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Alerte bancaire à la Martinique. Le Crédit martiniquais est mal en point. MaisBercy veille sur ses amis

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Alerte bancaire à la Martinique. Le Crédit martiniquais est mal en point. MaisBercy veille sur ses amis

Fort-de-France envoyée spéciale

Depuis quelques semaines, le ministère de l'Outre-Mer s'affole, Bercy s'inquiète, et Matignon, aiguillonné par l'Elysée, pousse son petit monde à régler rapidement et discrètement le cas d'un lilliputien de la banque française, privée de surcroît: le Crédit martiniquais.

Les coulisses ministérielles agitent le chiffon rouge: «Attention, l'affaire est économiquement désastreuse et politiquement sensible.» C'est que le Crédit martiniquais est touché par le syndrome Crédit Lyonnais: 500 millions de francs net de créances douteuses, pour un résultat d'exploitation de seulement 70 millions en 1995. Un établissement moins «sensible» se serait vu menacé d'un retrait d'agrément bancaire (Pallas Stern et la BCP en ont fait l'expérience). Mais la République a ses impératifs, et le gouvernement ses favoris. La banque des patrons. A Fort-de-France, le Crédit martiniquais est connu comme le loup blanc. Les Foyalais, les habitants de Fort-de-France, l'ont baptisé «banque des békés», la banque des Blancs créoles, la banque des patrons. Une vingtaine de familles qui verrouillent l'économie locale (80% des terres agricoles et la quasi-totalité des grandes entreprises), et depuis 1922, le capital du Martiniquais: les Fabre, les Hayot (une des plus grosses fortunes de France), les Huygue Despointes, les Aubéry, les Pompignan...

Aujourd'hui, la banque des békés toise sans complexe ses deux illustres voisines, la Société générale et la BNP Martinique ­ seul le Crédit agricole la dépasse. Le Crédit martiniquais draine 14% de l'épargne locale et finance plus de 20% de l'économie. Les fonctionnaires ­ difficile d'éviter le Martiniquais quand on travaille pour l'Etat français ­ et quelque 7 000 PME locales confient leur bas de laine à la banque du pays. Pour leur part, les békés (qui détiennent 85% du capital via le holding Cofidom) sont plus prompts à l'emprunt qu'au dépôt. Curieux mélange des genres, où les propriétaires d'une banque sont aussi les principaux bénéficiaires de ses largesses. Vaille que vaille, le système a fonctionné jusqu'à la fin des années 80. Et puis, c'est le grand dérapage.

En 1987, Roger Marry, patron du Crédit martiniquais, reprend le réseau antillais de la Chase Manhattan Bank et met résolument le cap sur la banque d'affaires. La loi Pons est passée par là, qui promet de juteuses plus-values dans l'immobilier. Le décès de Marry aurait pu stopper net une diversification hasardeuse. Mais son successeur et ancien directeur général, Pierre Michaux, persiste.

A Paris, la spéculation immobilière bat son plein. Le Crédit martiniquais, présent depuis 1985 dans la capitale, connaît bien l'un des acteurs clés du moment, Jean-Pierre Hallais, président d'Immopar. Ce marchand de biens en vogue et en cour sévit déjà aux Antilles, avec l'appui de grandes familles martiniquaises. En 1993, le boom immobilier se transforme en déroute: le Comptoir des entrepreneurs, le Crédit Lyonnais, mais aussi le Crédit martiniquais figurent au nombre des créanciers malheureux d'Immopar.

A ces mésaventures métropolitaines s'ajoutent bientôt des soucis purement antillais. Béké guadeloupéen, Pierre Michaux ne boude pas son île natale: le Crédit martiniquais est banquier de Jet Sea, société spécialisée dans la défiscalisation de yachts. Une arnaque d'envergure qui lui coûte 30 millions et débouche en décembre 1996 sur la mise en examen de Michaux.

La série noire continue. Avec la crise, les faillites de PME se multiplient. Le commerce insulaire marque le pas et la rentabilité des projets hôteliers pharaoniques, pilotés par des békés ou des «petits Blancs» (bourgeois arrivés au début du siècle), douteuse. Le portefeuille de créances pourries du Martiniquais gonfle démesurément: il atteint aujourd'hui 900 millions de francs (près du quart de ses ressources). Un montant provisionné à 45%, sensiblement inférieur aux minimum en vigueur dans la profession (60%), ce qui en net le ramène à 500 millions. Pas de repreneur en vue. Une grève de deux mois des employés de banque achève de la déstabiliser: fin 1995, le groupe Martiniquais (la banque et son holding) ne respecte plus les ratios de solvabilité. La Commission bancaire, gendarme de la profession, s'en mêle: dans un courrier daté de février 1996, elle lui donne un mois pour régulariser. Les békés sont contraints de remettre au pot. Pas question toutefois d'injecter dans le groupe bancaire les centaines de millions susceptibles de le tirer définitivement d'affaire. Et aucun repreneur en vue: les Mutuelles du Mans et la Chase (actionnaires minoritaires) déclinent l'invitation. Le Martiniquais se tourne alors vers l'Etat qui est confronté à un sérieux dilemme: faire quelque chose, c'est rompre l'égalité entre établissements bancaires. Ne rien faire, c'est pénaliser les PME clientes du Martiniquais et accentuer une situation potentiellement explosive (le taux de chômage atteint 30% dans l'île).

Les amis du RPR. C'est surtout risquer la brouille avec de fidèles amis du RPR: Marcel Fabre, ponte de la banane et de la défiscalisation immobilière, est un intime de Bernard Pons. Yves Hayot, autre gros planteur, et son frère Bernard, plus axé sur la grande distribution, ont cultivé avec soin leurs amitiés balladuriennes. La république bananière cherche donc un moyen terme: fin 1996, le gouvernement Juppé exclut toute intervention directe des pouvoirs publics (via la Caisse française de développement). Toutefois, il invite poliment la Commission bancaire à faire preuve de patience et de compréhension à l'égard de son protégé. Fort de ces recommandations, le Crédit martiniquais s'essaye à la haute finance: l'idée consiste à cantonner les trois quarts de ses créances douteuses, préalablement auditées par le cabinet Arthur Andersen, dans une structure de droit anglo-saxon (trust). Le montage (totalement innovant) permet de limiter la facture pour le Martiniquais ­ et ses actionnaires. La semaine dernière, l'agence de notation Moody's a donné son feu vert. Néanmoins, les inspecteurs de la Banque de France restent aux aguets: au premier faux pas, la banque des békés n'aurait d'autre recours que le contribuable.

Nathalie Raulin

 

Source : http://www.liberation.fr/futurs/1997/02/05/alerte-bancaire-a-la-martiniquele-credit-martiniquais-est-mal-en-point-mais-bercy-veille-sur-ses-ami_197799

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