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ZWAZO. RECIT DE VIE D’UN PRÊTRE HINDOU, COMMANDEUR D’HABITATION A LA MARTINIQUE (EXTRAITS)

{De 1986 à 1990, Gerry L’Etang et Victorien Permal recueillirent le récit de vie d’Antoine Tangamen dit Zwazo. Dernier grand tamoulophone de Martinique, détenteur de la mémoire indienne et hindoue de l’île, ce maître du sacré est décédé en 1992. Les extraits qui suivent, traduits du créole, ont été publiés en 1994. Le récit intégral, avec annotations et commentaires, fera l’objet d’un ouvrage à paraître.}

L’AUTRE BORD

Je n’ai jamais su de quel lieu précis venait la mère de ma mère. Tout ce que je sais, c’est qu’elle venait d’un autre bord : ce grand pays qu’on appelle l’Inde. Elle était de cette nation dont je suis le dernier ici à parler la langue. Un type de là-bas, de passage à la Martinique il y a longtemps, m’a dit que le pays de ces gens s’appelait Tamilnadu. D’autres m’ont parlé de Pondichéry, Sennaï, Karaikal, Tindivanam... De tous ces noms qui habitent mes souvenirs pour les avoir entendus de la bouche des anciens, nés là-bas, qui travaillèrent dans l’habitation. Mais pour moi, le plus important était de savoir que cet autre bord, mon autre bord, c’était l’Inde.

Dans ce pays, ma grand-mère, alors jeune femme, travaillait la terre. Elle piquait le riz dans l’eau et participait à la récolte. Le reste du temps, à la mauvaise saison, elle et les siens avaient faim. A l’époque, des gens venus des villes traversaient les campagnes en racontant des histoires merveilleuses. Ils parlaient d’un pays de l’autre côté de la mer. D’un pays où ne poussait que la canne, où l’on embauchait pour une tâche facile consistant à étaler du sucre au soleil. Ils assuraient qu’on pouvait en revenir après cinq ans, avec de l’or et assez d’argent pour acheter une terre ou avoir de quoi manger sans travailler jusqu’à la fin des temps. Ils donnaient de l’argent pour partir. Et ceux qui avaient faim, qui n’avaient pas de terre, prenaient l’argent et partaient.

Mais ma grand-mère, elle, n’avait jamais voulu partir. Il lui arriva une histoire malheureuse. Un soir qu’elle se promenait près de la mer, elle vit un bateau. On y donnait une fête extraordinaire, jouait de la musique, mangeait toutes sortes de bonnes choses, buvait de l’alcool. Ceux du bâtiment paraissaient accueillants, bienfaiteurs. Ils hélaient les gens sur la plage, les invitaient à monter. Alors beaucoup montèrent à bord profiter du festin. Ma grand-mère fut de ceux-là. Ils firent la fête toute la nuit, puis s’endormirent. A bord, on donnait aussi à dormir...
Ils se réveillèrent longtemps après, drogués, le bateau en pleine mer. Tous crièrent, pleurèrent, supplièrent qu’on les ramenât à terre. Certains même voulurent mourir, se jetèrent à l’eau, mais on les repêcha. Et le bateau continua sa route sans mollir : il voyageait vers ce pays de l’autre côté de la mer qui, disait-on, attendait les Indiens pour leur confier du sucre à sécher au soleil.

La traversée fut longue. Plusieurs mois. Sur le bateau étaient rassemblés des gens de diverses nations : Toulken, Vellala, Vannati, Telinga, Palli, Parayen, Kalla, Setti... Des gens très différents, qui ne parlaient pas la même langue, n’avaient pas les mêmes dieux, ne mangeaient pas les mêmes choses. Des gens qui, parfois même, ne se saluaient pas. Ils durent vivre ensemble pendant tout le voyage, arrachés au pays où ils étaient nés, partageant la même déveine, la même tristesse. Et la peur de la mer. Alors parfois, pour oublier, ils se réunissaient sur le pont et chantaient jusqu’à la nuit.

Les femmes étaient séparées des hommes. On leur laissait leurs enfants. Elles ne voyaient leurs maris que sur le pont, surveillées par l’équipage. Certaines, comme ma grand-mère, étaient seules. Il y avait des problèmes de nourriture. Les Toulken ne touchaient pas au porc, d’autres nations refusaient le bœuf. Tous réclamaient du riz, qui manquait parfois. Quelques-uns, affaiblis par ce voyage qui n’en finissait pas, malades de la mer, mouraient. On les jetait à l’eau sans cérémonie. Ces décès ajoutaient à l’angoisse. Alors beaucoup priaient le dieu des Toulken : Nagoumila, qui préserve de l’océan. Et Nagoumila les protégeait. Il permit la naissance d’un enfant sur le bateau, la traversée des tempêtes, l’arrivée en Martinique.

Ils débarquèrent dans une ville sur la mer : Fort-de-France. Là, on les rassembla dans un dépôt à l’embouchure d’un canal. Ils attendirent quelques jours, puis des Békés vinrent les chercher pour les emmener sur leurs habitations. Et le convoi fut dispersé. Certains partirent pour Saint-James, d’autres pour Lameynard, Mahault, Galion, Trianon... Ma grand-mère et quelques autres furent emmenés à Gradis.

L’HABITATION

Gradis était une grande habitation du Nord. Près de deux cents hectares plantés en canne, des terres à bœufs, des friches. A l’arrivée de ma grand-mère, il y avait déjà des Indiens. Ils vivaient entre eux, à l’écart des Nègres, qui les méprisaient. Ils habitaient les petites cases qu’occupaient avant eux les esclaves. Mais comme il en arrivait sans cesse, on construisit de grands bâtiments divisés par des cloisons, et on y mit les Indiens. Une famille par pièce. Mais il y avait peu de familles à l’arrivée des bateaux. Alors on y regroupa des célibataires, hommes et femmes séparés.

A l’époque, la vie sur l’habitation était terrible. On avait menti aux Indiens en leur parlant de tâche facile, de sucre à sécher au soleil. Le sucre, c’étaient les Nègres qui le faisaient, à l’usine. Pour les Indiens, il n’y avait que la canne. Le travail de la canne était dur. Personne n’en voulait. Il éreintait les hommes, les asséchait, les laissait vides, désespérés.

Les Nègres avaient lutté pour en finir avec la canne. A l’abolition, certains étaient partis cultiver des jardins sur les mornes, travailler à l’usine, vivre dans les bourgs. Mais beaucoup n’avaient rien trouvé. Et la faim les avait ramenés sur les habitations. Mais ils étaient revenus différents. Ils revendiquaient, contestaient, réclamaient des journées moins longues, exigeaient davantage d’argent. Alors on fit venir les Indiens pour remplacer les Nègres, casser leurs revendications et briser leurs rêves. Et les Békés purent continuer à exploiter la canne avec la souffrance des hommes. Après ça, les Nègres s’étaient mis à détester les Indiens, à les injurier, à les traiter de Kouli, d’esclaves. Les Indiens voulurent répondre, expliquer aux Nègres qu’ils avaient été enlevés, qu’on leur avait menti, mais ils ne purent le faire : iIs ne parlaient pas la même langue.

Ma grand-mère était amarreuse. En période de récolte, elle partait pour la canne aux premières blancheurs du jour et revenait avec la nuit. En ce temps-là, elle et les siens travaillaient plus de douze heures : tant que durait la lumière. Ces longues journées d’effort les consumaient. Beaucoup mouraient, accablés de soleil, succombant aux vers qui leur mangeaient le ventre, aux fièvres mal soignées. Quelques-uns se révoltèrent, brûlèrent les cannes, marronnèrent. D’autres, atteints de désespérance, se pendirent. Mais la majorité souffrit en silence, espérant le bateau du retour. La plupart ne le virent jamais. Ils furent digérés par le ventre de cette terre. Loin de l’autre bord...

Ma grand-mère ne resta pas longtemps seule. Il y avait peu de femmes indiennes sur l’habitation. Elle reçut plusieurs demandes en mariage et épousa, quelque temps après son arrivée à Gradis, un homme de sa nation. A l’époque, on restait entre soi. Je sais peu de choses sur cet homme, sinon qu’il s’appelait Carpaye, qu’il était, comme tous les Indiens, coupeur de cannes et qu’il travailla dur pour ramener en Inde un peu d’argent. L’argent était difficile à garder. Une partie de la paye était récupérée par le Béké qui possédait la seule boutique de la plantation.

Il se passa plusieurs années avant que mes grands-parents ne pussent réunir de quoi repartir moins pauvres qu’ils n’étaient arrivés. Ils eurent un premier enfant qui mourut peu après sa naissance. Deux ou trois ans plus tard, ils eurent une fille. Ils lui choisirent un prénom hindou : Tangomen. Mais quand il fallut la déclarer à la mairie, l’employé répondit que ce n’était pas possible et lui trouva un prénom chrétien : Pauline. Pauline Carpaye. Mais dans l’habitation, tout le monde continua à l’appeler Tangomen. C’était ma mère.

Elle grandit dans l’habitation, y apprit le créole et travailla très tôt dans les tibann, comme tous les enfants d’alors. Le dimanche, elle partait avec d’autres de son âge à la pêche aux écrevisses. En ce temps là, La Capot donnait beaucoup à ceux qui savaient l’écouter : observer ses lumières, ses ombres, deviner sous le tapis humide des feuilles le frétillement des zabitan, surprendre les bouk jaillissant de l’eau de roche. Mais il fallait la patience de longues heures, les efforts d’une journée. Ma mère savait y faire, les petits Nègres lui avaient tout appris. Et quand elle rentrait avec le soir, sa pêche, parfois, remplissait un sac-guano.

Une fois, elle rentra ainsi avec la nuit. Le sac lourd. Mais quand elle appela, il n’y eut personne. Après tant d’années, le jour attendu était arrivé : le retour vers l’autre bord. Ses parents l’avaient cherchée autant qu’ils avaient pu, en colère et en pleurs. Ils avaient fouillé la canne, remonté la rivière, visité Indiens et Nègres, averti le Béké. Tous l’avaient cherchée. Et puis il avait fallu rejoindre l’embarcadère. Partir. C’était le dernier bateau pour l’Inde, la dernière chance. Alors ses parents étaient allés au Koylou prier Mariémen de veiller sur elle. Une famille amie la recueillerait. C’était sa destinée : elle ne verrait jamais l’Inde.
Elle avait, me dit-elle un jour simplement, « oublié ce projet de départ . » Oublié ! Ça, je n’ai jamais pu le comprendre ! Comment était-ce possible d’oublier le jour du retour en Inde ? Avait-elle choisi de rester en Martinique ? Avait-elle un fiancé qu’elle ne voulait pas quitter ? Je lui ai souvent posé ces questions. Quand je lui en parlais, son regard devenait vide ; elle semblait loin, très loin, puis soupirait. Et mes questions restaient sans réponse.

Elle resta donc sur l’habitation, recueillie par une famille indienne, et devint amarreuse comme sa mère. Elle se maria à un conducteur de cabrouet : Joseph Marimoutou. Je fus leur premier enfant. Ma mère me mit au monde le 2 janvier 1902, à 5 heures du matin. Ce jour-là, je criais comme un oiseau. Alors la Négresse qui avait accouché ma mère me surnomma Zwazo.

Quand il fallut me déclarer à l’état civil, le Béké ne voulant perdre la matinée de travail d’une amarreuse – nous étions en pleine récolte –, envoya quelqu’un d’autre au bourg. Cette personne déclara à l’employé : « Je suis venu nommer l’enfant de Tangomen ! » L’employé de mairie nota sur son registre : Tangamen. Au lieu du nom de mon père, il me nomma du surnom de ma mère : ce prénom hindou que son collègue ou lui-même avait refusé des années auparavant.

LA CATASTROPHE

J’avais quatre mois quand la Montagne-Pelée explosa. Mes parents racontaient que c’était terrible. Des cendres étaient tombées à Hauteurs-Bourdon, avaient caché le soleil. Saint-Pierre avait brûlé. Des milliers de Békés, de Nègres, d’Indiens étaient morts. Des gens de Basse-Pointe avaient perdu en ville des parents, des amis. Beaucoup priaient, pleuraient, disaient que le volcan exploserait encore, que c’était la fin des temps. Tous voulaient fuir, quitter le Nord. Ma mère avait un cousin qui vivait sur l’habitation Lameynard, à Fort-de-France. Elle et mon père décidèrent de le rejoindre. Ils laissèrent Gradis le lendemain de la Catastrophe.

Nous partîmes au devant du jour. Les gens voyageaient sur des mulets, à cheval. Certains qui avaient des cabrouets, emportaient leurs meubles, d’autres, leurs bêtes. Ceux qui comme nous n’avaient rien, partaient à pied. La route était longue. Il fallait faire des détours, éviter Saint-Pierre. Mes parents marchaient sans s’arrêter, en me portant. Nous arrivâmes à Lameynard tard dans la nuit.

Tambi nous donna une place dans sa case. Ce n’était pas vraiment un cousin, mais son père et ma grand-mère avaient voyagé sur le même bateau et, comme tous ceux qui avaient été embarqués ensemble, ils se considéraient parents.

La Catastrophe avait vidé le Nord, précipité vers Fort-de-France et le Sud des milliers de gens. Tout était désorganisé. Tambi nous aida autant qu’il put. Mais il était pauvre. Le travail était rare. Parfois mon père trouvait des jobs payés moins d’un franc par jour. C’était la misère. Alors quand le Béké fit savoir que le travail reprenait à Gradis, nous retournâmes sur l’habitation.
Beaucoup de gens restèrent pourtant à Fort-de-France et dans les environs. Le volcan avait détruit leur monde. Pour eux, plus rien ne serait comme avant. Des gens de Saint-Pierre, de l’Ajoupa du Prêcheur, du Carbet, du Morne Rouge recommencèrent ailleurs une autre vie, créèrent de nouveaux quartiers : La Médaille, Colson, La Démarche, Fond-Lahaye... Mais seuls les Nègres restèrent à Fort-de-France. Pour les Indiens, il n’y avait de place que sur les habitations.

Je me suis souvent posé des questions sur la Catastrophe. Pourquoi tant de personnes étaient mortes ? Pourquoi cette ville qu’on disait la plus belle du monde avait été détruite ? J’ai interrogé de vieux Nègres qui avaient connu Saint-Pierre. Ils me racontèrent des choses extraordinaires, incroyables !

Ils disaient qu’aux premiers jours du siècle, le Diable avait pris la ville. Et tout s’était déréglé. C’était la folie : certains soulevaient les robes des vierges, couraient les vidés de carnaval habillés de billets de 50 francs cousus d’or. Békés et Mulâtres organisaient des combats de majors et pariaient si fort que les majors se gourmaient à mort. D’autres dérespectaient les églises... Le curé de la cathédrale, dégoûté, secoua sa robe, maudit la ville. Les gens se mirent à rire, lui lancèrent des pierres. Le curé tomba, se releva, cria : « Ces pierres retomberont un jour sur vos têtes. Elles seront brûlantes et vos rires se changeront en larmes ! »

Après la malédiction, les Mauvais apparurent en ville. On ne les avait jamais vus avant. C’étaient peut-être des diables. Les Mauvais étaient blancs, très blancs. Ils avaient la peau lisse, les yeux couleur caïmite, des voix d’enfants. Ils surprenaient les gens, les tourmentaient, faisaient des sortes d’atrocités, des choses bizarres : ils fréquentaient les combats de coqs, mais alors les becs et éperons des coqs devenaient mous et les combats perdaient tout sens. Un jour, un Mauvais apparut au Mouillage. Il regarda la Montagne, déclara : « Demain sera un grand jour ! » Le lendemain, tout était fini.

LA CASE

J’ai grandi dans une case de la rue kouli, le quartier des Indiens. C’était une case en bois, sans plancher, couverte de paille de canne. L’intérieur était divisé par un rideau cloué sur une poutre. Il y avait deux espaces distincts. Dans le premier, près de la porte, dormaient les enfants ; l’autre était réservé aux parents. Je couchais sur un sac-guano, à même la terre. Et les nuits d’hivernage, quand il faisait froid, je me glissais dedans. Mes parents, eux, dormaient sur des planches. Il n’y avait pas de meubles, sinon trois petits bancs en bois de manguier et un coffre dont le bois-caisse avait servi à conditionner de la morue salée. La cuisine, en bambou, était à l’extérieur, près d’un arbre.

Nous mangions dehors, dans des couis. Les Indiens d’alors ne mangeaient pas comme les Nègres. Ils avaient leurs propres légumes : pas de fruit à pain, de dachine, de malanga – qu’ils digéraient mal – mais des avelka, des paroka, des pikenga... Et surtout, du riz. Ils mangeaient très peu de viande, sauf au moment des sacrifices. C’était alors du mouton et du coq. Le bœuf, en principe, était interdit. Mon père pourtant aimait le bœuf. Mais il en mangeait seul, le préparant lui-même dans un canari spécial qui ne servait qu’à ça. Ma mère refusait de toucher cette viande. Elle m’interdisait aussi d’y goûter, disant que c’était contre la Religion.

Nous buvions dans des pots de bambou de l’eau rafraîchie dans des carafes de terre. De l’eau de source ou de rivière : de l’eau de roche. Nous allions la chercher dans la rivière qui sépare Gradis de la plantation Eyma. La rivière comptait beaucoup dans la vie de l’habitation. C’était le principal point d’eau. On s’y nettoyait le corps, y lavait le linge, les chevaux. La rivière était importante aussi pour la Religion : les Indiens y lavaient leur âme, se débarrassaient de leurs péchés que l’eau vive emportait pour les perdre dans la mer.

Les anciens disaient que les rivières étaient habitées par des femmes très belles, amoureuses des dieux. Ils disaient aussi que le monde avait été créé à partir de l’eau d’une grande rivière qu’on appelait Ganga et qui coulait aux Indes. Pour eux, tout devait, un jour ou l’autre, retourner à la rivière puis à la mer. C’est pourquoi ils souhaitaient qu’à leur mort on brûlât leurs corps et dispersât leurs cendres dans l’eau. Mais çà, la loi ne l’a jamais permis.

Pour purifier la maison, ma mère aspergeait le sol de bouse de vache délayée dans l’eau. Elle en arrosait aussi l’entrée. La bouse en séchant formait une fine croûte qui emprisonnait insectes et poussière. C’était de plus une protection contre les pisasi. La bouse, en ce temps-là, était une vraie bénédiction, toutes les Indiennes l’utilisaient. Certaines, pour se préserver encore des esprits, réalisaient devant leur porte des dessins compliqués avec de la poudre de riz. Mais seules les anciennes venues d’Inde savaient y faire. Quand elles disparurent, la coutume fut abandonnée.

La case était minuscule. En réalité, nous vivions dehors et ne rentrions que le soir pour dormir. Je ne me rappelle pas avoir passé une seule journée à la maison, sauf peut-être quand j’étais malade. Tout petit, je partais au pipiri chantant m’occuper des moutons et des coqs que mes parents élevaient pour les sacrifices. Puis j’aidais à cultiver le morceau de terre où nous faisions pousser les plantes de l’autre bord. Je n’ai pas fait un jour d’école. C’est pourquoi je n’ai jamais su lire ni écrire, ni même parler français. En ce temps-là, les petits Indiens d’habitation n’allaient pas en classe. Ils n’y étaient peut-être pas acceptés. Ou peut-être était-ce parce que leurs parents étaient obligés de les mettre au travail. Car pour pouvoir manger, il fallait travailler. Même les petits Nègres fréquentaient peu l’école, en tout cas, jamais en période de récolte. En fait, dans l’habitation, tout le monde travaillait. L’école était réservée aux enfants du bourg. Pour ma part, dès huit ans je rejoignis les tibann.

LA CANNE

Jusqu’à douze ans, le travail des enfants consistait à aider les parents. Il n’y avait aucune machine, tout se faisait à la main. Les coupeurs étaient payés à la journée et la famille entière participait à la récolte. Le père coupait la canne ; la mère rassemblait les cannes, les attachait, les empilait ; les garçons étaient occupés à des tâches diverses : dépaillage des cannes, appel des cabrouets pour le chargement... Les filles étaient chargées de la surveillance des bébés que les mères emmenaient avec elles et déposaient en lisière des champs, à l’ombre des manguiers.
Le plus difficile dans le travail de la canne a toujours été le soleil : le soleil de carême qui chauffe la tête, assèche le corps. Aussi la coupe commençait-elle très tôt pour profiter de la fraîcheur du devant-jour. Les travailleurs qui n’étaient pas casés dans l’habitation – des Nègres qui vivaient sur les mornes –, partaient pour la plantation dès la nuit, avançant dans les traces à la lumière des sèbi. Dès cinq heures et demie, le commandeur faisait l’appel et la coupe débutait. Elle s’arrêtait à midi, quand le soleil devenait insupportable, puis reprenait vers deux heures et demie, jusqu’à la nuit. La journée de travail durait environ dix heures, six jours sur sept.

La responsabilité de la coupe revenait au maître-commandeur. Il était assisté de commandeurs subalternes qui supervisaient diverses sections : tibann, cabrouets, approvisionnement de l’usine, etc. Il avait l’œil sur tout. Il parcourait les traces de canne assis sur son mulet, constamment insatisfait, stimulant les bons travailleurs, sermonnant ceux dont le rendement était insuffisant. De toute la plantation, on n’entendait que lui. Trois à quatre fois par jour, le géreur le rejoignait à cheval pour s’informer de l’avancée de la récolte. Les coupeurs, eux, parlaient peu. Concentrés sur leur travail, ils s’arrêtaient seulement de temps à autre pour réclamer de l’eau.

L’organisation de la récolte était stricte. Le commandeur attribuait au coupeur une rangée de quatre sillons, longue d’environ trente mètres, qu’il devait abattre pour produire, avec sa femme, vingt-cinq piles. Les piles amassées, la journée de travail était en principe terminée. En fait, les travailleurs en ajoutaient parfois cinq, tant pour toucher la prime que pour satisfaire le commandeur. Chaque pile comptait vingt-cinq paquets de dix bouts de canne chacun. Le bout devait mesurer un mètre. Les femmes amarraient les paquets avec les feuilles des cannes. Quand les piles étaient assez nombreuses, elles hélaient les cabrouets et aidaient les conducteurs à charger. Le commandeur des cabrouets accourait lui aussi pour superviser le tout, notant sur un cahier le nombre de piles chargées. Chaque paquet devait être solidement amarré. Tout paquet dont les attaches cédaient avant l’arrivée à l’usine était décompté. De temps à autre, les femmes s’arrêtaient pour allaiter leurs bébés.
Mon père étant conducteur de cabrouet, mon travail était différent de celui des autres enfants. J’étais chargé d’apporter de l’eau aux bœufs des chars et de les nourrir lors de la pause. La plupart des conducteurs étaient des Indiens. Les Békés, qui s’étaient rendu compte de l’amour que les Indiens portaient aux bœufs et aux vaches, avaient fait de quelques-uns d’entre eux des conducteurs et des bouviers. Chaque conducteur était affecté à une pièce de canne dont il devait charroyer l’intégralité de la récolte. Quand la pièce était à proximité de l’usine, il charriait directement ; sinon le chargement était transbordé dans les wagons de la locomotive qui courait à travers la canne pour relier plusieurs habitations à l’usine centrale. Parfois, j’assistais ma mère qui en échange de quelques francs servait d’amarreuse à des Indiens célibataires ou coupait elle-même la canne. Quand je fus un peu plus âgé, on m’assigna aux ateliers d’enfants : des tibann organisés sous la conduite d’un commandeur, où les jeunes en échange d’un salaire assuraient des travaux mineurs comme l’épandage du guano, le ramassage des feuilles de canne devant nourrir les animaux de l’habitation.

En ce temps-là, on ne brûlait pas la canne avant la récolte. Et la rencontre avec la bête longue était parfois tragique. Quand l’accident arrivait, tout s’arrêtait. Les Nègres, plus encore que les Indiens, avaient peur des lavallières. Ils accouraient auprès du coupeur mordu, poursuivaient la bête, la sectionnaient à coups de coutelas, faisaient des signes de croix, criaient. L’affolement durait des heures et il fallait toute l’autorité du commandeur pour reprendre la coupe. Mais elle reprenait sans allant : l’effroi et la désolation tourmentaient l’esprit des coupeurs. Entre-temps, on avait chargé l’homme sur un cabrouet pour l’emmener au Morne-Balai, chez un vieux Nègre qui détenait une roche pouvant aspirer le venin. Il déposait la pierre sur la morsure et récitait une prière. Le coupeur guérissait souvent, mourait parfois. Le séansyé ne se faisait pas payer pour ce travail. Il réclamait seulement la bête-longue, dont il récupérait la graisse pour soigner les blès.

INDIENS, NÈGRES, CHINOIS ET BÉKÉS

Les rapports entre Nègres et Indiens ont longtemps été difficiles. Quand j’y pense aujourd’hui, ça me paraît étonnant, tant les choses ont changé depuis. Pourtant, dans mon enfance et encore des années après, bien des Nègres haïssaient les Indiens. Le pire, c’étaient les injures qu’ils lançaient contre notre race. A tout propos et souvent sans raison, ils disaient : « Tout kouli ni an kout dalo pou i fè ! » Ou encore : « Kouli manjé chyen ! » Je trouvais cette dernière insulte particulièrement injuste. Les Indiens n’ont jamais mangé de chien, c’était impensable ! Les anciens ne mangeaient pas de bœuf ; certains même, en raison de leur religion, ne touchaient pas à la viande, alors du chien... Cette injure me sidérait, tellement elle me paraissait insensée. J’ai pourtant, une fois dans ma vie, entendu une histoire de ce genre. Mais elle ne concernait pas les Indiens. C’est Samy qui me l’a racontée.

Samy était un ancien. Je l’avais rencontré dans un nadron au Galion où nous avions chanté en langue indienne toute la nuit. Samy avait quitté Madras encore enfant. Là aussi pour une histoire de sucre. Il avait rencontré un recruteur qui lui avait vanté un pays au-delà de la mer où les enfants s’amusaient avec du sucre. Leur jeu consistait à se battre en se lançant de pleines poignées. Ce jeu avait plu à Samy, qui aimait le sucre. Alors il avait menti sur son âge et avait embarqué. A son arrivée en Martinique, il avait travaillé dans une habitation du François. Son temps écoulé, il était allé au dépôt attendre le bateau du retour. Mais le bateau n’était jamais venu. Alors, désolé, Samy était monté travailler dans les plantations du Nord. Mais il n’avait pas voulu se fixer. Il passait d’une habitation à l’autre, sans autre but dans la vie que de participer aux pousè et chanter dans les nadron.

Un jour qu’il était sur une habitation du Prêcheur, Samy rencontra un Chinois qui s’appelait Fu. Les Chinois étaient arrivés en même temps que les Indiens pour travailler dans les plantations. En ce temps-là – avant qu’ils n’ouvrent des boutiques et ne deviennent riches –, on les appelait aussi Kouli. Dans l’habitation du Prêcheur, Fu avait faim. Il était sans travail, la période de la coupe était passée, et n’avait pas préparé de jardin pour pouvoir tenir jusqu’à la prochaine récolte. Une nuit de dimanche, Fu n’était pas allé dormir. Il avait attendu le chien du Béké qui venait rôder le soir près des cases, l’avait volé, tué, mangé. Personne ne l’avait vu. Sauf Samy qui l’avait surpris enterrant les restes du chien dans un champ. Quelque temps après, Fu quittait le Prêcheur et ouvrait à Saint-Pierre un débit-de-la-régie qui devait disparaître dans la Catastrophe.

Mais il n’y avait pas que les insultes : il y avait aussi les coups. Des coups de poing, de pierre. Surtout entre enfants. Alors qu’avec les petits Nègres de Gradis, il n’y avait pas de problème – nous avions joué, grandi, travaillé ensemble dans les tibann et ils avaient appris à nous aimer –, ceux des autres habitations, et surtout ceux du bourg, nous voltigeaient des roches. Ainsi le bourg, parfois, nous était interdit.
Tous, heureusement, n’agissaient pas ainsi. Je me souviens d’un petit Nègre qui traversait Gradis le matin pour se rendre à l’école. C’était le fils de l’économe d’Eyma. Il passait le pont de fer qui enjambe la rivière coulant entre les deux habitations et, sur le chemin du bourg, s’arrêtait parfois pour me parler. J’étais alors bien plus âgé que lui. C’était un garçon poli, toujours bien habillé, à la fois timide et curieux, posant beaucoup de questions. Il m’arrivait quelquefois d’éplucher une canne pour la lui offrir. Et puis un jour, il quitta Eyma. Je garde de lui un bon souvenir. Ce petit Nègre allait faire son chemin dans la vie : écrire des livres, faire de la politique, redonner aux Nègres leur fierté. Il allait devenir l’homme le plus important de Martinique et les gens allaient beaucoup l’aimer. Il s’appelait d’ailleurs Aimé. Aimé Césaire.

Les Nègres ont quelquefois fait reproche aux Indiens d’être les protégés des Békés et d’obtenir les meilleures postes dans les habitations. En fait, les Indiens obtenaient ces places parce les Nègres n’en voulaient plus. A mesure que passaient les années, les meilleurs éléments nègres quittaient les plantations : ils trouvaient mieux ailleurs. Beaucoup de commandeurs, d’économes et même de géreurs nègres délaissèrent la canne lorsqu’ils purent obtenir des emplois dans l’administration ou le commerce. Ils furent remplacés par des Indiens. Ainsi, progressivement, dans certaines habitations du Nord, en particulier à Basse-Pointe, les postes importants revenaient aux Indiens.

Les Nègres n’ont jamais aimé l’habitation : l’esclavage avait duré des siècles et ils avaient trop souffert. Ils la quittaient donc sans regret. Les Indiens aussi avaient souffert, mais beaucoup moins longtemps et n’avaient jamais été esclaves. Mais surtout, ils n’eurent pendant des années d’autre choix que l’habitation. Il leur était difficile de s’installer dans les bourgs et sur les mornes où personne ne voulait d’eux, et encore plus difficile d’obtenir des postes dans l’administration, car ils n’avaient pas assez fréquenté l’école. Condamnés à rester dans l’habitation, ils s’efforcèrent d’y obtenir les meilleures places.
Avec les Békés, les choses étaient plus simples. Il n’y avait pas de haine, d’insulte. Il n’y avait que le travail. Si les Indiens travaillaient, ils étaient respectés, sinon ils étaient renvoyés. Mais jamais les Békés ne les humiliaient. Et çà, les Indiens l’avaient compris. Il faut dire qu’au fil du temps, les choses s’étaient améliorées dans l’habitation. Grâce aux lois et aux syndicats, et malgré les réticences des planteurs, l’époque horrible qu’avaient connue les anciens et leurs enfants allait être révolue. Bientôt, on n’allait plus exiger des coupeurs que vingt piles de canne par jour, et le travail des enfants allait être interdit. Ils allaient obtenir aussi la Sécurité Sociale et un jour de congé supplémentaire chaque semaine. Ainsi, le travail dû aux Békés, s’il restait difficile, devenait acceptable.

J’ai bien connu les Békés de Gradis : Victor, André, Raoul, Marcel... Certains même sont devenus presque des amis. J’ai toujours été correct leur égard et travaillé dur. J’ai obtenu en échange la considération et le respect. Je n’ai pas reçu d’eux beaucoup d’argent – personne n’est jamais devenu riche en travaillant dans les habitations des Békés –, mais l’argent ne m’a jamais intéressé. Pour moi, toute ma vie, le plus important c’était d’être respecté.

Cette dignité, j’allais la gagner par mes efforts. Au sortir des tibann, j’ai occupé toutes sortes d’emplois : coupé la canne, conduit les cabrouets, sarclé... A vingt-huit ans, j’ai été nommé commandeur des tibann. Dix ans plus tard, j’étais maître-commandeur. J’allais le rester plus de trente ans.

* Extraits parus dans Présences de l’Inde dans le monde, ouvrage sous la direction de Gerry L’Etang (GEREC/Presses universitaires créoles/L’Harmattan, Paris, 1994, 366 pages).

Commentaires

frederic | 19/11/2008 - 01:54 :
C'est un article formidable. Ce n'est pas une histoire facile à entendre. Je suis quand même vraiment content de la découvrir. Merci. Où peut-on trouver la version créole, et même la version audio du témoignage?
radhika | 20/12/2008 - 03:47 :
C'est vraiement très beau comme récit. J'ai hate de lire le récit complet. Beaucoup trop d'anciens quittent ce monde, sans nous laisser leur héritage bonne continuation
agnes | 04/02/2009 - 10:09 :
C'est un article formidable. La maitrise de la langue indienne, les chansons, les nadrons, la religion et tout ce qu'il savait concernant les cérémonies, il avait aussi tout appris avec les indiens qu'il fréquentait en étant dans les champs de canne ( n'oublions pas que Zwazo ne savait ni lire, ni écrire). Quand il nous a quitté, c'est toute une histoire, une culture qui s'est envolée avec lui. Heureusement, grâce à vous, nous pouvons conserver cette partie de sa vie. Cet amour pour la langue indienne et sa dévotion, il l'a exprimé jusqu'à la mort. Merci pour cet hommage que vous lui rendez.

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