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La Martinique après le débat sur les articles 73-74 : état de lieux

6 L’INSECURITE LINGUISTIQUE : STRATEGIES D’AUTO-VALORISATION ET D’IDENTIFICATION DES CREOLOPHONES

par Jean Bernabé, professeur émérite des Universités

{L’extension de la langue française à l’ensemble des couches de notre population n’implique pas forcément un enracinement profond de cette dernière dans la pratique globale de l’ensemble des locuteurs. Le français des gens catalogués intellectuels, a longtemps été très emprunté, voire ampoulé, marqué par une volonté hyper-correctrice, signe elle-même d’une véritable insécurité. Bien parler était synonyme de parler comme un livre. La magie du verbe continue encore à opérer, entretenant un rapport fétichiste à la langue française, même si une certaine évolution a marqué la mentalité de la population en raison des effets imputables aux diverses technologies modernes.}

{{La France en direct}}

Le progrès sans précédent des transports et la diversification des médias audiovisuels ont favorisé une plus grande égalité et efficacité des modes d’accès en temps réel « au français de France ». Les Martiniquais ont donc été amenés par la force des choses à prendre du recul avec une certaine forme de complexe d’infériorité linguistique, dont l’une des manifestations les plus étonnantes consiste en l’imitation de l’accent supposé parisien, sans que, parfois, l’on n’ait jamais franchi l’Atlantique. Cette pratique purement fantasmatique correspond à ce que localement on appelle le {palé bwodé}.

Conformément à la métaphore de la broderie, on a affaire à une parlure faite d’affèterie, notamment dans la manière de prononcer : bouche en « cul de poule » et attention particulière à l’endroit du son « r », réputé imprononçable en raison du caractère lippue des nègres. On s’en doute, les connotations raciales et sociales de ce comportement langagier ne sont plus à démontrer.

Ces progrès technologiques assurent aujourd’hui un égal accès de tous au parler de la France Hexagonale (ou {métropole}, terme dont j’ai déjà eu l’occasion de justifier l’emploi au nom du simple réalisme politique). Cette situation nouvelle a rendu pour ainsi dire inutile pour la plupart des gens toute velléité de distinction par le « {palé brodé} », qui était une manière de montrer qu’on avait « fait France ». Cela, de façon réelle (ce qui vous donnait un ascendant sur les {bitakos} encore enchaînés à la plantation ou au village) ou de manière fictive (ce qui ne pouvait que compenser le déficit de prestige lié au fait d’être toujours resté sur place).

Aujourd’hui, la contamination de l’accent martiniquais par ceux de l'extérieur opère dans un champ plus vaste qu’auparavant en raison de la diversité des accents désormais repérables, en particulier dans l'Hexagone. Les jeunes pourront, par exemple, se laisser influencer de façon plus ou moins forte par tel accent de banlieue en rapport avec l’admiration éprouvée envers telle ou telle star du hip hop. D’autres pourront, en fonction du contexte d’énonciation, vont soit garder leur manière de prononcer cataloguée comme typiquement martiniquaise, soit s’adapter de façon plus ou moins marquée à l’accent de son interlocuteur, si ce dernier vient de l’Hexagone. En d’autres termes, on se trouve dans une vaste interaction, bien différente de celle qui, avant le contact généralisé avec la « parole française de France », produisait des stratégies langagières de valorisation visant essentiellement à panser une blessure de l’âme.

« Garrrçon, in vè dè biè ! »

Le "parler brodé" a donc été dénoncé comme la marque d'une aliénation. On se souvient de l'anecdote citée par Frantz Fanon dans {Peaux noires, masques blancs.} Il raconte donc l'arrivée en France d'un Martiniquais fraîchement débarqué de sa campagne après une traversée transatlantique et, dans un bar du Havre, interpellant le garçon dans les termes suivants : "Garrrrçon, in vè dè biè". Les choses ont quelque peu changé. Aujourd'hui, la pratique qui tend à se généraliser en ce qui concerne la prononciation du français revêt une forme moins fantasmatique. D’ailleurs personne ne note avec stupeur le fait qu'un Martiniquais dise : "chépa" pour "je ne sais pas" ou encore "chui là" pour "je suis là". Pourtant, à l'époque où j'étais adolescent, il ne serait jamais venu à mes condisciples ou à moi même de "manger" les syllabes des mots, ce qui nous apparaissait comme une manière non martiniquaise de parler. Nous n'avions pas forcément lu Fanon et sa dénonciation de l'aliénation culturelle, mais un certain bon sens nous faisait distinguer ce qui pouvait passer pour ridicule de ce qui relevait du naturel local. Il faut savoir qu’une telle prononciation « mangeuse de syllabes » n’est possible en français que parce que cette langue comporte des « e » dits muets, qui, précisément pour cette raison peuvent être éliminés. Il n’est pas possible de supprimer de la même manière les syllabes du créole, qui ne connaît pas le « e » muet. Si cette opération devait se réaliser en créole, ce serait uniquement à partir d’un mot issu d’un terme français comportant ce « e » muet. En sorte que le jour où un créolophone martiniquais dira sans que cela ne choque personne : « Man pa rété {chmiz} ankò » (français : il ne me reste plus de chemise) au lieu de : « Man pa rété chimiz ankò », ce jour-la, on pourra considérer que le créole est véritablement lancé sur un pente décadente, si tant est que l’évolution des langues corresponde toujours à une décadence. Vaste question !

Tout cela étant dit, le fait que l’amplification de cette pratique consistant à « manger » les syllabes ne choque plus personne révèle un tournant dans notre rapport au français : l’adaptation de ce qu'on peut appeler pour aller vite "l'accent martiniquais" à celui qui tend à être dominant en France métropolitaine et qui, en fait, caractérise les parlers d'oïl. Plus rien à voir avec le{ palé brodé}. On assiste là à un phénomène de standardisation, phénomène auquel échappe encore l'accent méridional, lequel caractérise les parlers d'oc. Ces derniers présentent, il faut le reconnaître, une plus grande résistance que celui des créolophones aux influences venus du nord de la France. Cela s'explique aisément par le fait que notre base sociolinguistique est plus faible que celle de la France méridionale, ce qui peut aisément s'expliquer par les caractéristiques de notre histoire, marquée par l'esclavage et ses conséquences psychoculturelles. Il serait aberrant de focaliser notre identité langagière dans le refus d’une évolution dont nos volontés individuelles n’ont pas la maîtrise. Ce serait, de plus, avoir une conception essentialiste de l’identité que de la croire à l’abri des évolutions historiques. Il faut savoir situer les enjeux identitaires au bon endroit. Là réside toute la difficulté à produire un projet politique qui ne soit pas victime de mirages identitaristes, véritable plaie pour les sociétés en quête d’assises.

{{La double peine}}

On ne peut donc nier l’instauration d’une relation plus décontractée à la langue française. Si elle a rendu moins insécure le rapport à cette langue, en revanche, elle ne l’a pas pour autant fait plus intense. Le Martiniquais n’est pas pour autant davantage ancré dans la langue française. Les enseignants peuvent mesurer à quel point le rapport des élèves, voire des étudiants, à la grammaire de la langue de l’Ecole est problématique. Cette situation résulte de causes locales liées aux conditions sociolinguistiques d'implantation du français sur le "tuf" lui-même problématique du créole, mais aussi à des mécanismes plus généraux, imputables à l'enseignement de masse, dont les jeunes Martiniquais partagent les dommages avec tous les autres élèves et étudiants de France et de Navarre. La démocratisation de l'enseignement est une belle idée, sa réalisation n'a pas toujours été à la hauteur des enjeux.

L’Ecole, faute d’avoir pris la mesure des évolutions qui se sont produites dans la compétence globale des élèves, a continué à proposer un modèle linguistique assez fantasmatique lui aussi, parce que plus très bien défini. Il y a donc souvent disparité, voire conflit, entre les différentes manières de parler français des jeunes et les attentes normalisatrices du maître, lesquelles en soi n’ont rien de scandaleux au sein d’une république à vocation universaliste. Ce qui fait problème, ce n’est pas la norme en tant que telle (il en faut une pour l’Ecole), mais l’absence de {{passerelles}} avec les diverses pratiques qui lui sont extérieures, que ces dernières soient standardisées ou non. La donnée locale martiniquaise vient, redisons-le, se rajouter à une réalité fonctionnant à l’échelle du système éducatif français, à savoir l’insuffisante mise en œuvre du traitement d’une situation linguistique où le décalage entre les façons populaires et bourgeoises (données pour cultes) de parler constitue une des causes de l’échec scolaire, encore que la France ne soit certainement pas le seul pays confronté à ce genre de problèmes. On constate donc que le déficit langagier du Martiniquais de base (déficit qu’il conviendrait d’analyser plus en profondeur dans un cadre plus adéquat) ne concerne pas seulement son créole, mais qu’il caractérise aussi son français, censé pourtant être {{la}} langue de son développement. La double peine, en quelque sorte !

{{Nous ne sommes pas des robots, mais…}}

Tout cela étant dit, on aurait tort de considérer les pratiques verbales comme les seules à devoir rendre compte de la personnalité des peuples. Il faut tenir compte aussi de la gestualité et, d’une façon générale, de la relation au corps. De ce point de vue, les jeunes Martiniquais marquent une forte tendance à trouver leurs modèles dans la culture afro-américaine, qui elle-même influence de plus en plus le monde occidental. La gestualité qui s’exprime dans les stades et autres terrains de sport est de plus en plus liée à la culture des Afro-descendants. Les manières de se tenir debout, de se saluer, de marcher, de danser, de rire, de se coiffer sont de plus en plus standardisées sur ce modèle dominant dans notre jeunesse. Nous sommes là dans un effet de mondialisation qui vient interférer avec des phénomènes soit locaux, soit d’origine européenne en relation avec le statut de la Martinique, département français. Les traits qui aujourd’hui dessinent le profil martiniquais (mais très certainement aussi guadeloupéen ou guyanais) sont d’une complexité dont le système d’éducation (scolaire ou familial) n’a absolument pas pris la mesure. L’ensemble de nos moyens d’expression s’inscrit à l’intérieur d’une sphère qui est gérée collectivement selon un « logiciel » dont nous ne connaissons pas bien les paramètres, faute de les appréhender de la manière la plus appropriée.

Il y a lieu, me semble-t-il, de penser que les dysfonctionnements affectant notre société ne sont pas de simples {{pannes mécaniques}}, mais des{{ pannes « logiques}} » générant des « {{bogues}} ». Cette métaphore informatique ne vise pas, tant s’en faut, à présenter les Martiniquais comme autant de robots. Sans le moins du monde minorer la part des conflits de classe et des divers rapports de domination dans les problèmes de notre société, elle ambitionne plutôt de les inciter à revisiter la manière dont ils appréhendent leur présence au monde. N’est-ce pas le meilleur moyen d’espérer pouvoir diagnostiquer les causes de notre mal être et de tenter d’y porter remède ? Aucune thérapeutique ne peut faire l'économie d'un regard lucide sur soi et d'une puissante volonté collective de changement. Là, bien sûr, où l’humaine condition rend imaginable et possible le changement. Comment connaîtra-t-on le champ du possible sans l’avoir exploré ? Et comment l’explorer sans s’éloigner résolument des chemins battus des discours verbeux et autres gesticulations ? Comment parvenir à joindre le geste idoine à la parole pertinente. Encore une vaste et insondable question. Il n’en faut pas moins l’aborder !

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