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A propos de quelques réflexions de René Maran sur la Martinique, l'esclavage et la colonisation

Charles W. Scheel
A propos de quelques réflexions de René Maran  sur la Martinique, l'esclavage et la colonisation

Grâce aux efforts de numérisation du “Fonds Camille René Maran” donné par la veuve de l'écrivain à la République du Sénégal et conservé à la Bibliothèque de l'UCAD de Dakar, a été découvert récemment un tapuscrit inédit de l'auteur de Batouala, datant des années 1940, intitulé “La Révolution Française et la Martinique”, qui touche à bien des questions de l'actualité la plus brûlante aux Antilles. Si ce document de 116 pages semble avoir été inspiré par “un fort intéressant discours [tenu] à l'occasion du cent-cinquantenaire de la Révolution Française, [par] M. G. Spitz, Gouverneur de la Martinique” – sans doute, donc, en 1939 – quelque 90 pages du texte s'inscrivent dans une partie intitulée “La Martinique”, qui constitue une histoire de la colonisation de l'île entre 1493 et 1802, suivie de quelques pages de commentaires de René Maran sur la question de l'esclavage.

Peut-être n'est-il pas inutile de rappeler, à l'approche de la commémoration du centenaire du Prix Goncourt que Maran a obtenu en 1921 avec Batouala, “Véritable roman nègre”, que l’œuvre publiée en cinquante ans par ce grand écrivain français du vingtième siècle, comporte une vingtaine de volumes. On y trouve quatre recueils de poèmes, deux romans autobiographiques, des nouvelles africaines et françaises, les six romans de l'admirable cycle de la brousse africaine (dont Batouala n'a été que le premier, et qui inclut aussi plusieurs contes animaliers), de nombreux essais de nature historique et/ou ethnographique concernant divers pays africains, et une série de biographies consacrées à de grandes figures comme Livingstone, Savorgnan de Brazza, Félix Éboué, Bertrand Du Guesclin, et à treize Pionniers de l'Empire. Cette dernière série, qui concerne l'Empire français en Amérique et en Afrique, a été publiée en trois volumes et inclut des études sur d'illustres explorateurs comme Jean de Béthencourt, Jacques Cartier, Nicolas de Villegaignon, Samuel Champlain, Pierre Belain d'Esnambuc et Cavelier de la Salle, notamment. Sachant que tous ces textes ont fait l'objet d'études préalables scrupuleuses des sources disponibles pour un écrivain installé au cœur de Paris, il convient de souligner à quel point René Maran était informé sur des questions qui paraissent souvent abordées aujourd'hui sur le mode du ressenti immédiat que la technologie des réseaux dits « sociaux » permet de diffuser et d'amplifier presque instantanément.

Ce qui ne veut nullement dire que l'érudit René Maran aurait été un insensible. Même aujourd'hui, beaucoup savent que le succès de Batouala a été dû surtout au scandale créé par la célèbre préface du roman, dans laquelle son auteur avait eu l'audace de dénoncer de sordides réalités de l'action coloniale française en Oubangui-Chari, bien peu compatibles avec le paravent officiel de la “mission civilisatrice” de l'entreprise. Dix-huit ans avant le “cri” qu'avait inspiré à l'étudiant parisien Aimé Césaire, l'état de la Martinique lors de son retour au pays natal au cours de l'été 1937, Maran avait donc exprimé, dans sa préface, son indignation face aux traitements des Indigènes africains par une administration coloniale dont lui-même – comme tant de Guyano-Antillais – faisait partie.

Mais c'est la suite de l'oeuvre de l'écrivain qui devait révéler à quel point il avait été affecté, dès le premier jour de son existence, par le colonialisme. Sa naissance-même à Fort-de-France le 5 novembre 1887, était due à la nomination de son père, le Guyanais Herménégilde Léon Maran (1864-1910), dans les services administratifs coloniaux de la Martinique, où René allait vivre ses quatre premières années, avant de suivre la famille pour une mutation du père au Congo-Gabon en 1891, puis se trouver confié dès l'âge de six ans à un internat de Bordeaux où il devait grandir séparé de ses parents jusqu'à son bac. Des recueils de poèmes ou des romans avec des titres comme Le Chemin de solitude, Le Coeur serré, L’Homme qui attend, Un Homme pareil aux autres, Défense d'aimer, traduisent avec finesse à quel point René Maran a été un enfant puis un homme blessé. Blessé par la solitude et le sentiment d'altérité que diverses situations existentielles ont imposés à l'enfant puis à l'homme noir. D'abord en France, dans une société à très forte majorité blanche puis, en Afrique, dans une société dominée par une petite minorité blanche, où il a pris le relais de son père dans l'administration coloniale, de 1909 à 1924 et trouvé la matière de son roman sur “Batouala, le Mokondgi”, initié dès 1912, mais vécu aussi bien des situations difficiles, voire traumatisantes.

 

Savorgnan de Brazza

Une centaine d'années après tout cela, et quelque soixante ans après l'écroulement des empires européens et l'époque des “Indépendances”, que penserait un René Maran de l'actualité mondiale autour de la question de la décolonisation? Il y a moins de quinze ans, la République du Congo a fait venir d'Alger et accueilli en grande pompe, les restes de l'explorateur Savorgnan de Brazza et de sa famille, pour les inhumer dans un Mémorial imposant à Brazzaville, “recouvert de marbre blanc de Carrare et décoré à l’intérieur par une grande fresque représentant les grands moments de la vie de l’explorateur, réalisée par des artistes de l’école de peinture de Poto-Poto” (ce monument, devant lequel se dresse une statue colossale en marbre blanc de Savorgnan en costume indigène, doit être complété par un musée, un centre de conférences et une bibliothèque axés sur ses explorations ; cf. Wikipedia). Rappelons que dix ans après le début de ses explorations, Savorgnan a été nommé en 1885 commissaire général du Congo – l'un des quatre États de l'Afrique-Équatoriale française, avec le bourg Brazzaville comme capitale – poste dont il allait être écarté en 1898 “pour s'être opposé à la décision du ministre des Colonies, André Lebon, de soumettre les territoires qu’il avait gagnés à la France au régime de la concession, déjà en vigueur au Congo belge”. C'est la création en 1891 de la colonie du Congo français (incluant l’actuel territoire gabonais jusqu’en 1904) qui allait susciter la mutation du père de René Maran de Fort-de-France à Brazzaville et donner par conséquent un intérêt personnel à la biographie que Maran a publié en 1941 sous le titre initial Brazza et la fondation de l'A.-É.-F. (Paris, Gallimard, coll. La découverte du monde, 240 p. ; édition définitive sous le titre Savorgnan de Brazza, Paris, Éditions du Dauphin, 1951, rééditée en 2008).

“Le livre de René Maran, le plus complet, semble-t-il, qu'on ait consacré jusqu'ici à la personne et à l'œuvre de Brazza, raconte, par le menu, avec une évidente sympathie, cette vie ardente et féconde”, soulignait le prière d'insérer de 1941. Dans un article récent, Nicolas Martin-Granel, parlant du même livre, estime que “même si l’écriture de Maran peut paraître sacrifier souvent au panégyrique du conquérant, l’admiration du biographe va surtout à l’œuvre plus tardive de son héros, parce qu’elle est largement occultée voire déniée, celle qui a consisté, lors de sa dernière mission à Brazzaville, à dénoncer la mise en coupe réglée – sous prétexte de 'mise en valeur' – de 'sa' colonie par la nouvelle vague de colons, marchands et fonctionnaires” (Cf. Etudes africaines 197, 2010 : Jeux de mémoire, p.293-307, “Abracadabrazza” or the Novel of Pierre Savorgnan de Brazza’s Monument). Martin-Granel fait allusion ici à la mission d'inspection des conditions de vie au Congo, confiée à Savorgnan en 1905, et qui lui a été fatale puisqu'il est mort à Dakar, sur le chemin de retour, de dysenterie (ou d'empoisonnement) – tout ceci à peine cinq ans avant que René Maran ne découvre lui-même les postes coloniaux de l'Oubangui-Chari. Que la RDC ait rebaptisé sa capitale 'Léopoldville' en 'Kinshasa' dès 1966 ne surprend guère, au vu de l'implication personnelle du souverain belge dans l'exploitation forcenée de ce qui fut longtemps 'sa' colonie. Mais malgré la controverse suscitée au Congo-Brazzaville par l'érection du Monument/Mausolée à la mémoire de son fondateur, le nom de la capitale ne semble pas menacé, actuellement, de se voir effacer des cartes.

 

Belain d'Esnambuc

Il en va autrement d'une autre grande figure de l'Empire français à laquelle Maran a consacré quelque 80 pages de son volume II des Pionniers de l'Empire (Paris, Albin Michel, 1946, p.144-223): Pierre Belain, sieur d’Esnambuc, “marin, flibustier, aventurier et colon français né le 9 mars 1585 à Allouville (Seine-Maritime) et mort en 1637 à Saint-Christophe, Antilles; à l'origine de la première 'collonye' française en fondant le Fort Saint-Pierre en Martinique sous l'impulsion du cardinal de Richelieu; occupant de 1625 à 1637 Saint-Christophe, la Martinique, la Tortue, la Guadeloupe, et Marie-Galante” (cf. Wikipedia). Avec ce personnage, Maran revient aux débuts du colonialisme français dans la Caraïbe, plus de deux siècles avant la colonisation de l'Afrique, et il le fait en rappelant d'abord les extraordinaires prouesses du navigateur Christophe Colomb, découvreur – non de 'l'Amérique' – mais de nombreuses îles de la Caraïbe, comme cette Madinina, où il passa trois jours en juin 1502, avant de retourner mourir en Espagne, épuisé et déconsidéré, quelques années plus tard. En introduisant le personnage de Pierre Belain, Maran a soin de décrire sa situation de cadet d'une famille normande de petite noblesse, dans une France mise à feu et à sang par les guerres de religion, y compris sur les terres des d'Esnambuc. Un cadet dans les veines duquel court néanmoins “le sang des Vikings”, et qui ne trouve rien de mieux que de s'embarquer à dix-huit ans, en 1603, “à bord d'un brigantin de quarante tonneaux en partance pour les 'Cannibales et autres lieux'” (p.162). Ce n'est qu'après avoir fait ses preuves de marin pendant dix-sept ans de bourlingue et de chasse aux galions qu'il peut signer comme capitaine de vaisseau au Havre, pour des voyages vers l'Amérique, où il veut trouver quelque île “fertile et propre à être habitée par des Français” pour s'y poser. Suivent alors les expéditions de plusieurs années à Saint-Christophe, en concurrence avec les Anglais, dont le rapport positif convainc Richelieu de signer en 1626, avec d'Esnambuc et du Roissey, ainsi qu'une série d'actionnaires apportant chacun deux mille livres dans l'affaire, la “Charte de concession de l'île saint-Christophe et autres îles voisines”, afin de “faire habiter lesdites îles par quantité de Français pour instruire leurs habitants en la religion catholique [...] à la gloire de Dieu et l'honneur du Roi, sous l'autorité et puissance duquel ils désireraient, lesdits habitants, vivre et conserver lesdites îles en l'obéissance de Sa Majesté”.  

Et Maran de résumer la dizaine d'années d'efforts renouvelés de la part de d'Esnambuc – et de vicissitudes de toute sorte – qui font que “le bruit du succès qui couronne sa sage et virile administration ne tarde guère à franchir l'océan... et on le presse de donner de l'extension à son entreprise”, laquelle aboutit à une nouvelle charte signée par le grand Cardinal le 12 février 1635, celle de “La Compagnie des Isles de l'Amérique”, qui oblige Belain à faire par contrat ce dont il rêve depuis longtemps: “prendre possession au nom du roi, non seulement de la Guadeloupe, de laquelle dépend Marie-Galante, mais encore de la Dominique et de la Martinique” (p.204). Belain entreprend donc la colonisation de ses îles mais rencontre tant de difficultés et d'obstacles (trahisons et incompétences d'associés, tempêtes destructrices, retards inexcusables dans le ravitaillement des îles, révoltes d'indigènes excédés par les mauvais traitements infligés par des forbans ou des colons imbus de leur supériorité...) qu'il s'épuise à la tâche et meurt à Saint-Christophe en 1637, car La Compagnie des Isles ne voulait accorder de congé à celui auquel ils avaient confiés l'administration de leurs intérêts et dont Richelieu aurait dit que, avec lui, “le roi perd l'un des plus fidèles serviteurs de son État” (p.221).

 Si le souvenir de Belain d'Esnambuc, fondateur de la “collonye” de Martinique, continue d'être entretenu dans son pays natal normand, on sait qu'à Fort-de-France, sa statue, érigée sur la Savane en 1935, a été récemment – le 26 juillet 2020 –  “mise à bas par des militants anticolonialistes puis détruite à coups de masse (visage enfoncé et décapitation), au son des tambours et des chants” (cf. Wikipedia). Moins brutalement mais de manière remarquablement expéditive, la statue du successeur de Belain en Martinique, son neveu Jacques du Parquet, a été déboulonnée au Prêcheur le 6 août 2020, suite à une décision du conseil municipal de la ville, la veille au soir, “qui a pris effet ce matin avec le déplacement de la colonne tronquée en hommage à Jacques Du Parquet, le premier gouverneur de l’île. [Il a été décidé également] d’organiser, en mai 2021, un forum citoyen qui prendra la forme d’un procès symbolique à caractère pédagogique” (cf. “Un symbole colonial déplacé au Prêcheur”, France-Antilles Martinique, jeudi 6 Août 2020). La formule “forum citoyen qui prendra la forme d’un procès symbolique à caractère pédagogique” est intrigante, mais offrira peut-être l'occasion de discussions plus approfondies que certains communiqués militants diffusés sur les réseaux, dans le débat général actuel sur des notions aussi complexes que « la décolonisation culturelle » et l'opposition « Histoire-Mémoire », qui semble être passé en mode de surchauffe aux Antilles – sans doute en sympathie avec les actions globales de protestations contre les violences policières raciales, aux USA, en France et ailleurs.

 

L’œuvre de René Maran

Dans ce contexte, l’œuvre de René Maran – quoique datée, évidemment – apporte des éclairages d'un grand intérêt, car elle est le fruit combiné du talent, de l'érudition et de la réflexion d'un homme souvent placé en position conflictuelle et qui justement n'était pas “pareil aux autres”, comme il l'a si souvent souhaité (il lui faudra quinze ans pour oser demander la main de la femme blanche qu'il voulait épouser, car ce n'est pas en Afrique, où il a passé son bel âge de 23 à 37 ans, célibataire, qu'il a trouvé la compagne de sa vie). Si, avec Batouala, il a pu écrire en effet un “véritable roman nègre” – mais non africain –, c'est parce que sa peau noire lui a permis d'observer les Bandas comme un administrateur blanc, du même poste de Grimari, n'aurait pu le faire, et comme nul Banda n'aurait pu l'écrire à cette époque, puisque aucun Africain de ces postes de brousse n'avait encore eu accès à l'éducation européenne dont lui – et déjà son père – avaient bénéficié dans “les vieilles colonies” ou en France. Si dans sa préface, Maran n'a pas hésité à dénoncer les pratiques honteuses de l'exploitation des indigènes par le système colonial, cela ne l'a pas empêché de reconnaître les qualités exceptionnelles des grands pionniers de l'Empire. On doute qu'il comprendrait l'intransigeance des adeptes actuels de la cancel culture, qui relève à la fois de la censure des opinions du présent et de l'effacement des signes du passé, et dont les actions semblent relever davantage de “l'indignation scénarisée”, immédiatement gratifiante par diffusion de vidéo, que d'un quelconque programme politique. L’œuvre de Belain d'Esnambuc en Martinique justifie-t-elle que sa statue soit détruite avec rage, comme celle d'un grand commerçant négrier de Liverpool ou d'un colonel sudiste des USA?

Pour nos sensibilités démocratiques hyper-modernes du 21e siècle, la moindre tache “colonialiste” ou pire “esclavagiste”, même dans un passé lointain, est devenue intolérable, et semble effacer toute notion de mérite personnel autre. Or des déclarations solennelles de “prise de possession” d'un territoire quelconque au nom d'une couronne quelconque entre 1492 et 1792, qui nous paraissent risibles aujourd'hui, étaient parfaitement usuelles dans ce que l'on peut appeler la “civilisation monarchique chrétienne d'Europe”, comme la conquête de territoires du bassin méditerranéen et de l'orient au nom d'Allah, entre 630 et 1453, avait été « usuelle » pour divers Califats de l'Islam conquérant. Ces développements étaient manifestement de type colonial, comme les empires d'Afrique, d'Amérique et d'Asie l'avaient été à leur échelle avant les colonisations européennes. Que veut dire alors “décoloniser”? Effacer toute trace d'une interférence par un peuple venu d'ailleurs depuis la nuit des temps?

Le souvenir du passé a longtemps relevé uniquement – et universellement – de la tradition orale qui célébrait notamment la geste des héros. Ce que le cycle romanesque de la brousse africaine de René Maran rappelle au lecteur occidental de manière admirable (car il a été rédigé sur une période de quarante ans avec une invention et une maîtrise stylistique brillantes et constantes), c'est que vers 1910 la brousse reste le territoire de bêtes sauvages qui menacent continuellement les humains : comment se protéger du lion, de la panthère, du buffle, de l'éléphant, des armées de fourmis rouges dévastatrices ou du crocodile, sur les chemins ou dans des cases entourées de frêles palissades de branches ? Dans ce contexte, le héros est le guerrier intrépide qui ose affronter la bête de face, et toute la société tribale est construite sur la préparation des jeunes gens à ce rôle, par rites de passage successifs. Devient chef ou « mokondgi » celui qui su passer les épreuves, s'imposer aux autres et vaincre ; sa force et sa bravoure lui valent respect et traitement de faveurs, offrandes, femmes et esclaves – capturé.e.s lors des raids dans les tribus ennemies. Jusqu'au jour où un jeune Bissibi'ngui s'avise de vouloir écarter le vieillissant Batouala...

Dans le tapuscrit inédit de Maran, mentionné en début d'article, l'écrivain termine son histoire de la Martinique en revenant sur la question de l'esclavage, qu'il introduit ainsi:

« Ce raccourci de [la] colonisation martiniquaise serait incomplet, si l'on ne disait mot des différentes races d'hommes qui ont contribué à mettre en valeur la colonie fondée par Belain d'Esnambuc, et si l'on passait sous silence ce qu'il importe de savoir de la question de l'esclavage aux Antilles. / L'esclavage remonte, non seulement à la plus haute antiquité, mais aussi aux premiers temps de la race humaine. Un clan exterminait un autre clan, une tribu en exterminait une autre, le résultat était toujours le même. Ils emmenaient tous deux en esclavage les femmes et les enfants de leurs adversaires, vaincus et anéantis. / Il a existé de tous temps. Il en existe encore... » (p.109-110)

 

Mais de là, Maran passe à l'introduction des esclaves noirs aux Antilles :

 

« [qui] fut le seul moyen qu'on trouva pour remédier à la disparition de la main-d’œuvre caraïbe dans les îles et territoires découverts et connus par Christophe Colomb et ses lieutenants. Les Caraïbes ignoraient tout travail régulier. Le R.P. Jean-Baptiste du Tertre, surnommé par Pierre Magny, l'Hérodote des Antilles, a dit de ce peuple qui préférait se laisser mourir d'inanition plutôt que se se laisser asservir: “on ne remarque aucune police parmi eux. Ils vivent tous à leur liberté. Boivent et mangent quand ils ont faim et soif. Ils travaillent et se reposent quand il leur plaît... Il n'y a pas de peuple au monde qui soit plus jaloux de sa liberté et qui ressente plus vivement et plus impatiemment les moindres attaques qu'on y voudrait porter. Aussi se moquent-ils de nous quand ils voient que nous obéissons à nos supérieurs. Ils disent que nous sommes les esclaves de ceux à qui nous obéissons, puisqu'ils se donnent la liberté de nous commander, et que nous sommes assez lâches pour exécuter leurs ordres.” / Tel était le caractère des Caraïbes et leur comportement ordinaire... » (p.111-112)

 

De cette image d'une Caraïbe idyllique (qui, à lire bien des chroniques ou études ethnographiques, ne paraît pas généralisable à toutes les ethnies de la région), Maran passe à une analyse de “l'odieux Code Noir”, introduit par Colbert pour régler la gestion des esclaves africains dans les colonies du Roi de France, et finit par une anecdote sur la question de l'esclavage de blancs par les Rois d'Angleterre qui :

 

“pendant les difficultés religieuses et politiques des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, donneront assez fréquemment aux seigneurs de leur entourage, des populations vaincues. / En 1742, M. de Caylus, lieutenant général aux îles, narrait au Ministre de la Marine, “La prise d'un corsaire de la Martinique, par un navire anglais où étaient 160 écossais, dont 16 femmes, condamnés par Georges II à être vendus comme esclaves, pour s'être ralliés au 'Prétendant'” (p.114)

 

De telles considérations ne répondent pas à toutes les interrogations d'aujourd'hui autour de “la question coloniale”, mais elles permettent de mettre bien des choses en perspective. Il faut, bien sûr, remettre en cause les manifestations tardives de la célébration de l'Empire colonial français, comme cela s'est encore fait lors des commémorations du Tricentenaire en 1935 – dont l'indécence n'a échappé ni à Maran, ni aux soeurs Nardal, ni aux jeunes défenseurs de la Négritude, Césaire, Senghor et Damas, dans les cercles du Paris noir et/ou créole, ni à Henri Jean-Louis Baghio'o à Sainte-Anne de Guadeloupe. Si Maran a rappelé que l'esclavage était une pratique universelle de conquête, il convient d'ajouter que le fait que des monarchies européennes se réclamant du christianisme aient pu mettre en place une traite négrière effarante d'horreur pendant des siècles – en dépit des protestations d'un Las Casas – restera à jamais aussi honteux que la participation de la Troisième République française au découpage de l'Afrique et de l'Asie pour une exploitation racisée et souvent inhumaine de leurs ressources – alors que le Gouvernement provisoire de la brève Seconde République avait pourtant réussi à faire adopter le deuxième Décret de l'abolition de l'esclavage en France, en avril 1848.

René Maran a évoqué ce moment aussi, dans l'introduction de son inédit sur “La Révolution française et la Martinique”, et émis alors l'opinion que “L'apostolat de Schoelcher, dont le nom restera toujours vénéré à la Martinique, acheva de préparer les esprits [à accepter l'abolition de l'esclavage]” (p. 7). On peut regretter que les événements du vendredi 22 mai 2020, journée de commémoration de l’abolition de l’esclavage en Martinique, lui aient donné tort, puisque deux statues de Victor Schoelcher ont été détruites ce jour-là avec une violence sidérante, notamment dans les injures inexplicables proférées par les assaillant.e.s pendant la destruction, dûment filmée.

Quoi qu'il en soit, des « Projets René Maran » sont en cours dans le cadre de collaborations du CRILLASH avec divers départements de lettres et bibliothèques (de l'Université des Antilles, de l'Université de Guyane, de l'UCAD de Dakar, de la Ville de Bordeaux) et diverses archives, dans le but de créer un site web René Maran (comme le SCD de l'UA en a conçu un pour Maryse Condé) et de susciter des rééditions de l’œuvre publiée, ainsi qu'une édition critique des œuvres complètes par ITEM-CNRS, comprenant les inédits et les volumineuses correspondances du grand écrivain.

 

Schoelcher, août 2020

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