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Eloge de la prudence liminaire

André Lucrèce
Eloge de la prudence liminaire

Cet éloge de la prudence se veut liminaire, c’est-à-dire énoncé sur le seuil de la parole, seuil rendu plus ferme et plus solide par des propos rationnels, plus crédibles que ceux proférés sous l’effet de l’émotion. J’ai en effet entendu et lu, ces derniers jours, des sentences tendant à comparer des pays dits «d’outremer», situés sur des continents différents, avec des statuts différents, parfois même avec des histoires différentes, sentences qui aboutiraient à une sorte de classification condamnant la Martinique à un rang peu glorieux, parmi les derniers, à un niveau «assez bas», est-il même indiqué.

Je voudrais d’abord dire que les comparatifs appliqués à des sociétés constituent souvent des tentatives hasardeuses. Claude Lévi-Strauss, parmi les premiers, a montré que des sociétés «tenues pour arriérées» possèdent une dynamique et une viabilité insoupçonnées «tant qu’elles ne sont pas menacées du dehors». Il invite donc lui aussi à la prudence, s’agissant de tels comparatifs. C’est pour cela d’ailleurs que, pour plus de justesse dans cet exercice périlleux, des savoirs assurés sont requis comme ressources d’intelligibilité.

Il y a quelques années, invité à donner à Cayenne une conférence sur la situation de la Guyane, j’avais souligné l’extrême complexité des problèmes de la société guyanaise, posant un diagnostic qui annonçait une situation de crise, laquelle s’est finalement cristallisée par l’action et les revendications des 500 frères et par un mouvement social dénonçant le sort et l’abandon dans lesquels l’Etat avait laissé la société guyanaise. Le résultat on le connaît: un plan d’urgence décidé par les pouvoirs publics en avril 2017, visant à faire face à l’état de délabrement de plusieurs secteurs de ce pays où la situation continue de se dégrader. J’apprends pourtant par une déclaration surprenante que, dans la classification susdite, la Guyane serait devant le Martinique en matière de gestion!

Afin de situer, de manière plus rationnelle, les performances de gestion de la Martinique, je voudrais aborder ici le cas de la Guadeloupe où la distinction opératoire peut révéler quelques distorsions dans la dite classification qui place la Guadeloupe en territoire «mieux géré» par rapport à la Martinique «mal gérée», laquelle serait au point d’être au plus bas de l’échelle. Propos qui se révèlent être de très difficile caution.

Pour aborder ici le cas de la Guadeloupe, deux règles sont nécessaires. D’abord, celle qui exige des données concrètes et si possible chiffrées, ensuite un comparatif argumenté qui n’a pas pour but d’évaluer une société, mais de signaler des avancées et des retards dans des domaines ciblés en matière de gestion. Nous n’avons en effet aucune leçon à donner aux dirigeants de la Guadeloupe qui sont maîtres de leur horloge, de la hiérarchie des urgences et de leur plan de développement. Et ils ont toutes les compétences pour le faire. Les éléments comparatifs mentionnés ne constituent en rien une façon d’inférioriser. La Guadeloupe ne nous est pas inférieure, tout comme la Martinique ne lui est pas non plus inférieure.

Il existe néanmoins un certain nombre de domaines, où je n’échangerais pour rien au monde les données de l’île soeur contre les nôtres, et j’entends ici les énoncer afin de montrer à quel point le jugement porté sur la gestion martiniquaise relève d’une opinion infondée et d’un raisonnement erroné.

  • Pour commencer, la Martinique possède le PIB (Produit Intérieur Brut) par habitant le plus élevé dans la Caraïbe, la Guadeloupe est en 4ème position. (Sources : INSEE, CEROM, UN, Banque Mondiale - Calculs IEDOM)
     
  • En ce qui concerne l’outremer français, concernant toujours le PIB par habitant, la Martinique devance, dans l’ordre, la Réunion, la Guadeloupe, la Polynésie française, la Guyane et Saint-Martin. (Sources : INSEE, ISEE, ISPF, CEROM, calculs IEDOM.)
     
  • En termes de développement humain, la Martinique figure également en tête des îles de la Caraïbe. Au classement mondial elle est 39ème sur 190 pays, avec un indicateur de développement humain (IDH) de 0,814. (Sources : CEROM, INSEE, AFD, IEDOM, PNUD)
     
  •  La Martinique est le seul département d’outre-mer dont le taux de chômage est inférieur à 20%. Pour être encore plus précis, il y a 6 points de taux de chômage qui séparent les deux territoires : 24% en Guadeloupe contre 18% en Martinique (chiffres de 2016).
     
  • Taux de chômage toujours. Selon l’INSEE, la Guadeloupe «est la région des Antilles-Guyane où ce taux demeure le plus élevé». En Guadeloupe, le chômage touche les jeunes actifs au taux de 47 %.
     
  • La situation d’une partie de la jeunesse en Guadeloupe est préoccupante. Voici ce que disait le journal Le Monde dès 2011 à propos de la Guadeloupe: «le poids des violences dans l'île est bien documenté – le taux de criminalité est le plus élevé de France.» Et le journaliste ajoute: «Les faits sont consignés dans un rapport confidentiel sur les dispositifs de lutte contre la délinquance en outre-mer, commandé par les ministères de l'intérieur et de l'outremer à trois inspections générales (administration, police et gendarmerie), et remis en juillet.

Ce texte, que Le Monde a pu consulter, décrit l'"imprégnation de la société guadeloupéenne par la violence" et le "développement de bandes violentes".» (Sources Le Monde du 21.12.2011, article de Laurent Borredon - Envoyé spécial à Pointe-à-Pitre.)

  •  nous avons en commun avec la Guadeloupe des problèmes démographiques, celui en  particulier d’une population vieillissante à laquelle nous devons le plus grand respect et la  garantie d’une fin de vie dans la dignité. S’agissant des infrastructures, sur le plan médicosocial, s’agissant aussi bien des personnes âgées que des personnes handicapées, le nombre de places disponibles en Martinique est quasiment le double de celui de la Guadeloupe.

Je voudrais aborder maintenant les questions liées aux infrastructures aujourd’hui indispensables. Je pense en particulier à l’environnement et au traitement des déchets. La Martinique a été, dans ce domaine, très en avance, organisant et exerçant cette compétence autour de trois plans: le Plan Départemental d’Elimination des Déchets Ménagers et Assimilés (PDEDMA) datant de 1997 et géré depuis 2005 par le Conseil Général, le PREDIS ou Plan Régional d’Elimination des Déchets Industriels Spéciaux lancé en 1998 avec unecompétence de la Région, le PREDASRI (Plan Régional d’Elimination des Déchets d’Activités de Soins à Risques Infectieux) qui est une émanation du PREDIS. Ce dernier prend en charge les déchets d’activités de soins non infectieux.

De même s’agissant des infrastructures liées à l’eau, la situation de la Martinique n’a rien à voir avec la situation de la Guadeloupe où le rendement des réseaux est faible. La situation est difficile au point que les élus de la Guadeloupe ont dû faire appel à une aide exceptionnelle du  gouvernement français afin de régler le problème des coupures récurrentes qui peuvent durer pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, comme celles qui ont affecté la ville de Capesterre-Belle-Eau et plusieurs communes du sud de la Guadeloupe.   Je pourrais aborder encore bien d’autres domaines, mais je voudrais faire le point sur un sujet sur lequel une mise au point me semble nécessaire: celui du patrimoine.

Je voudrais d’abord dire que la richesse et la gestion du patrimoine d’un pays n’a rien à voir avec la climatologie des affaires. Je voudrais ensuite dire que le patrimoine ne se réduit pas aux musées. Le patrimoine d’un pays est matériel et immatériel, sa gestion est complexe et suppose des choix qui relèvent d’une réflexion approfondie. 

La CTM a initié en mars 2017, sous l’autorité de Madame Beuze, Directrice générale des musées, un séminaire intitulé «Musée et tourisme pour le développement durable» dont j’ai eu l’honneur d’être à la fois le modérateur et le rapporteur. Les chiffres communiqués, lors de cette réunion, ont montré que la Martinique attire plus de visiteurs dans ses musées que la Guadeloupe: 47% des touristes ont visité nos musées en 2016, contre 30% en Guadeloupe.

Le choix fait par la Martinique est plus proche du développement durable en ce qu’il valorise des musées sur l’ensemble du territoire. Ce choix va totalement à l’encontre du modèle du Mémorial Act, choix fait par la Guadeloupe, qui aujourd’hui nécessite en frais de fonctionnement entre 3,5 et 4 millions d’euros, situation rendant difficile l’investissement muséal. De nombreux pays de la Caraïbe, présents à ce séminaire, ont fait part à cette occasion de leur expérience et ont indiqué aller dans le sens du modèle martiniquais. La Martinique possède d’ailleurs aujourd’hui le plus grand réseau de musées et de sitespatrimoniaux des petites Antilles. Voilà la vérité des faits. Faits auxquels s’ajoute tout un ensemble de projets muséographiques qui viendront s’ajouter au dernier né, le merveilleux musée du Père Pinchon dont l’installation des richesses est actuellement en cours.

Les faits sont têtus, ils me dispensent de tout autre commentaire. Et aux quelques personnes qui m’en pourront savoir gré d’avoir rappelé ces faits, je leur dirai que je ne fais que remplir mon office au service de la vérité.

André LUCRECE    

 

Commentaires

Balivot | 24/04/2018 - 14:47 :
Bonjour. Les "propos de BH" faisant l'objet de votre billet concernent exclusivement la gestion actuelle de la Martinique. Ils ne parlent pas des faits passés, qui méritent pour certains d’être félicités fort heureusement(décisions MIM, PPM peu importe...). La situation de la Martinique est certes "meilleure" (ou plutôt moins pire) que d'autres îles dans la Caraïbes mais la gestion actuelle, correspondant à un marasme et à une inaction générale, nous entraine lentement mais surement vers le bas. C'est en ce sens qu'il faut interpréter les propos récemment tenus. Comment peut on cautionner la mise en place d'un organigramme des chefs de services CTM quasiment 2 ans après la prise de pouvoir? Il ne s'agit d'ailleurs que de chefs de services, reste à organiser les services en eux mêmes... Pendant ce temps des gens sont payés à "attendre"avec nos impots, contre leur gré (je précise : la majorité des personnes est prise au piège de ce système, je les invite à témoigner ici même de la réalité du terrain, même si la confession sera difficile je pense). Toute cette énergie perdue pourrait servir la cause de notre peuple et de notre pays mais il n'en est rien. Il suffit de se rapprocher de tous ces entrepreneurs locaux qui crèvent la bouche ouverte pour parler franchement car au final ce sont les petits qui en pâtissent et pas les grands groupes "locaux/békés" ou externes. Tous ces entrepreneurs, ces projets, ces organismes qui pourraient fonctionner pour notre bien à tous, n'arrivent pas à joindre les deux bouts faute d'aides, de volonté politique ou de marché dynamique et disparaissent à petit feu (fermes aquacoles par ex. alors que nous sommes entourés d'eau , le centre ICARE, des entrepreneurs/artisans méritants du BTP, etc...). Comme on dit, quand le BTP va tout va: ici tout va mal donc car nous sommes dans un néant absolu en terme de commande publique (les chiffres de vente du ciment l'atteste) malgré une courbe inverse dans l'hexagone... Quels sont les projets structurants prévus (je vois des musées évoqués ci-dessus, peut on avoir une liste avec des dates précises de mise en service car on entend parler de musées depuis trèèès longtemps mais sans rien voir (ces projets ne fond vivre que ceux qui y ont pensé + quelques bureaux d'études qui lancent des projets non viables, sur des terrains hypothétiques, avec des fonds hypothétiques et des budgets de fonctionnement inexistants amenant au final le projet à rester dans des cartons)? Hormis des projets privés qu'y a t il d'autre (l'étang z'abricots est pris d'assaut par des promoteurs par ex.)? Le PIB local est élevé certes, mais en regardant de plus près, le nombre de très grandes fortunes et les sièges sociaux de groupes sont implantés ici (qu'on le veuille ou non, historiquement c'est ici que ça se passe...), ce qui fausse totalement les chiffres ramené à l'habitant moyen. En ce qui concerne le musée du Père Pinchon c'est une vaste fumisterie et une escroquerie géante. Comment peut on citer ce projet, alors qu'il a été initié par l'ancienne majorité et qu'en plus il est tout simplement fermé actuellement (sans raisons apparentes, je vous le confirme j'ai voulu y aller deux fois dernièrement), essayez d'y aller et vous constaterez par vous même. Enfin ce n'est pas une question d'infériorité entre îles, c'est plutôt une question de dynamisme et de décisions intelligentes (ou non) qui sont à prendre au niveau politique. Ce qui n'est pas le cas actuellement. Les propos ont le mérite de faire couler de l'encre mais seront ils interprétés avec suffisamment d'intelligence pour faire réfléchir les gens et faire avancer la Martinique, c'est moins sur malheureusement. Alors oui tout n'est pas sombre, heureusement, mais il faut l'avouer l'heure n'est pas à la fête.
delamberton | 24/04/2018 - 17:44 :
merci à m.Lucrèce de mettre un terme à ces "balivernes" crachées en venin notamment sur radio "mille collines-sud est" par les battus de décembre 2015, hélas semble-t'il reprises sans aucune étude véritablement étayée par le classé 129 ème fortune de France et quelques uns de........nous même !!!!!!!!!!! Oui, nous avons des difficultés, mais qui n'en a pas et ........comment absorber le bilan catastrophique de l'ancienne...........gestion ?????

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