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Voir avec les yeux du racisme

Voir avec les yeux du racisme

L’actualité nous donne l’occasion d’un test grandeur nature. Comme dans le conte d’Andersen La Reine des neiges, où un personnage a la vue altérée par un éclat de verre, le raciste n’a pas la même vision du monde que le commun des mortels. Alors que la vue d’un voile ou d’un foulard ne me fait pas plus d’effet qu’un col roulé, l’identification de ces attributs par un raciste modifie sa perception de la réalité. Il entend soudain mugir des sirènes d’alarme, et voit se dresser devant lui une silhouette à peine humaine.

Grâce au crayon de Riss, dont l’islamophobie a été vérifiée par quelques éditoriaux bien sentis, la dernière couverture de Charlie nous montre ce qu’un raciste voit sous les traits d’une jeune étudiante de 19 ans: une trogne marquée des caractères de l’imbécillité, conforme au stéréotype de la discrimination des noirs par la caricature simiesque.


Affiche, Exposition coloniale de 1931.

Depuis sa fugitive apparition sur M6, où elle s’exprimait sur la réforme de l’entrée à l’université, au nom du syndicat étudiant UNEF, Maryam Pougetoux fait l’objet d’un harcèlement en règle par les allergiques au hijab, lancé comme il se doit par le cofondateur du Printemps républicain, Laurent Bouvet. Malgré un entretien publié par Buzzfeed, où la jeune femme assure que son voile «n’est absolument pas un symbole politique», rien n’y fait. Selon une mécanique bien huilée, chaque apparition dans la sphère publique d’un représentant “visible” de l’islam déclenche une mise à l’index qui n’a pour aliment que cette visibilité même.

Cette haine d’un affichage indésirable, qui a touché récemment la chanteuse Mennel, Yassine Belattar ou encore Rokhaya Diallo, s’inscrit dans une tradition coloniale, où l’élément allogène n’est toléré qu’à la condition de dissimuler ce qui le singularise, et de se fondre dans le bruit ambiant. Il est difficile de comprendre l’enjeu de cet affrontement si l’on ne se place pas sur le terrain des symboles. Comme le montrent les luttes de toutes les minorités discriminées  – femmes, racisés, LGBT, etc. –, le combat pour la visibilité est crucial. Puisque la sphère publique normalise le dissemblable et rend progressivement banal ce qui était étranger, il importe aux yeux de ceux qui veulent préserver l’ordre ancien de maintenir l’altérité de ce qui est autre, et de veiller à la pureté de l’espace de la représentation. C’est ainsi que s’explique la violence de la punition pour péché d’exposition, typique d’un racisme évidemment dissimulé derrière de pesantes rationalisations.

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