier, journée internationales des luttes des Femmes, on inhumait au François Carmen Victoire Lagier, née Pronzola, morte à 99 ans.

  Carmen Lagier n’était pas de ces femmes que l’on voit dans Créola, pas une pin-up, pas une starlette à lunettes de soleil ; elle  était du genre de ces femmes-doubout  anonymes, ces poto-mitan qui ne font jamais la couverture des magazines, mais qui ont fait le pays Martinique.

Elle était  veuve d’Ernest Lagier, marin-pêcheur  du quartier La Citerne au François,  mort au début des années 60.  Carmen s’en est allée donc plus de 55ans après son mari.  Sa vie aura eu 2 phases. La première liée à la mer, lieu de travail de son époux , nourricière  de sa famille. Ensuite, après quelques petits djobs, ce fut l’école, « la terre des gens sans terre », où elle travailla comme agent jusqu’à sa retraite.

  Son mari n’a pu connaître les éléments de confort de notre modernité (radios-transistors, télévision,  smartphones, ni  même électricité…). Nous nous souvenons l’avoir accompagné à la pêche aux congres, avec son fils aîné, dans sa yole « Dun-Dune » (un nom énigmatique évoquant le masculin et le féminin de l’article indéfini). Les nasses de congres étaient des sortes de grandes bouteilles  en  bambou où la bête se glissait et restait prisonnière, ce qui servait de lak (appât)  étant  du chatrou  rôti. Un jour, quand il nous fallait revenir au port et que le jour commençait à décliner, son jeune garçon eut un moment d’hésitation, peut-être même de panique, quant à la direction à prendre. Ce qui fit dire au père :

- Kouman tibolonm, ou pa konnet chimen lakay ou ?!

Loin des côtes,  il avait perdu ses repères (mak). Nous éprouvions la vérité de la sentence de Platon : il y a 3 sortes d’hommes, ceux qui vivent, ceux qui sont morts, et ceux qui vont sur la mer. Le créole  aussi nous met en garde : « Lanmè pa ni branch ».

*

Carmen Lagier dut se battre pour élever sa nombreuse famille dans une Martinique où les aides sociales n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui. Une Martinique toutefois avec des usines à sucre, des chemins de fer, des salles de cinéma dans presque chaque commune, une mer et des terres sans pollution.

  On peut imaginer Carmen rencontrant Ernest au ciel et lui parlant de tout ce qu’il n’a pu connaître. Comme par exemple le smartphone :

« Jòdijou, ou pé genyen an model téléfonn ou ka mété an pòch ou, ka  fè foto, ka fè flim siléma ou pé voyé lamenm toupatou, ba moun ou…Selman, ni ki ka sèvi’y pou filmé moun ka goumen oben moun ki blésé atè a, san chaché séparé yo, oben kriyé doktè ba yo ! »

(« Aujourd’hui, on peut s’acheter  des téléphones mobiles avec appareils-photos et caméras ; tu peux filmer et partager avec qui tu veux partout dans le monde….Mais on les utilise aussi pour filmer des bagarres, des blessés à terre, au lieu d’essayer de les séparer ou bien d’appeler un docteur »)

Okel  Ernes  té ké réponn : « Kondi Mona, tout douvan ni an dèyè…Adan an kalbas toujou ni 2 kwi !... »

(Et Ernest lui répondrait : « Comme disait Mona : Tout progrès a ses contre-parties …Dans une calebasse tu as toujours 2 kwi… »

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Ovwè Man Ernes, lonnè épi Respé asou’w !...

                                                                          Georges-Henri  LÉOTIN.

 

Photo : le Canal du François

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