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« ZOUKI, BON ZOUTI », UN ROMAN EN CREOLE DE JUDES DURANTY

Bon en mal an, et cela depuis une bonne quinzaine d’années, il est publié, à la Martinique, un ou deux romans, voire trois, en langue créole, cela dans l’indifférence la plus générale. Judes Duranty croyait avoir trouvé la parade à cette injustice : il avait publié d’abord, en 2007, la traduction en français (réalisée par Gérard Dorwling-Carter) du roman qu’il nous offre aujourd’hui. Je ne suis pas persuadé, en dépit de la grande qualité de cette traduction, que ce soit une bonne stratégie car lorsqu’on ouvre la version créole, on mesure, surtout au plan stylistique, le gouffre qui sépare un texte dans langue encore jeune, le créole, neuve donc, inventive, anarchique et superbe d’un texte en français, corseté par des siècles de littérature et de normativité littéraire.

C’est que le créole est encore fortement lié à son oralité et à son oraliture (contes, proverbes, chants etc.), qu’il s’en nourrit journellement et qu’en passant à l’écrit, il lui est, pour l’heure, impossible de s’en déprendre. Pour notre plus grand plaisir de lecture.

Qu’on en juge :

« Sé ki manzel té an donzel ki té bel kon an dimwazel ka bat zel douvan an vié mel »

Il convient de noter dans le même temps chez Judes Duranty une maîtrise admirable de la rhétorique créole, chose qui se manifeste par un usage abondant mais toujours approprié d’expressions idiomatiques telles que :

. « mété dan-yo lablanni » : littéralement « mettre ses dents à blanchir au soleil comme du linge » c’est-à-dire « rire aux éclats »

. « konparézon kon an chien tou-ni » : litt. « prétentieuse comme un chien tout nu » c’est-à-dire « extrêmement prétentieuse »

. « kon an chien abò an yol nef » : litt. « comme un chien à bord d’une yole neuve » c’est-à-dire « complètement désemparé etc…

Cependant, la maîtrise de la langue ne suffit pas pour faire œuvre littéraire. Sinon, dans les langues écrites de longue date comme l’anglais ou le français, tous les agrégés ou docteurs ès-littérature seraient des écrivains. Ce qui n’est bien évidemment pas le cas ! En effet, tant qu’on reprend les images existant dans la langue, on reste dans le langage commun, c’est-à-dire dans la banalité. Faire œuvre de littérature consiste au contraire à fuir ce prêt-à-porter langagier et à créer ses propres images. C’est ce que, pour aller vite, on appelle le style. Chaque écrivain imprime sa marque personnelle à la langue et c’est ce qui permet à n’importe quel lecteur averti de reconnaître immédiatement trois lignes d’un Césaire ou d’un Saint-John Perse.

La langue créole n’est pas encore arrivée à ce stade. Si elle s’écrit depuis 1750 (le premier texte en créole est un poème de Saint-Domingue, « Lisette quitté la plaine » du Blanc-pays Duvivier de la Mahautière), si durant nos trois siècles et demi d’histoire, il y a toujours eut, de manière certes sporadique, des écrits en créole, force est de reconnaître que notre langue n’a pas encore atteint ce que Jean Bernabé appelle « la souveraineté scripturale », c’est-à-dire qu’elle n’est pas encore devenue une langue écrite de plein exercice. L’écrivain créole se doit donc, au contraire de son confrère usant d’une langue anciennement littérarisée, d’accomplir une double tâche : recenser les manières de dire de la langue, les idiomatismes (ce que fait Duranty), mais aussi s’efforcer, autant que faire se peut, car c’est là une tâche difficile, d’inventer sa propre manière à lui. La première tâche est vitale pour une langue menacée telle que le créole : elle permet de sauvegarder le noyau dur de la langue. La deuxième est plus risquée car elle peut rebuter un lectorat déjà peu habitué à lire le créole : d’où l’échec du premier roman en créole haïtien, « Dézafi » (1975), de Frankétienne et l’obligation dans laquelle ce dernier a été de la traduire en français sous le titre « Les Affres d’un défi » (1981).

IMAGES DE L’ECRIT

Là où l’on constate que la littérature en créole est en train de franchir un pas, c’est que Judes Dudranty ne se contente pas d’accomplir la première tâche, il s’aventure hardiment et avec talent dans la seconde :

« Sé té an jou éti bod lanmè té ja las hélé anmwé. Lo kares lanm lanmè-a té niché tout sab-li a. I té mantjé fè’y ped tet-li afos plézi-a té cho. »

Cet exemple est celui d’une personnification du bord de mer, procédé éminemment littéraire, qui, sous la plume de l’auteur, devient femme qui hurle sous l’emprise des caresse des vagues et qui manque de défaillir de plaisir. A l’oral, les images sont assez pauvres, cela dans toutes les langues, et c’est pourquoi il est idiot de qualifier le créole de « langue imagée ». En général, l’oral se contente de deux types d’images :

. la comparaison avec l’outil « comme » (kon en créole) : en français, « Il est fort comme un bœuf » ou en créole, « I wo kon an pié-koko ».

. l’antonomase (la transformation d’un nom propre en nom commun) : en français, « Cet homme est un Hercule » ou en créole, « Frè-mwen sé an Michel Moren ».

Au contraire, la langue écrite regorge d’images (de « tropes » en langage universitaire) et un Fontanier, par exemple, en a recensé plus de…trois-cent : allégorie, allitération, hyperbole, métaphore, métonymie etc… D’où la nécessité d’écrire en créole, de faire travailler la langue et non de se contenter de transcrire les images de l’oral. Judes Duranty s’y emploie pour notre plus grand plaisir de lecture.

L’ORIGINE DU ZOUK

S’agit de l’histoire elle-même que nous raconte l’auteur, nul doute qu’elle en passionnera plus d’un : il s’agit tout simplement de chercher à comprendre l’origine du zouk. Duranty passe en revue, de manière amusante, diverses théories pour s’arrêter sur celle qui veut que ce mot provienne de l’arabe « souk » qui signifie « marché très animé » :

« Epi sé pa nenpot ki moun ki té ka jwé sa. Sé té dé boug solid ki té ka li an papié-mizik. Yo pa té janmen wè sa, moun ka li mizik kon malfentè ka li vié liv, oben kon zot atjelman-an ki ka li kréyol-la an manniè obidjoul. »

Ce passage de la musique traditionnelle créole non écrite au zouk correspond, nous explique l’auteur, à celui de la langue créole de l’oralité à l’écriture. En effet, on n’a pas suffisamment souligné le fait que le mouvement de la Créolité des années 80-90 du siècle dernier ne fut pas que littéraire : il fut aussi musical (Kassav’ etc.), pictural (groupe « Fromager »), journalistique (Grif An Tè, Antilla-Kréyol etc.), cinématographique (Guy Deslauriers etc.), religieux (messe en créole), radiophonique (RLDM etc.) et même publicitaire puisque c’est le moment où l’on a vu apparaître de grands panneaux au bord des routes soit bilingues soit en créole.

Sans se complaire en lamentions, il est vraiment dommage que des auteurs créolophones aussi talentueux que Térez Léotin, Daniel Boukman, Georges-Henri Léotin, Jala, Serge Restog, Eric Pézo, Hugues Bartéléry, Jean-Marc Rosier, Judes Duranty (et j’en oublie !) soient si peu lus.

Sans doute est-ce là un énième signe de notre (inexorable) décrépitude culturelle et identitaire…

Raphaël Confiant

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