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Les migrations d’Homo Sapiens et leurs succédanés

1. MIGRATION ET RAPPORT À LA TERRE

Jean Bernabé

Il importe d’analyser les réalités sociologiques sans myopie. Pour ce faire, il convient de se donner les moyens de prendre de la hauteur afin d’examiner de manière lucide et éclairée les phénomènes concernés par notre observation. Cela implique, selon l’approche du grand historien Braudel, une vision longue de l’histoire. Au risque de paraître atypique voire de choquer, il y a lieu d’appliquer ce principe méthodologique au phénomène si important que constitue la migration. La mondialisation nous fait en effet obligation d’élargir le champ que balaie notre regard, sans que pour autant nous soyons esclaves de ses contraintes socioéconomiques.

La migration est un phénomène à peine moins ancien que l’émergence d’Homo Sapiens. En effet, depuis le foyer originel africain, nos ancêtres n’ont pas tardé à se déplacer en vue d’occuper l’ensemble de la Planète et ils n’ont pas cessé de le faire tout au long des siècles. La migration constitue donc une démarche des plus courantes auxquelles se soient livrés les humains depuis l’aube des temps. Le lieu où aboutit une migration peut être vierge d’habitants : c’est le cas de l’île de la Réunion, complètement vide à l’arrivée des Français. Mais le lieu d’aboutissement peut n’être pas vierge, comme ce fut le cas des Antilles, qui ont connu plusieurs vagues de migrants, notamment les Caraïbes, avant l’arrivée des Européens.

La planète Terre est le bien commun de tous les humains

Aussi étrange que puisse apparaître une telle affirmation, tout migrant est un colon et tout colon est un migrant. Mais tout colon n’est pas forcément un colonisateur, un colonialiste. De nos jours, les Grecs, victimes des cruautés de la crise, partent en masse pour l’Australie ou pour le Brésil, entre autres destinations. Ces migrants sont des colons au même titre que leurs prédécesseurs des siècles passés, même si ces derniers sont assez vite devenus des colonisateurs au détriment des peuples amérindiens et sur le dos des esclaves noirs. Des milliers et des milliers de gens du Sud cherchent à émigrer au Nord pour y trouver une vie meilleure. Leur démarche est individuelle et non pas inscrite dans un projet organisé par un donneur d’ordre étatique ou para-étatique. Les migrants et colons ne deviennent des colonisateurs, des colonialistes que s’ils se comportent dans la terre d’arrivée comme les instruments d’une conquête. Cette conquête peut être militaire et/ou religieuse et/ou économique, avec pour origine, redisons-le, une entité donneuse d’ordre. De même, si des musulmans, miséreux dans leur pays, décident d’émigrer vers la France, ils sont des colons, au sens encore inédit que je donne à ce terme, mais pas des colonisateurs, sauf si leur émigration est dictée par une stratégie visant à islamiser coûte que coûte la France. Dans ce cas de figure on a affaire non plus seulement à une migration islamique, mais à une colonisation islamiste. En France, le Front National fait semblant de confondre les deux phénomènes en appelant d’une certaine manière à une guerre sainte contre les migrants musulmans, indûment et globalement assimilés à des islamistes. La planète Terre est le bien commun de tous les hommes et la juste répartition de ces derniers constitue un des défis les plus importants qui se posent à l’humanité.

«Colonation» et colonisation

Il y a lieu de distinguer une migration physique et une migration immatérielle. La première, qui concerne un déplacement des corps, n’est pas forcément une conquête. La seconde correspond à un déplacement de capitaux et constitue assurément une démarche conquérante. Ainsi, quand des sociétés chinoises achètent en Afrique des territoires immenses ou bien quand elles y investissent dans des mines de Diamant, sans pour autant recourir à une présence physique (sauf  en déléguant quelques congénères intermédiaires au nombre relativement limité), sans le moindre doute elles colonisent ce continent.

Il me vient à l’esprit d’inventer le terme «colonation», distinct à souhait du mot «colonisation», pour caractériser la pratique des migrants, quand ils ne sont pas des colonisateurs, des colonialistes. Aujourd’hui, le «colonat» n’est-t-il pas une réalité? Ne désigne-t-il pas la situation d’une personne qui cultive une terre sans en être propriétaire. En Martinique, de nombreuses propriétés agricoles ont relevé et relèvent encore de ce régime agricole. Autrement dit, la notion de propriété foncière n’est pas intrinsèquement liée au statut de colon. Car, redisons-le, la Planète appartient à tous les hommes et il n’est pas normal qu’au-delà d’un espace vital raisonnable, certains s’imaginent devoir s’approprier des territoires d’une immensité déraisonnable de la jouissance desquels ils s’arrangent pour exclure d’autres humains qui auraient besoin de s’y établir pour vivre une vie digne. Cela pose la question centrale de l’espace vital. A cet égard, je me souviens d’une conversation que j’ai eue à l’occasion d’un cours dispensé dans l’Amapa avec une étudiante brésilienne, qui me racontait les problèmes de son mari, petit paysan. Je lui ai demandé quelle était la superficie de son terrain. A ma grande stupéfaction, elle m’a répondu: «mille hectares». Je me suis alors cru dans l’obligation d’inventer après coup une explication à cette révélation si étonnante. Je me suis dit, à tort ou à raison, que la propriété en question devait comporter une grande partie de forêt et que la surface cultivable devait être assez restreinte. Quoi qu’il en soit, il est clair qu’au Brésil une grande propriété comporte plusieurs dizaines de milliers d’hectares.

Dans un ordre d’idée différent des assertions qui précèdent, pour les nazis, la conquête de territoires nouveaux correspond à un besoin d’espace vital. Cette notion est élastique et très relative, car l’idéologie et les représentations subjectives jouent un rôle déterminant dans la définition de l’espace vital dans sa dimension individuelle ou collective. Cela dit, on peut parfaitement et on doit avoir une conception raisonnable de ses limites. La raison ne peut provenir que d’une approche globale au niveau de la géopolitique mondiale quant à la répartition des terres. Combien de temps faudra-t-il attendre une telle concertation pour résoudre cette question si cruciale, source de tant de conflits? La nécessité d’une lutte sans relâche s’impose, où que nous soyons, pour faire aboutir cette revendication. Tout être humain a en effet besoin s’épanouir de vivre dans un espace qui lui est propre. Si le mot propriété à un sens premier, c’est celui-là. Au-delà de l’espace vital, on est dans la conquête. Autrement dit, celui que j’admets dans mon espace vital est mon hôte et, par réciprocité, je suis aussi son hôte (en latin: hospes). En revanche, celui que je n’admets pas dans mon espace vital et qui par conséquent m’envahit n’est pas mon hôte, mais mon ennemi (en latin: hostis1). L’hostilité, c’est précisément le sentiment qui préside au conflit entre deux espaces vitaux ou considérés à tort ou à raison comme tels.

Note

  1. Cette érudition latinisante peut en agacer plus d’un, mais la langue française est une langue romane et je n’y peux rien!

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2. De la «colonation» à la colonisation, de l’immigré innocent à l’autochtone coupable

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