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Arrêtons ce carnaval ! Aucun nom de pays ni aucun drapeau ne sont éternels

Arrêtons ce carnaval ! Aucun nom de pays ni aucun drapeau ne sont éternels

   En Asie, la Birmanie s'est longtemps appelée ainsi jusqu'à ce que le pays décide de changer de nom : Myanmar. En Afrique, après l'élimination du régime raciste de l'apartheid, la Rhodésie est devenu le Zimbabwe. Aux Amériques, bien avant cela, la première révolution nègre victorieuse de l'ère moderne a aboli la dénomination de "Saint-Domingue" pour celle d'Haïti.

   Les exemples sont légion. En Europe, la Yougoslavie a éclaté en...7 pays : la Serbie, la Croatie, la Bosnie, la Slovénie, le Monténégro et le Kosovo.

   Il en va de même pour les drapeaux.

   Toujours en Haïti, dans un geste frondeur, la partie blanche du drapeau de la colonie française de Saint-Domingue a été supprimée et la nouvelle nation, née le 1er janvier 1804, créé un drapeau bleu et rouge. Puis, un siècle et demi plus tard, François DUVALIER arrive au pouvoir et instaure un nouveau drapeau : rouge et noir. Ensuite, son fils, BABY DOC, est déchouqué et Haïti revient au rouge et bleu. Plus près de nous, en 2006, Hugo CHAVEZ fait ajouter une sixième étoile sur le drapeau vénézuélien. En fait, seuls les pays qui ont tardivement accédé à l'indépendance (années 60-70 du XXe siècle) ont encore le même drapeau, mais rien ne dit qu'elles le conserveront éternellement.

   Encore que...Le Malawi, pays africain, par exemple, accède à l'indépendance en 1962 et adopte un drapeau. En 2010, un président le modifie en transformant le soleil rouge qu'il contient en soleil...blanc. Un autre président est élu en 2012 et rétablit le soleil rouge ! 

   Tout cela pour dire que l'actuelle excitation depuis un mois, en Martinique, autour de l'emblème au lambi de la CTM est un signe de l'insignifiance du débat politique. Que le drapeau rouge-vert-noir possède une certaine historicité n'est pas contestable. Ni non plus le fait qu'il ait été adopté par la quasi-totalité des paris autonomistes et indépendantistes. Le PPM n'a qu'un point commun avec le PKLS, par exemple. Un seul : le drapeau rouge-vert-noir.

   Le fait que l'emblème de la CTM ait été choisi dans des conditions surprenantes, pour ne pas dire surréalistes, n'est pas contestable non plus. Cela pourrait même, à terme, se révéler une faute politique grave. Mais le déchaînement sur les réseaux sociaux contre lui révèle au moins deux choses. L'une soignable, la première ; l'autre (apparemment) incurable, la deuxième :

 

   . la première est l'ignorance chez un trop grand nombre de Martiniquais de leurs racines culturelles. Ce n'est pas parce que tout récemment, des chanteurs de zouk ou de dance-hall ont décidé d'appeler le sexe de la femme "lanbi" que ce terme possède une connotation sexuelle. Cette conque renvoie à notre part d'amérindianité, aux Nègres-marrons en révolte, aux annonces de décès à l'époque où la radio n'existait pas, aux grévistes marcheurs des plantations de canne à sucre, aux décorations des tombes des gens n'ayant pas les moyens de construire un caveau, à l'annonce du retour des pêcheurs partis à l'aube pour Miklon, à notre musique traditionnelle tout simplement.

 

   . la deuxième est compère-lapinisme de ces milliers d'internautes qui, soudainement, sont pris d'une furieuse affection pour le rouge vert noir, chose mille fois plus grave que l'ignorance de nos racines culturelles. Cela mérite l'analyse plus développée qui suit.

 

   En effet, ni la Guadeloupe ni la Guyane n'ont jamais élu de majorité indépendantiste au Conseil régional ou territorial. Pratiquement pas de maires indépendantistes non plus. Or, il en va tout autrement en Martinique où dès les années 80, les électeurs d'Ajoupa-Bouillon choisissaient un premier édile indépendantiste. Ensuite, il y aura une déferlante de maires, conseilleurs municipaux, conseillers généraux, conseillers régionaux, conseillers territoriaux et députés de cette mouvance dans toutes ses déclinaisons : trotskystes, nationalistes, marxistes-léninistes, écolo-souverainistes etc. Par trois fois, la Martinique a eu un président de collectivité indépendantiste !!! Du jamais vu ni en Guadeloupe ni en Guyane et encore moins à la Réunion.

   Les Martiniquais seraient-ils donc...indépendantistes ?

   En 1981, le même corps électoral vote massivement pour Valéry GISCARD D'ESTAING contre François MITTERAND accusé de vouloir supprimer les retraites, les 40%, l'allocation femme seules etc., contraignant Aimé CESAIRE a décréter un Moratoire. En 2010, le 10 janvier très exactement, le même corps électoral rejette à plus de 70% l'Article 74 qui aurait permis à la Martinique d'accéder à une poussière d'autonomie (à 78,89% pour ceux qui aiment les chiffres précis). Pas à l'autonomie, à une poussière d'autonomie ! Et si par hasard, Emmanuel MACRON organisait un référendum sur l'indépendance en 2020, nul doute que cette dernière serait également rejeté et à plus de 80% cette fois.

   Alors à quel jeu jouent donc les Martiniquais ?

   Réponse : aux Compères Lapins. Les mêmes, qui braillent en ce moment sur les réseaux sociaux pour réclamer le drapeau rouge-vert-noir, qui proclament leur négritude ou leur africanité et bla-bla-bla, seraient, en cas de possibilité d'accéder à un autre statut que l'actuel, les premiers à reculer, à battre en retraite, comme des crabes-c'est-ma-faute. L'agitation autour du drapeau relève par conséquent du cinéma, de la posture et du "djendjen" comme on dit en créole.

   Mais le responsables de ce cinéma sont-ils vraiment les Martiniquais ?

   Pas vraiment. Les premiers responsables sont les indépendantistes de toutes tendances qui acceptent d'être élus sur cette étiquette et qui une fois maire, conseiller, président de collectivité ou député décrètent, eux aussi, sans l'avouer, un Moratoire au motif fallacieux que "pep-la pòkò paré pou sa". Sauf que les années passent, les décennies s'écoulent et ils continuent à se faire réélire sous l'étiquette indépendantiste mais "le peuple n'est toujours pas prêt". Du "pòkò paré pou sa", on passe donc au "pa paré pou sa".

   On se moque de qui là ?

   Quant aux rares partis indépendantistes qui refusent de se présenter "aux élections françaises", ils savent très bien pourquoi. Leur radicalité détourneraient immédiatement d'eux les électeurs. Du coup, on se retrouve dans une double impasse : les indépendantistes électoralistes  qui se retrouvent obligés, une fois élus, de faire un moratoire ; les indépendantistes anti-électoralistes qui crient dans le désert puisque la Révolution ou la lutte armée sont difficilement imaginables , voire impossibles (L'exemple, courageux, de l'ARC ou Alliance Révolutionnaire Caraïbe l'ayant démontré : une cinquantaine de bombes en Guadeloupe, une vingtaine en Martinique, une huitaine en Guyane et même deux ou trois à Paris n'ont pas réussi à faire basculer "les masses populaires" de son côté).

   Depuis 1958, certains réclament l'Autonomie à cors et à cris. Depuis les années 70-80, d'autres réclament l'Indépendance sur le même ton. On est en 2019 et nous n'avons toujours pas une miette d'autonomie (nous avons simplement bénéficié de la loi de décentralisation française mise en œuvre dans tout l'Hexagone) et pas un demi-miette d'indépendance (en dépit de nos postures, à l'OECS notamment). Depuis 1946, rien n'a changé ou plus exactement ce qui a changé, c'est ce qui l'a été dans l'Hexagone et qui nous a été appliqué. Dès lors, une question se pose :

  "Jusqu'à quand les indépendantistes accepteront-ils de danser au carnaval de leurs compères Lapins d'électeurs ?"

   Car le "bwabwa" de ce carnaval n'est autre que le Pays-Martinique.

   Il brûle à petit feu dans les flammes du chlordécone, la destruction des terres agricoles, la corruption des élites, l'arrivisme forcené des intellectuels, l'inconséquence des artistes (je roule en Porsche mais je brandis le drapeau rouge-vert-noir), la  terrible duplicité de la caste békée, l'inexorable effritement de notre langue créole, le vieillissement accélérée de notre population et l'émigration de notre jeunesse, le développement exponentiel du trafic de drogue et de la violence etc...

   Et pendant que la maison est en train de brûler, nou ka bat-dous asou an zafè drapo !   

   Que faire alors ? dirait un certain LENINE. Ceci : les indépendantistes doivent désormais mettre leurs chers électrices et électeurs au pied du mur. Stop au compère-lapinisme ! Vous avez voté pour moi, vous m'avez élu tout en sachant très bien quelle est mon étiquette politique, eh bien, sachez que n'importe quel élu de droite ou autonomiste peut construire des routes, des ponts, des écoles, accorder des subventions aux associations, aux agriculteurs, aux marins-pêcheurs etc. ! Je peux le faire moi aussi, mais ce n'est pas le plus important dans mon programme.

   Sachez qu'en tant qu'élu indépendantiste, je vais tout faire pour enclencher des processus de rupture avec le système en place et surtout pas des processus symboliques du genre accrocher un drapeau rouge-vert-noir ou un drapeau-kòn-lanbi au fronton de ma mairie ou de ma collectivité. Non ! Des processus concrets et cela sans violence aucune. En s'inspirant, puisque la lutte armée est impossible, des méthodes de GANDHI ou de Martin Luther KING. De Lech WALESA (Pologne) ou de Ang San Suu KYI (Myanmar). Dans ces diverses méthodes, il y a largement de quoi emprunter, en y ajoutant d'autres qui nous seront propres évidemment, pour commencer à sortir de l'IMPASSE.

   Les élus (es) indépendantistes doivent impérativement arrêter de danser au carnaval de ceux qui votent pour eux depuis bientôt 40 ans !...

Commentaires

Véyative | 29/05/2019 - 15:53 :
Excellent! Vérité très dérangeante. Je propose de poser la question aux "jeunes" indépendantistes ( Nilor, Nadeau..etc): à quoi sert de se faire élire sous la bannière indépendantiste ?
Balivot | 03/06/2019 - 09:19 :
La réponse est simple : ce ne sont que des pseudo indépendantistes en réalité. Et ils jouent sur cela uniquement pour recevoir les votes d'une (faible) partie de la population, mais malheureusement c'est cette faible partie qui se déplace lorsqu'il faut voter parce qu'ils possèdent des convictions politiques, douteuses certes, mais ils en ont (tout comme l'électorat du RN dans l'hexagone qui lui se déplace malheureusement aussi). Pendant ce temps la majorité de la population, qui ne souhaite absolument pas l'indépendance, ne bouge pas et ne conteste absolument pas tous ces pseudos indépendantistes, par erreur ou par manque de conviction. Mais pour en revenir aux politiques on l'a même vu dernièrement avec Letchimy qui s'est mis à parler d'autonomie... C'est un peu se moquer du monde martiniquais, mais bon il faut bien récupérer des voix... En tout cas le vrai débat ne devrait pas porter sur le drapeau dont on se contrefout (le lambi représenterait il le dynamisme politique ambiant?), mais plutot sur l'avenir reel de la martinique et l'ouverture aux autres à promouvoir plutot que de se renfermer sur nous mêmes, avec une indépendance à la clé qui n’amènerait que du malheur, de la misère et un diktat d'une partie de la population qui prendra les rennes du pouvoir et qui nous imposera une bien pensance martiniquaise