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La Martinique après le débat sur les articles 73-74 : état de lieux

5/ BREVE PROBLEMATIQUE DE LA CREATIVITE DANS LA MARTINIQUE CREOLOPHONE ET FRANCOPHONE

par Jean Bernabé, Professeur émérite des Universités

La réalité langagière est plus complexe que ne peuvent le laisser entendre ceux qui assimilent la langue aux objets industriels, voire artisanaux, et qui s’imaginent pouvoir la traiter comme telle, la modelant, la façonnant à partir d’une démarche de type volontariste.

Pour cette raison, j’ai toujours été et je demeure jusqu’à nouvel ordre opposé à toute « Académie créole », dont l’objectif serait de créer des sortes d’O.G.M linguistiques, soumis à la seule maîtrise des « faiseurs de langue » ; ou encore de dicter un « bon usage » en dehors d’une étude significativement approfondie des potentialités du créole qui, seule, peut servir d’amorce à une prise en charge collective de cette langue à travers la promotion de ses conditions et enjeux d’énonciation.

La maturation des langues est un processus lent et qui échappe aux locuteurs. Les grands écrivains, eux, peuvent par contre apporter au registre littéraire les ressources de leur génie. Mais pas de façon directe au parler ordinaire, ce dernier pouvant dans une certaine mesure être influencé par la langue écrite. Que serait en effet le français sans un Montaigne enrichissant ses textes de la variété dialectale de la France d’alors ? Sans du Bellay, Ronsard et autres écrivains ?

Assurément, la « Défense et illustration de la langue française » prônée par ces deux derniers ne serait que vaine idéologie si elle ne s’était incarnée dans leur propre production littéraire. Les écrivains, redisons-le, ne sont donc pas capables à eux seuls de modifier notablement le cours d’une langue. Tous ceux qui la parlent quotidiennement, la modifient inconsciemment et sans le vouloir nécessairement, cet effet étant la résultante collective de la somme des actes individuels de parole.

On l’aura compris, dans la conjoncture linguistique de la Martinique telle que je l’ai esquissée précédemment (cette conjoncture peut-elle changer en s’inversant, c’est là une véritable énigme !), la notion de "bon créole" est des plus problématiques et nous ne pouvons que la rejeter comme étant à ce jour hors de propos, hors de raison et surtout hors de saison. Les usages de cette langue sont flottants et pas du tout objectivés et le bon sens ordinaire ne peut que s’opposer aux diktats éventuels d’une normativité contraignante et bloquante qui supposerait l’existence d’un « créole grammatical », dont seuls les savants linguistes ou les auteurs créolisants seraient les uniques détenteurs. L’extrême variation que connaît le créole n’implique pas pour autant qu’il n’ait pas de grammaire. Toute langue a une grammaire, mais toute grammaire n’est pas normée.

D’aucuns ont pu se méprendre sur la notion mise à l’honneur par moi de « kréyol fondal-natal ». Ce dernier concept n’a jamais renvoyé à un registre de langue existant objectivement, mais à une construction encore virtuelle et qui ne peut qu’être collective. Tout le problème reste néanmoins de savoir comment les membres d’une collectivité « co-contruisent », « co-produisent » leur langue et surtout dans quelle mesure ils peuvent de le faire en vue de l’orienter dans tel ou tel sens.

N’oublions pas toutefois à cet égard que l’hébreu, langue nationale de l’Etat d’Israël, était une langue morte, essentiellement cultuelle, encore à la fin du XIXième siècle et que sa résurrection constitue un véritable miracle, dont il n’existe pratiquement pas d’autre exemple. Il serait trop long d’analyser et d’expliquer le succès de l’action volontariste de quelques militants sionistes sur cette langue.

Dans l'urgence de la communication, sauf à se contraindre à un exercice stylistique préalable que, redisons-le, ne vient pas toujours sanctionner une véritable clarté du discours, il reste à ce jour difficile d'échapper au parasitage du français par le créole, phénomène dont j’ai précédemment suggéré certains traits. On peut toujours tenter de parler une langue relativement artificielle, reposant certes sur des enquêtes et des travaux, mais pas le moins du monde assumée par la communauté linguistique. Bref, il est certain que parler un créole dit « créole GEREC » n’est pas encore le meilleur moyen de communiquer entre Martiniquais. Cela dit, faut-il éliminer pour autant la perspective esquissée par le créole dit « grangrek » au motif qu’on a affaire là à une pratique encore trop artificielle ?

Sous la conduite de l’Inspecteur Yves Bernabé, des programmes ont été conçus pour le primaire et le collège en matière de langue et culture créoles. Dans l’attente de leur effectivité, on ne peut que s’en réjouir. L’Ecole devrait être beaucoup plus consciente qu’elle ne l’est actuellement de son rôle dans l’avancée des propositions visant à régénérer et à orienter autant que faire se peut la créativité langagière des créolophones ? Qu’elle n’en ait pas encore les moyens adéquats demeure une évidence, qu’on aimerait voir abolie par une volonté plus marquée de traiter la langue créole avec les meilleurs instruments pédagogiques que ces derniers soient partiellement disponibles ou qu’ils soient encore à créer. On doit néanmoins se réjouir ce que le recteur de notre académie ait fait plus que prendre la mesure du problème, puisqu’il vient d’initier une démarche visant à contraster les deux langues, de manière à mettre en synergie leur étude.

Qu’il n’y ait pas de malentendu quant à ma critique du parasitage du français par le créole. Le problème, je le redis, n’est pas en soi d’établir je ne sais quelle distance artificielle entre français et créole. Ce dernier n’est-il pas une langue néo-romane, ou, si l’on préfère, afro-romane ? Nul n’ignore d’ailleurs qu’entre les langues romanes elles-mêmes (espagnol, français, italien, portugais, roumain etc.), il y a beaucoup de proximité tant au plan du vocabulaire que de la syntaxe. La forte parenté des vocabulaires respectifs et la similitude des structures grammaticales est imputable au latin, langue-mère. Soit, par exemple le mot français pression, il correspond à l'italien pressione, à l'espagnol presion, et au créole présion. Il en serait de même pour le mot table. On le voit donc, le créole ne saurait avoir en la matière de privilège dérogatoire lui permettant d’échapper à ce genre de similarités.

Ce qui est en cause, ce n’est assurément pas la proximité, voire l’identité des mots du créole par rapport à ceux du français (pourvu que cela reste dans des limites propres à l’ensemble de la famille romane). Ce qui est en cause, c’est plutôt le mécanisme qui engendre ces phénomènes en les amplifiant. Un Espagnol, un Français, un Italien, un Portugais, ou un Roumain ne parle pas sa langue maternelle en fonction du latin (que la plupart du temps, il ignore, puisque c’est une langue morte), mais en fonction d'une logique linguistique inhérente à sa langue elle-même.

Notre problème réside donc, d’une part, dans la disproportion causée par l’emprunt structurel et d’autre part, le mode de production de l’énonciation créole à partir d’une logique linguistique française, ce qui s’appelle, rappelons-le une fois de plus, du parasitage. Parler créole, n’est pas parler français avec çà et là des transformations phonétiques qui « font créole » et qui, en réalité, ne sont que des stéréotypes.

Devant cette situation, la créativité des Martiniquais n’est pas totalement prise en défaut, même si elle est encore bien loin d’être aussi opératoire qu’on pourrait le souhaiter. Diverses réactions s’esquissent. Je les énumère sans aucun souci d’exhaustivité :

1) retour aux mots anciens, démonétisés comme dézankayaj (action de décoincer), relancé par le président Marie-Jeanne, ou encore djoubaké (travailler dur), doukou (conjoncture), qui fait toujours plus gratifiant que konjonkti, potalan (important), réintroduits par le GEREC. On pourrait citer d’autres exemples, mais on notera que le corpus de ces mots qui ont réussi à être médiatisés reste très limité et d’un usage répétitif, comme s’ils n’étaient que des emblèmes plutôt que des outils de communication.

2) emprunt aux autres créoles caribéens à travers la démarche volontariste d’ouverture à un marché linguistique caribéen plus large. Cette pratique touche une sphère très limitée et n’a évidemment pas d’impact véritable sur l’ensemble de la population, tout simplement parce que le marché caribéen du créole n’est pas véritablement ouvert. Rares sont encore les échanges de vocabulaire entre Guadeloupe et Martinique, pour ne parler que de ces deux pays. C’est à travers la médiation du GEREC que quelques mots guadeloupéens comme pal (aide) ou véyatif (vigilant) sont entrés dans le vocabulaire d’une frange relativement importante de la population martiniquaise. Au point que certains jureraient que ces mots sont de vieux mots martiniquais. En quoi ils se trompent totalement ! Mais pourquoi leur enlever leurs illusions ? N’est-ce pas aussi de cette manière qu’une communauté s’approprie un vocabulaire étranger, en l’intégrant de manière fantasmatique à son imaginaire ?

3) la mise à la portée du plus grand nombre de textes présentant une certaine exigence stylistique sans pour autant ennuyer le lecteur, voire le décourager. C’est ce travail que fait de façon régulière depuis de nombreuses années Jude Duranty (Jid, comme André Gide, mais avec J initial et « e » final, plaisanterie que je trouve très symbolique et fort appropriée au sujet !). Je renvoie à la lecture hebdomadaire de sa rubrique Kréyolad, paraissant dans le magazine Antilla (et ici même - NDLR)

4) L’invention purement individuelle de mots dont il faut souligner le caractère faiblement opératoire. Les mots d’une langue ne s’inventent pas comme un couturier invente des habits qu’il parvient à imposer à travers des processus de mode et qui peuvent d’ailleurs avoir une certaine longévité.

S’agissant de la pratique d’invention individuelle de mots, il faut souligner qu’elle ne peut être efficace qu’à une condition : relever d’une logique reliée à l’imaginaire de la langue. Il convient, à ce propos, d’éviter la confusion si courante entre l’imagination (qui est une faculté individuelle) et l’imaginaire (qui est une compétence collective). Les créations de mots (ou néologie), même pratiquée par les individus les plus imaginatifs doit, pour avoir une chance de prendre, être reliées aux potentialités structurelles de la langue concernée. En fait, la créativité dans les langues est double : elle se fait soit en dehors des règles (ce qui la rend marginale et aléatoire), soit selon les règles de la langue en question (cette fois, avec plus de chances de s’imposer). Autant dire que s’agissant du créole, une approche non seulement structurelle mais encore cognitive de sa grammaire est indispensable au redressement collectif du rapport à cette langue. Je ne prétends cependant pas qu’il soit possible de rééditer le miracle de l’hébreu.

Les conditions historiques, psychoculturelles et psychosociales sont si différentes ! Cela dit, ici encore l’Ecole a une responsabilité encore peu ou pas vraiment assumée, sauf dans sa dimension universitaire. Là encore, l’effort devrait être poursuivi sans relâche sur une véritable politique de recherche, comme celle que nous avons voulu inaugurer il y a près de quarante ans au GEREC, avec, il faut le dire, des fortunes diverses.

Les chercheurs en linguistique créole ont donc un rôle non négligeable à jouer. Ce rôle, il faudra peut-être l’aborder ultérieurement, sous forme de suggestions. En tout cas, une chose est sûre : les spécialistes (prétendus, autoproclamés ou avérés) de cette langue ne sauraient aucunement se prévaloir, implicitement ou explicitement, d’une appartenance à on ne sait quelle aristocratie créoliste fermée, stigmatisant un « mauvais créole » qu’ils opposeraient à celui qu’ils voudraient construire. Comme si une langue était un objet ordinaire, manipulable à merci. Et pourtant, ô paradoxe, n’importe quel locuteur, au risque de compromettre sa communication avec autrui, a souverainement le droit d’apposer son sceau personnel sur sa langue, surtout si sa pratique s’inscrit dans la sphère de la littérature. C’est d'ailleurs le privilège de l’écrivain que de construire et déconstruire la langue en y créant son propre langage (pour reprendre une formule de Patrick Chamoiseau, superbement illustrée dans sa production littéraire).

On en arrive au nœud de mon propos : en matière linguistique, la créativité, quelle qu’en soient les modalités, les inventions quels qu’en soient les formes, constituent des éléments incontournables de la vie du langage. Et la vie du langage est une composante incontournable de la vie tout court. Une question se pose donc, cruciale :

indépendamment du droit et de la liberté de chacun, comment se trouve couplée la créativité langagière de chaque Martiniquais et celle propre à sa communauté, sommée de s’inventer un présent et de se dessiner un avenir politique, social et économique sous peine de dépérir ?

Assurément, aucune réflexion sur le « dézankayaj » ne peut se passer d’une telle réflexion. Essayons de la mener en toute sérénité et solidarité !

Prochain article :

La Martinique après le débat sur les articles 73-74 : état de lieux.

6. L’insécurité linguistique : stratégies d’auto-défense et d'identification des créolophones

Commentaires

koutcha | 16/11/2010 - 19:30 :
(Jid, comme André Gide, mais avec J initial et « e » final, plaisanterie que je trouve très symbolique et fort appropriée au sujet !). Il faudrait demander à Jean Bernabé d'éclaircir son propos sur ce passage car je ne vois pas ou il veut en venir. Je n'ai pas lu l'oeuvre de Gide. Cela a t'il à voir ? Je lis régulièrement les Kréyolad de Jid. Il y a là quelque chose qui m'échappe. Koutcha

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