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« Vivre ensemble en Guadeloupe / 1848-1946 : un siècle de construction » de Raymond BOUTIN

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
« Vivre ensemble en Guadeloupe / 1848-1946 : un siècle de construction » de Raymond BOUTIN

La question du vivre ensemble avant 1848 n’a pu se poser qu’à l’intérieur des groupes composant la population guadeloupéenne. Concernant les rapports entre les différentes communautés ayant forgé cette population, ils n’ont pu s’envisager qu’à partir de  l’abolition. Cette construction d’un nouveau modus vivendi  est le sujet d’étude de l’historien  Raymond Boutin.

 

Pour des raisons historiques évidentes, le souci du vivre ensemble n’est pas une préoccupation ancienne en Guadeloupe. La colonisation marquée par l’extermination des Kalinas, la mise en esclavage d’hommes et de femmes arrachés à l’Afrique, les règles partiales imposées aux « libres de couleur» et  la puissance sans partage des colons blancs, a imposé un statu quo  discriminatoire fondé sur la négation de l’humain.

 

Dans l’introduction l’auteur s’interroge à propos de la Guadeloupe post-abolitionniste, dont il étudie le premier siècle de sa construction (1848-1946). Pour lui, il s’agit d’une performance.  « Comment, se demande-t-il, une population qui a vécu le traumatisme de l’esclavage et de la société ségrégationniste élabore-t-elle d’autres codes, d’autres règles et parvient-elle à surmonter le mépris, l’arrogance et la soumission pour faire émerger d’autres formes de relations humaines ? » Le contexte n’est pas favorable. En effet, les esclaves devenus libres et leurs descendants   demeurent sous le joug de la puissance colonisatrice et des propriétaires. Par ailleurs, ils vont devoir cohabiter avec de nouveaux venus différents d’eux, les engagés africains et indiens. Les difficultés à établir d’emblée des rapports apaisés entre les différents groupes profitent aux colons. Il est évident qu’après l’abolition, l’élaboration du vivre ensemble est, nous dit l’auteur, une construction quotidienne, difficile et douloureuse. Mais elle est obligatoire car très vite  les uns et les autres n’ayant plus de terres de repli reconnaissent en la Guadeloupe leur patrie commune.

 

Raymond Boutin analyse cinq domaines caractérisant le vivre ensemble : la famille, l’alimentation, la sociabilité, la marginalité et la violence. Nous nous intéresserons ici plus particulièrement à ce que l’historien nous apprend de la violence. Raymond Boutin s’inscrit en faux contre l’idée commune présentant le passé en Guadeloupe comme le temps béni de l’harmonie sociale. La Guadeloupe a hérité du lourd fardeau d’une tradition de violence née avec l’invasion de l’île par « les bandes armées européennes » au début de la colonisation puis de la violence en vigueur sur l’habitation. Après l’abolition, les mouvements politiques ont initié d’autres formes de violence (partisans armés de Légitimus et Boisneuf (les premiers noirs entrés en politique appelés Gran Nèg), nervis des propriétaires descendants des esclavagistes). De toute évidence pendant longtemps la Guadeloupe n’a pas donné de preuves probantes de sa maîtrise, voire de sa préoccupation du vivre ensemble. Les séquelles de l’esclavage fondé sur l’usage de la violence étaient prégnantes et durables. Par ailleurs les défauts inhérents à la condition humaine ne trouvaient pas de catalyseurs. La cupidité, la jalousie, la superstition, l’ignorance, l’alcool, l’incapacité à discuter, le sens tout particulier donné au sentiment de fierté et d’honneur faisaient des ravages. Raymond Boutin relève dans les archives nombre d’exemples prouvant que le meurtre commis gratuitement est courant parfois en réponse à une simple plaisanterie. Il précise : « A l’analyse on relève l’absence de conversation, de l’échange, du dialogue/…/ les hommes sous l’emprise de la colère se tuent pour trois fois rien.» C’est ainsi qu’à Petit-Bourg, en 1931, dans un bar, un nommé Valéry marche sur le pied d’un certain A.C. qui le menace de mort. Valéry a la mauvaise idée de montrer qu’il croit à une blague, l’offensé sort sur le champ une arme et l’abat. L’auteur insiste sur cette notion de fierté mal comprise qui exige pour une peccadille la réparation de l’outrage par une mort donnée avec la conviction d’être dans son bon droit.

 

En ce début de XXIè siècle,  les Guadeloupéens s’interrogent sur la question d’une violence au quotidien. Ils veulent y voir une sorte de génération spontanée de comportements amoraux et asociaux en parfaite opposition avec les habitudes de sociabilité prêtée à la société guadeloupéenne traditionnelle. Les réponses à la question posée se trouvent en grande partie dans l’histoire du pays. Raymond Boutin, historien spécialisé dans l’histoire démographique et sociale a étudié les rapports entre les Guadeloupéens à leur source. Le chapitre consacré à la marginalité (des nouveaux libres, des engagés, des enfants, des aliénés…) est à lire absolument. De façon plus générale, quand il s’agit de parler de l’historique du vivre ensemble en Guadeloupe, le livre de Raymond Boutin est incontournable.

 

 Marie-Noëlle RECOQUE-DESFONTAINES

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