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Valls, Amrani, Obono, Bouteldja: les ressorts d'une offensive médiatique organisée

Michelle GUERCI (in "MEDIAPART")

De l’opération sauvetage de Manuel Valls aux campagnes contre Danièle Obono et Houria Bouteldja : comment la presse mainsteam est passée du «barrage contre le FN» au barrage contre les antiracistes politiques.

«Les candidats de la France insoumise [Farida Amrani et Ulysse Rabatte] se compromettent avec les islamistes », déclare le 4 juillet Manuel Valls invité de Jean-Jacques Bourdin sur RMC. Le 27 juin, interviewé  par Elisabeth Martichoux sur RTL, il dénonce «une campagne aux relents antisémites.» Aucune question ne relancera, dans les deux cas, ces propos qui pourraient valoir à l’homme politique le plus détesté de France (1) une plainte pour diffamation, comme l’a indiqué Farida Amrani qui réfléchit à ce dépôt avec ses avocats.

On savait Valls capable d’à peu près tout. Mais le plus étonnant n’est pas, ces jours-là, dans ses déclarations, ni même dans l’absence de relance des journalistes, mais dans le point d’orgue que constitue ces moments «antisémite» et «islamiste» dans une campagne de presse menée tambour battant pour réhabiliter un personnage politique nuisible, renvoyé sèchement par les électeurs, par les députés de son ex-parti, par la REM jusqu’à une victoire –à 139 voix– contestée le soir même et menacée par un recours pour fraude déposé le 28 juin devant le Conseil constitutionnel par ses adversaires de la France insoumise. A la manœuvre, Havas Worldwide, ex Euro RSCG (2) conseil entre autres de DSK et Cahuzac (et de Valls pendant la primaire) avec les succès qu’on sait.

Rhéabilitation de Valls : l’éditocratie en meute

Phase 1. L’affaire commence le 28 juin sur BFM. Ce soir-là c’est Ruth Elkrief qui officie. Devant les images du chaos qui règne à la mairie d’Evry où des gros bras expulsent candidats de la FI, soutiens citoyens et journalistes, Ruth, fine mouche, s’interroge au vu des contestataires : « Mais qui sont ces gens ? On ne les connaît pas », oubliant, l'affolement sans doute, qu’un envoyé spécial sur place pouvait derechef s’enquérir de leur identité. Julien Dray, présent à ses côtés, lui sait. Il lâche l’explication et c’est du lourd : Valls, le valeureux a été confronté à une campagne horrible, où il a tout subi, l’antisémitisme, le communautarisme… Les grands mots sont lâchés. C’est la phase I de l’opération. Car, parmi les soutiens de Farida Amrani ce soir là à Evry, beaucoup de jeunes issus de l’immigration postcoloniale crèvent l’écran dont un jeune homme sorti très violemment, Jalys Chibout, militant du PC et de la FI.

Phase 2. Dès le lendemain, 20 juin, Céline Pina, socialiste, exclue du Printemps républicain pour extrémisme, porte-flingue attitrée de Valls dénonce dans le FigaroVox où elle a table ouverte, «l’inquiétante soirée électorale à Evry» en ces termes : « Si l'idéal du barbare peut être l'homme fruste, violent et sans limite, réduit à ses besoins et ses appétits, l'idéal du citoyen réclame, lui, hauteur de vue, empathie et tenue. Sans capacité à s'empêcher et à s'élever, c'est la bête humaine qui prend toute sa place […] Et c'est d'ailleurs ce qui s'est passé à Évry, en cette soirée de second tour des Législatives. Voir des caïds dont il serait intéressant de savoir si beaucoup d’entre eux ont voté, contester un scrutin à coups de poing devrait faire rougir de honte la candidate de la France insoumise. […] »

Antisémite et communautariste la veille, barbare, bête humaine, caïd le lendemain : le profil type du soutien de Farida Amrani s’affine. La haine raciale s’affiche dans toute sa brutalité.

«Antisémite, barbare, bête humaine, dieudonno-soralien»

Phase 3. Lundi 26 juin. Farida Amrani doit déposer son recours devant le Conseil constitutionnel cette semaine-là. Ca s’affole dans les rédactions. Débute alors le festival.

26 juin matin. La Revue des deux mondes – propriété du milliardaire Marc Ladreit de Lacharrière mis en examen pour abus de biens sociaux – les 100 000 euros versés à Pénélope pour deux brèves – ouvre la danse. Valérie Toranian, directrice de la rédaction [par ailleurs compagne de FOG] lance un appel au secours vibrant à Valls et affine le portrait des soutiens de Farida Amrani. «Cette gauche républicaine laïque et universaliste a un député survivant : Manuel Valls. L’homme à abattre de toute la gauche. […] Accueilli par les cris de haine des militants de la France insoumise le soir de son élection à Évry. La violence qu’il suscite […] déferle sur les réseaux sociaux. De quoi est-elle le nom ? “ Les plus radicaux dans la haine de Valls sont généralement liés aux réseaux dieudonno-soraliens ”, explique l’essayiste féministe laïque Caroline Fourest. (Farida Amrani, qui se présentait contre lui dans l’Essonne, a reçu le soutien de Dieudonné au second tour.)»

Antisémite et communautariste, barbare, bête humaine, caïd, dieudonno-soralien : la liste s’allonge. Un homme avec de tels ennemis ne peut pas être vraiment mauvais… Les six 49. 3 en deux ans, la loi travail, la féroce répression policière, la déchéance de nationalité, la chasse au voile, au burkini, les déclarations fracassantes émises du haut de l’estrade du CRIF contre la direction d’un Observatoire de la laïcité « trop accommodant avec les musulmans»..? Effacés ces combats vallsiens souvent salués par Marine Le Pen. Le storytelling de la réhabilitation est en route. 

Valls : «La FI se compromet avec l'islam politique»

26 juin au soir. Libération (3) s’y colle via un entretien mené par Christine Angot. La Vie, la Solitude, le courage, les affects, les erreurs peut-être… Angot, c’est Duras interviewant Platini. Humain, trop humain, Manuel. Dans tout ce fatras, même ligne servie sur un plateau par une complaisance servile. Lui : il est sur des «sujets abrasifs, l’islam, la laïcité, les quartiers», il «est attaqué pour cela, lui, il l’a vu l’antisémitisme dans les quartiers » ; lui, il s’interroge : pourquoi «personne n’a dénoncé Dieudonné à Evry» [surtout pas lui en tout cas, inespérée cette candidature qui retirait des voix à ses adversaires politiques] ; Elle : «Il lui a donné ses voix Dieudonné? Et elle [Farida Amrani] n’a rien dit ? Lui «Non, elle n’a rien dit quand il lui a donné ses voix»… Lui : «La FI se compromet avec l’islam politique, voire les islamistes»…

Valls, l’homme d’honneur, aux convictions chevillées au corps, «le seul qui pouvait gagner», (sic) paie la cohérence de son engagement. D’où son isolement. Si, si, c’est possible.

 27 juin. RTL, Elisabeth Martichoux. Moment «campagne aux relents antisémites.» Avec l’apothéose: «Vous avez eu raison avant tout le monde» !!!!

28 juin. Farida Amrani dépose son recours devant le Conseil Constitutionnel. Relâche pour Valls.

29 juin. Les affaires reprennent. Laurent Bouvet, en retard sur ce coup-la, où plutôt dévoilant un sens aigü des nouveaux rapports de force, reprend l’offensive dans le FigaroVox : « Valls incarne cette version de la gauche républicaine, exigeante en matière de laïcité et ferme sur les principes au regard des demandes identitaires et communautaristes qui déchirent le lien social chaque jour un peu plus.»

 30 juin. Dans Marianne, Renaud Dély en roue libre : «Le sort réservé à Manuel Valls est […] inquiétant. [.. .]. Car ce sont toujours les mêmes, les contempteurs de la laïcité, agents du communautarisme et autres complices de l’islamisme qui s’acharnent sur Valls, vigie républicaine et gardien de l’esprit Charlie.» Sic.

4 juillet. Last, but not least. Moment « islamiste » chez Bourdin.

Amrani-Obono-Bouteldja : Toranian lâche le morceau

Cette remise en selle orchestrée et suivie par une meute éditocrate qui dit ou laisse dire en boucle les mêmes contre-vérités, insultes racistes, diffamations, a une double fonction : redonner à Valls un espace politique et une légitimité et relancer la guerre identitaire qui ne semble pas intéresser Emmanuel Macron, plutôt partisan de l’apaisement sur ses questions. Mais sa virulence et le mode d’attaques a une autre explication. Et c’est Valérie Toranian qui lâche le morceau dans la Revue des deux mondes (4): 

« […] Cette gauche-là [laïque et républicaine of course] est ringarde, démodée, dépassée. Balayée par le souffle nouveau de la France en marche et la radicalité de la France insoumise. […] Disparue, à l’image de l’un de ses représentants, Malek Boutih dans le naufrage général du PS aux législatives. On ne l’entend plus. Et sa voix manque. Sa voix manque pour condamner les propos de Danièle Obono, députée élue de la France insoumise, qui refuse de se reconnaître dans le slogan « Vive la France »[…] Sa voix manque pour se révolter lorsque des intellectuels bien-pensants prennent la défense de Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des Indigènes de la République, propagandiste de la non-mixité racisée, promotrice d’un nouveau discours radical où la lutte s’organise autour de l’identité et de la race… »

 Amrani, Obono,Bouteldja : l’«analyse » globale de Toranian, son trait d’union entre ces trois noms signe les aveux de toute l’éditocratie : qui maintenant va pouvoir remettre à leur place ces indigènes qui l’ouvrent ? Car tous ces appels apeurés à un Valls, général en chef de la guerre contre la jeunesse des quartiers populaires, contre les antiracistes politiques, contre l’islam, s’expliquent par un élément nouveau : l’émergence d’une nouvelle génération issue de l’immigration postcoloniale qui a une part non négligeable dans la chute de la maison socialiste et notamment de son courant le plus droitier. Cette génération pèse dans les élections et les mobilisations. Elle produit de la théorie, s’organise, est sur tous les fronts. Et revendique une filiation historique avec les intellectuels de la lutte anticoloniale et antiraciste; les Césaire, Fanon, Edward Saïd...: «Lheure de nous-mêmes a sonné », cette citation de Césaire est son cri de ralliement. 

La campagne de réhabilitation de Valls menée dans le même espace temps que la campagne raciste contre Daniele Obono et le procès en sorcellerie instruit contre Houria Bouteldja signe la panique de l’éditocratie devant la puissance de ce mouvement naissant. Dans les trois cas, les porte-flingue médiatiques sont les mêmes.

 Bouteldja, «antiracistes racistes» : la réacosphère en soutien au  “Monde”

Une nouveauté toutefois sur le cas Bouteldja. Le coup est parti du Monde avec un papier de Jean Birenbaum, le 9 juin (5) « La gauche déchirée par le racisme antiraciste». La, l’angle est différent : la focale est mise sur la gauche radicale et sa supposée «exaspération croissante contre les notions d’islamophobie, de race et les initiatives non mixtes à l’instar du festival Nyansapo». Au cœur de l’attaque, le Parti des indigènes de la République et sa porte-parole Houria Bouteldja.

Rubriqué Analyse dans la séquence Idées du Monde, ce texte réquisitoire n’en contient aucune, la multiplicité des sources cad des points de vue lui faisant cruellement défaut. L’analyse annoncée du déchirement n’a donc pas lieu. Pourtant, source privilégiée de Jean Birenbaum, le livre de Nedjib Sidi Moussa, La Fabrique du musulman » aux éditions Libertalia, est vertement critiqué dans Alternative libertaire (6) : «Sidi Moussa nous propose une lecture totalement politiste, où douze apôtres de l’« islamo-gauchisme » seraient responsables de l’effondrement de la conscience de classe et de l’effacement de l’ouvrier maghrébin au profit du jeune musulman. Comment croire à ce conte de fées

Au NPA, ceux qui militent au quotidien avec les antiracistes politique dont le PIR ne manquent pourtant pas. Certains ont même signé la tribune de réponse à Jean Birenbaum (7). Mais celui-ci préfère enrôler Daniel Bensaïd cité pour des propos de 2005. Indigne pour la pensée constamment en mouvement de Daniel Bensaïd, par ailleurs éditeur chez Textuel en 2006 de Pour une politique de la racaille, de Sadri Khiari, un des principaux théoricien du PIR. Un Daniel Bensaïd dont on imagine avec émotion la férocité de la réaction devant une opération trouble soutenue par la réacosphère au grand complet. Car la tribune d’intellectuels en défense de Houria Bouteldja et des antiracistes politiques (7), a subi un tir de barrage médiatique d’une violence inouïe. Du Printemps républicain de Laurent Bouvet, à l’égérie de la nouvelle droite Eugénie Bastié en passant par les souverainistes islamophobes du Figaro Vox, Causeur, Marianne, Valeurs actuelles…On les vit tweeter tant et plus, écrire moult contributions en soutien inconditionnel à Jean Birenbaum. En revanche, ni tweet, ni de texte de soutien du côté de la gauche radicale, pourtant objet du papier.

 En fait, le constat d’une inversion des rapports de force depuis 2005, l’année de publication du Manifeste des Indigènes de la République (8) et de la nouvelle puissance de ce qu’il nomme les « racistes antiracistes», est l’expression de l’inquiétude de Jean Birenbaum qu’il partage avec Valérie Toranian. Est-ce dans cette peur-là qu’il faut chercher les raisons de la convergence entre ce journaliste du Monde et la réacosphère ?

4 juillet : sondage immigration et islam au “Monde” 

Une autre séquence dans le quotidien du soir interpelle. Le 4 juillet, est publié un sondage sur l’immigration et l’islam commenté par l’éditorialiste Gérard Courtois sous le titre : Immigration et islam, sujets toujours clivants en France. (9) Voici quelques exemples des questions de ce sondage. 1. « Diriez-vous qu’il ya trop d’étrangers ? » 2. «Les immigrés font-ils des efforts pour s’intégrer ?» 3. « Diriez-vous que la religion musulmane est compatible avec les valeurs de la république française ? » 4. « Diriez vous que l’islam cherche à imposer son mode de fonctionnement aux autres ?» Tout est à l’avenant. Evitée de justesse la question chiraquienne « Le bruit et l’odeur vous gênent-ils ? »

 On voudrait relancer la guerre identitaire pour faire diversion à la veille du débat sur les ordonnances sur le Code du travail qu’on ne s’y prendrait pas autrement. D’autant qu’en la matière la presse mainstream a un savoir faire. Les multiples débats sur le voile qui ont fait l’objet de centaines de Unes ont toujours eu lieu en même temps que les offensives antisociales les plus brutales (10). France télévision a déjà découvert une polémique sur le voile de la députée de Mayotte. A suivre, l’été ne fait que commencer. Pendant ce temps, les violences policières se multiplient dans un silence assourdissant. C’est sûr, la séquence médiatique de barrage contre le FN est terminée.

 (1)Sondage Odoxa pour l’Express. 20/05/2017. « [...] Manuel Valls, arrive en tête du classement des personnalités les moins appréciées, avec 54% de Français déclarant "rejeter" l'ancien Premier ministre de François Hollande. Il "surclasse" aussi bien Marine Le Pen (53%) que NicolasDupont-Aignan (48%), qui a pourtant pris 13 points dans ce palmarès en négatif depuis sa proposition d'alliance avec le FN.»

(2) Stéphane Fouks, vice président d’Havas et coprésident exécutif de Havas Worlwide est un ami de très longue date de Valls. « Valls, Bauer, Fouks : le pacte deTolbiac” Ariane Chemin http://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2012/11/26/valls-bauer-fouks-le-pacte-de-tolbiac_1795920_823448.html

(3) «Valls par Angot : “Je ne suis pas un romantique ” http://www.liberation.fr/politiques/2017/06/26/manuel-valls-par-christine-angot-je-ne-suis-pas-romantique_1579641

(4) «Valls quitte le PS. Y a-t-il encore une gauche républicain » http://www.revuedesdeuxmondes.fr/y-a-t-gauche-republicaine/

 (5) «La gauche déchirée par le racisme antiraciste» http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2017/06/09/la-gauche-dechiree-par-le-racisme-antiraciste_5141086_3232.html

(6) «La fabrique du musulman, un défaut de conception». http://www.alternativelibertaire.org/?Critique-Contre-le-racisme-restons

(7) «En défense de Houria Bouteldja et de l’antiracisme politique».  lemonde.fr/idees/article/2017/06/19/vers-l-emancipation-contre-la-calomnie-en-soutien-a-houria-bouteldja-et-a-l-antiracisme-politique_5147623_3232.html

(8) http://indigenes-republique.fr/le-p-i-r/appel-des-indigenes-de-la-republique/

(9) «Immigration et islam des sujets toujours clivants en France». http://abonnes.lemonde.fr/politique/article/2017/07/03/l-immigration-et-l-islam-demeurent-des-sujets-clivants-en-france_5154770_823448.html

(10) 2003-2004. Réforme Fillon sur les retraites, polémique sur le voile à l’école et vote sur l’interdiction de signes ostentatoires à l’école publique. 2010. Loi Voerth sur les retraites, polémique sur la burqua et vote sur l’interdiction de dissimulation du visage dans l’espace public.

 

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