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Vivre avec les morts : les travaux et les jours du fossoyeur créole

Par Raphaël CONFIANT

(conférence prononcée au cours de la manifestation « BLEU DE PARME » organisée par le SERMAC, Fort-de-France, Martinique en 2002)

Mesdames et messieurs,

Je vais vous entretenir ce soir d’une figure méconnue, parfois méprisée, de la société créole : le fossoyeur. En créole du temps-longtemps, on disait joliment : fonséyè, mot qui rythmait avec monséyè autement dit l’évêque. Monséyè se trouvait tout en haut de l’échelle religieuse, avec sa mitre et sa crosse, son latin d’église et son français collet-monté tandis que fonséyè se trouvait, lui, tout au bas de cette échelle, personnage un peu fantomatique, pauvrement vêtu, engoncé dans son créole vieux nègre et soupçonné plus souvent que rarement de pactiser avec le Diable. On comprend que nulle étude n’ait jamais été consacrée à ce dernier dans notre littérature ethnologique alors que conteurs, musiciens, combattants du « danmié », quimboiseurs, djobeurs, pacotilleuses ont fait l’objet d’investigations poussées. Pourquoi cet oubli ? Qu’y a-t-il de si repoussant, de si étrange, dans la figure du fossoyeur pour que personne ne se soit jamais intéressé à lui ? Il faut avouer, à la décharge des ethnologues, qu’il n’est pas facile de les approcher et encore moins de les faire parler. J’ai eu, personnellement, à enquêter dans le milieu des vieux conteurs créoles, puis dans celui des quimboiseurs, cela dans les années 80-90 du siècle qui vient de s’achever, et je dois dire que j’ai eu beaucoup moins de difficultés, quoique ce ne fût pas tâche aisée, de travailler avec eux qu’avec les fossoyeurs. A la vérité, je n’ai rencontré que des refus de la part de ces derniers. Un seul, Bati, fossoyeur dans une commune du Nord de la Martinique, récemment décédé d’ailleurs, a accepté de s’ouvrir à moi, cela après que j’eus déployé des trésors de patience et de ruse. Il en est sorti un ouvrage que voici : Mémwè an fonséyè ou les 90 pouvoirs d’un mort, composé d’une introduction en français de ma part et d’un dialogue en créole avec le fossoyeur.

Alors qui est le fossoyeur ? Je vais faire une réponse qui vous surprendra peut-être : le fossoyeur ne s’occupe pas de la mort, il s’occupe de l’après-mort. En effet, quand il y avait un décès autrefois, ceux qui s’occupaient du défunt étaient d’abord les parents, puis les amis et voisins, ensuite la laveuse de morts, après, durant la veillée mortuaire, les conteurs, et enfin, au moment de la levée du corps les pleureuses, même si cette fonction n’a jamais eu chez nous l’ampleur qui est la sienne dans les sociétés africaines et asiatiques. Quand on meurt, le fossoyeur n’est pas là. Il ne se trouve pas dans les parages. Il n’a rien à voir avec les préparatifs de l’inhumation. Vient le moment de l’enterrement, à l’église donc, et là encore, le fossoyeur est invisible. Où est-il ? Eh bien souvent, il est au cimetière où il manie la pelle et la houe pour creuser la tombe du défunt s’il était sans ressources ou pour préparer le caveau du défunt s’il était nanti. Le cimetière est son royaume. Le fossoyeur règne sur un empire d’ombres qu’il est le seul à percevoir et parfois à voir. Vient le moment de l’inhumation et cette heure-là est la sienne : c’est le fossoyeur, parfois aidé d’un acolyte, qui « file » le cercueil dans la fosse ou qui descend dans le caveau pour arranger le cercueil. C’est lui qui referme la tombe et c’est lui qui reste le dernier dans l’enceinte du cimetière une fois les parents du défunts partis. Seul vivant donc parmi une armée de défunts. Seul vivant parmi des générations et des générations de défunts. Vous comprendrez aisément que le fossoyeur ne peut pas entretenir le même rapport avec les morts que vous et moi. Nous ne vivons pas comme lui dans la fréquentation quotidienne des disparus. Bien au contraire, de plus en plus, nous tendons à gommer la mort de notre paysage social comme s’il s’agissait d’une maladie honteuse et les veillées mortuaires sont devenues de tristes rassemblements de gens qui s’ennuient et qui cherchent le bon moment pour pouvoir s’éclipser. Nous avons honte de la mort tout en la craignant.

Rien de tel chez le fossoyeur. Bati a vécu toute sa vie dans l’intimité des morts et ces derniers le visitaient souvent en rêve comme il nous l’explique :

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C’est dire que pour le fossoyeur créole, la mort physique n’est aucunement la fin de la vie, mais la continuation de cette dernière sous une autre forme. Cela explique pourquoi en créole du temps-longtemps, on appelait aussi la mort Basile. Comme nous l’explique le sociologue Serge Domi, Basile est le premier saint du calendrier chrétien, celui que l’on fête le 2 janvier, juste après le Jour de l’An, ce qui signifie qu’avec lui commence une nouvelle année, une nouvelle vie. Pour le fossoyeur, les morts vivent, sous terre, de leur belle mort, comme nous, vivants, nous vivons de notre belle vie jusqu’à l’heure fatidique. Ils veulent, ces morts, se sentir à l’aise et c’est pourquoi ce grand-prêtre indien qui avait été enterré dans l’allée centrale du cimetière, faute de place, vient hanter les nuits de Bati pour lui demander une sépulture digne de son rang :

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Et de promettre au fossoyeur de lui faire trouver un trésor car les morts savent être généreux avec ceux qui les aiment et les protègent ! Tout comme ils savent être féroces avec ceux qui leur manquent de respect. Dans le cimetière de Bati, endroit où il fait la sieste chaque après-midi, les morts ont coutume de lui parler et il ne s’en étonne point. Bati dialogue avec eux et tente de les apaiser tout en retirant de leur fréquentation un savoir qu’il n’a pas voulu directement me révéler : ces fameux « 90 pouvoirs » du titre du livre. Ces pouvoirs, ce sont les morts qui les lui ont enseignés, voire transmis, et, m’a dit Bati :

{ « 89 adan sé 90 pouvwè-tala, ou pé jwenn yo adan kozé-a nou fè a. 90è-la, man pé pa ba’w li : sé sigré lavi ek lanmò ki la. Man pa ni dwa ba’w li ! »}

Effectivement, en décryptant bien les propos de Bati, on parvient peu à peu à cerner chacun de ces pouvoirs extraordinaires, pouvoir dont je ne dresserai pas la liste devant vous, préférant vous laisser les découvrir à la lecture du livre. Certains parmi nous le savent déjà de toutes façons ! Ce sont tous ceux qui viennent, nuitamment, voir le fossoyeur pour tenter de lui acheter un crâne, des ossements ou un clou de cercueil. Voici les tarifs à l’époque (les années 80-90 du 20è siècle, je vous le rappelle) :

- un crâne : 50.000 francs.
- un os de bras ou de jambe : 30.000 francs.
- un clou de cercueil : 10.000 francs.

Selon Bati, nombre de fossoyeurs sans scrupules n’hésitaient pas à s’adonner à ce macabre commerce, ce qui, toujours à l’entendre, ne leur procurait apparemment pas un grand changement dans leur existence, puisqu’ils demeuraient toujours pauvres comme Job. Bati, lui, refusait toutes les sollicitations et j’ai pu vérifier qu’il disait vrai en interrogeant des quimboiseurs car ce sont ces derniers qui envoient leurs clients acheter des crânes ou des ossements. C’est que Bati était un mystique à sa manière, un mystique créole, imprégné, à son insu peut-être d’animisme amérindien, de fétichisme africain, de métaphysique chrétien et de sagesse hindoue. Ainsi savait-il quels genre de conques lambis mettre sur les tombes et surtout de quelle façon les disposer, ce qui relève de coutumes amérindiennes, caraïbes plus exactement. Il se fâchait tout net quand il voyait, au lendemain, des Jours de Toussaint, des parents arranger n’importe comment ces conques de lambis. Discrètement, le lendemain, par respect pour les morts, il repassait derrière eux et redessinait l’alignement des conques. Bati, à la manière africaine, savait converser avec les morts. Il leur parlait de la vie de tous les jours, du temps qu’il faisait, des dernières nouvelles de leurs parents encore en vie, car les morts, même enterrés et réduits à l’état d’ossements, ont besoin d’affection. Non pas seulement de celle de la Toussaint mais d’une affection de tous les instants que seuls le fossoyeur est en mesure de leur donner. Bati, imprégné de christianisme également, veille à ce que le Diable et d’autres forces obscures et maléfiques, ne s’aventurent trop près des tombes. Alors il verse régulièrement à l’entour de ces dernières des fioles d’eau bénite recueillie à l’église du bourg. Et enfin, vivant dans une commune dotée d’une minorité d’origine indienne non négligeable, Bati respecte aussi les préceptes des grands maîtres de l’hindouisme créole, ces « poussari » et « vatialou » qui continuent à dialoguer avec les anciennes divinités du pays tamoul.

Simone Henry-Valmore, dans un beau livre intitulé « Dieux en exil » écrivait que les Antilles, loin d’être une terre sans dieux était, tout au contraire un lieu où ceux-ci surabondaient. Bati était l’exemple même de ce syncrétisme créole tellement chacun de ses gestes, chacune de ses paroles étaient imprégnés des divers apports religieux qui cohabitent sur notre sol, cela sans qu’il en ait, bien sûr, une claire conscience puisqu’il s’affichait haut et fort « chrétien ». Mais cette appartenance hautement affichée se trouvait défiée quand il ouvrait un tombe pour y déposer un cercueil et qu’il découvrait le corps intact d’une personne décédée dix ou quinze ans plus tôt. Intact oui, car le cadavre n’avait pas pourri, les cheveux, les yeux, le corps entier semblait inchangé. Cela ne lui est pas arrivé très souvent dans sa longue carrière mais suffisamment quand même pour ébranler certaines de ses certitudes chrétiennes. Alors, interrogé par moi sur ce mystère (qui a une explication scientifique liée à la fois à la nature du sol en tel endroit particulier du cimetière et à la conjonction de certains gaz contenus dans le caveau), Bati répondait sobrement :

{ « Sé moun-tala sé té moun ki sen ! »}

Il est vrai que la plupart du temps, son travail consistait, sur ordre de la municipalité dont il était l’employé, à débarrasser les tombes des restes de cercueils et des ossements pour les mettre dans la fosse commune, ceci afin de faire de la place. Car les cimetières antillais ne sont pas extensibles et il faut bien se résoudre à la disparition définitive des défunts les plus anciens. D’ailleurs, Bati a développé devant nous une conception très particulière de la vie et de la mort : selon lui, notre existence se divise en 3 temps qui sont la Vie, la Mort et la Disparition totale. La mort n’est donc qu’un intermède qui dure plus ou moins longtemps suivant les individus et suivant leur place dans la société de leur vivant. Bati est très clair là-dessus : tant qu’on se souvient d’un mort, tant que la mémoire soit individuelle soit familiale soit collective continue à l’évoquer, à le chérir ou au contraire à le détester, le défunt ne passe pas à l’étape finale, celle de la Disparition définitive, moment où il devient une âme. La conception de Bati est donc limpide : il existe les Vivants, les Morts et les Ames, trois entités différentes, vivant dans des univers différents. Bati n’avait, pour sa part, affaire qu’aux Morts, pas aux Ames qui sont du ressort du Bon Dieu ou des dieux, comme l’on voudra. Et Bati de nous dire qu’il y a des défunts qui ne deviennent jamais des âmes, qui demeurent des morts parce que leur nom s’est inscrit pour l’éternité dans la mémoire des hommes et dans l’Histoire. Curieuse conception qu’il aurait fallu analyser avec plus de profondeur que je ne l’ai fait ! Car à côté de ces défunts qui restent éternellement défunts, il y a, à l’inverse, les défunts qui deviennent très vite des âmes. Soit qu’ils aient été dépourvus de parents, soit qu’aucun parent ne se soit soucié de leur tombe, soit que leurs corps ait rejoint la fosse commune pour faire de la place. D’où le désespoir terrible de ces personnes qui se rendent sur la tombe d’un proche le jour de la Toussaint et découvrent avec horreur une autre croix et un autre nom, à l’emplacement même où se trouvait auparavant leur mère, leur père, leur sœur ou leur mari. Ces défunts abandonnés, selon Bati, passent très vite à l’état d’âmes et se retrouvent entre les mains de Dieu ou des dieux.

Aujourd’hui, le métier de fossoyeur semble menacé à terme par le développement de la crémation. Il est vrai que cette fonction n’existe que dans la culture abrahamique c’est-à-dire judéo-christiano-musulmane et nulle part ailleurs. Chez les Caraïbes, il n’y avait personne de spécialement préposé à l’inhumation des défunts, comme nous l’explique l’ »Anonyme de Carpentras », texte datant de 1619 écrit par un marin français qui a vécu parmi les Caraïbes de la Martinique et qui nous dit ceci :

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Chez les Africains non plus, le métier de fossoyeur n’existait ni en Afrique ni sur les plantations de canne à sucre antillaises des premiers temps. Le défunt était enterré par sa proche famille ou par ses amis sans que personne ne soit particulièrement dévoué à cette tâche, dans un espace excentré de l’Habitation qui sera connu sous le nom de « cimetière d’esclaves ». Et chez les Hindous, point d’inhumation comme vous le savez, puisqu’ils ont toujours pratiqué la crémation. Certes, aux Antilles, cela leur était interdit et leur corps était enterré dans le « carré indien » des cimetières, par le fossoyeur nègre, carré qui était en fait une simple annexe de la fosse commune. Il n’y a donc que chez les chrétiens et les peuples du Livre (juifs et musulmans) qu’une personne exerce la profession d’enterrer les morts et de s’occuper des tombes à plein temps. Très paradoxalement quand on se demande pourquoi, on se rend compte que cela relève d’une vision finalement païenne ou animiste de la mort, plus animiste et plus païenne que celle des Amérindiens et des Africains par exemple. Pourquoi ? Parce que les judéo-christiano-musulmans ne peuvent se résoudre à laisser les morts tranquilles, à couper le cordon ombilical avec eux. Il leur faut maintenir un lien concret, une relation étroite permanente, à travers la personne du fossoyeur, véritable intermédiaire entre l’Ici-là et l’Au-delà. Chez les autres peuples, on laisse les morts tranquilles, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’on les oublie : chez les Caraïbes et chez les Malgaches, un an après la mort, on déterre les restes du défunts et on refait une veillée et un enterrement. Chez les Africains, on les vénère comme des Ancêtres et on affiche fièrement sa lignée dans laquelle les morts sont forcément plus nombreux que les vivants. Mais le reste du temps, on les laisse tranquilles.

Je disais donc, et je vais en terminer par là, que la crémation sonne le glas, sans mauvais jeu de mot, de la fonction de fossoyeur. Elle annonce aussi sans doute une désacralisation de la mort, une banalisation de cette dernière. Un ami me racontait son effroi, un jour qu’à Paris, il avait accompagné une femme d’âge mûr à la crémation de son mari. Une fois, sorti du crématorium, la veuve et lui regagnèrent le parking et celle-ci, sans façons, ouvrit le coffre de sa voiture et y déposa l’urne contenant les cendres de son mari. Cela entre la roue de secours, de vieux cartons et quelques sachets estampillés EUROMARCHE.

Oui, il y a là de quoi frémir…

Je vous remercie, mesdames et messieurs, de m’avoir écouté.

Raphaël CONFIANT

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