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André BRETON, homme providentiel pour CESAIRE et la Martinique ?

Frédéric CONSTANT
André BRETON, homme providentiel pour CESAIRE et la Martinique ?

Dans une fiction de Patrice LOUIS, Césaire n'est devenu Césaire que par l'intervention d'André BRETON. Sous couvert de fantaisie et d'humour,  Patrice LOUIS ne se moque-t-il pas des Martiniquais et du «Sud» en général? On peut se poser la question.

 

Il a quitté la scène politique voici plus de 18 ans  La plupart des Martiniquais de 60 ans et plus savent qu'il a joué un rôle important dans la vie du pays : impulsion forte au démarrage de notre fierté collective comme peuple, aide au sentiment national voire à la conscience nationale, SERMAC comme laboratoire culturel.... A sa mort, les droites française et «martiniquaise» montrèrent une N-ème fois leur hypocrisie, en lui rendant des hommages sournois après l'avoir combattu des décennies. A noter le pseudo-hommage-bateau de Michel Renard(1). La réaction d’Armand Nicolas(2) fut autrement surprenante. Césaire «nous a montré la voie»(1), affirma Nicolas, qu'à lire on se demande presque les raisons de la guerre politique PCM-PPM après 1956. L’homme public Césaire n’a pas laissé grand-monde indifférent. Certains vont même jusqu’à faire de lui l’Homme Providentiel de la Martinique depuis 1945. L’expression «Leader Fondamental» (Darsières) reflète assez cette idée...

C’est encore elle qui semble se dégager en creux, du «Ruban de la fille du pape»(3), récit de Patrice LOUIS. L’auteur qualifie son texte de «fantaisie historique». La partie intitulée «Fiction» est en fait une uchronie. Mais la logique de l’idée de base est poussée à un point tel, et avec des «bifurcations uchroniques» allant dans des directions telles, qu’on se pose des questions sur ce que P.Louis a derrière la tête, peut-être à son insu, et sur les lieux où il voudrait nous emmener.

Qu'est-ce qu'une uchronie? C’est un type de récit (roman, nouvelle, film, BD, jeu vidéo…) dans lequel l’histoire de tel pays ou d’une région, voire de la planète ne s’est pas déroulée comme on la connaît (https://fr.wikipedia.org/wiki/Uchronie). Tel événement s’est ou ne s’est pas produit, donc le cours de l’histoire est changé. La plupart des uchronies sont eurocentrées, «occidentalocentrées». Exemples classiques: qu’aurait-il pu se passer si l’Allemagne nazie et le Japon  impérial-militariste avaient gagné la guerre de 1939-1945? Ou si, de caractère plus ferme, Louis XVI était resté au pouvoir après 1789, et la France restée une Monarchie ?  Ou si le Sud esclavagiste avait gagné la Guerre de Sécession ? Ou si Napo avait gagné la bataille de Waterloo (les fraises de Grouchy) ? Si la Révolution russe d’octobre n’avait pas eu lieu  (Lénine-et-Trotsky tués avant leur accession au pouvoir) ? Si le NSDAP et Hitler n’avait pas été élus en Allemagne (PC et PS s’alliant face au danger) ?.....

 

 

La 1ère partie du «Ruban de la fille du pape», intitulée «La réalité», relate les itinéraires respectifs d’Aimé CESAIRE et André BRETON(4)  . On y trouve une intéressante reconstitution «journalistique» du climat d’an tan Wobè(5) . En 1941, c'est par un concours de circonstances que Breton rencontre Césaire. Fuyant le fascisme en Europe pour rejoindre l'Amérique, il fait escale à Fort-de-France. Il va chercher un ruban pour les cheveux de sa fille (d'où le titre de l'ouvrage : Breton était surnommé le «Pape du surréalisme»). La mercerie où il entre est tenue par la soeur de René Ménil, qui avec Césaire dirigeait la revue «Tropiques». Tombant sur le numéro un de cette revue, Breton est ébloui par un texte de Césaire, demande qui est l'auteur, et à le rencontrer. Via la soeur Ménil, la rencontre Césaire-Breton a lieu. Celui-ci la relate dans sa préface au «Cahier d'un retour au pays natal». Avant 1941, le «Cahier» n'était paru en 1939 que dans une revue française à diffusion restreinte, «Volontés». Après la seconde guerre mondiale, Breton contribue à faire connaître le poète Césaire, ce qui contribuerait beaucoup (selon la nouvelle de P.Louis) à l’émergence fulgurante et durable de Césaire sur la vie publique, poétique et politique.

 

Dans la 2ème partie, intitulée «Fiction», P.Louis «imagine» ce qui aurait pu se passer si Césaire et Breton ne s’étaient pas rencontrés, «donc» si Césaire n’avait pas poursuivi son activité d’écrivain politiquement engagé. Ni «par conséquent» endossé le rôle d’homme politique qui fut le sien : il n’entre pas en politique en 1945-46, «donc» il n’y a pas départementalisation faute de Césaire pour la revendiquer(6) . Dans la Martinique «parallèle» de Louis, en 1941, Césaire est très amer du peu d’écho rencontré par sa poésie. Aussi il laisse tomber toute activité littéraire : enseignement des lettres, travail poétique, direction de «Tropiques». Il passe à l’étude et l’enseignement des mathématiques, se tourne vers les mathématiques fondamentales, se lance dans la recherche, d’abord pure, puis appliquée. Il fait cela avec la même passion que celle avec laquelle il avait étudié les lettres, le latin, la poésie, et commencé à en produire. Après la guerre, sa réputation en la matière devient internationale dans les cénacles spécialisés. Il est recruté par l’OMC (ex GATT). En 1956 la BIRD(7)  l’engage pour ses travaux modélisant le développement des «Pays les Moins Avancés». Après la BIRD, c’est le FMI qui l’embauche. Bref, il devient un «haut fonctionnaire international»,  technocrate expert du développement des pays du «Sud», un «développeur», et ce sous l’égide de la BIRD et FMI, qui comme on le sait furent toujours d’ardents défenseurs des peuples du «Sud» (kra kra !). En Martinique, il n’entre pas du tout en politique, ni en 1945 ni plus tard, «donc» il n’y a pas départementalisation. Car il n’est pas approché (en tout cas efficacement) par le PC pour les élections, même s’il connaît bien Ménil. «Donc»  ce n’est pas Césaire qui est élu député en 1946, «donc» il n’est pas rapporteur de la loi du 19 mars. «Donc» il n’y a pas de départementalisation. Césaire hors politique en Martinique, le sort du pays et de l’Empire colonial français est complètement modifié : la France garde cet empire sans à-coups. Il n’y a pas de «Discours sur le colonialisme», brûlot enflammant bien des leaders anticolonialistes de la planète (comme s’ils en avaient eu besoin...). Aucune lutte de libération nationale n’est évoquée, ni de conférence «équivalent-Bandoeng 1955». Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes coloniaux possibles... Par referendum en 1958, la Martinique devient, avec la Guadeloupe et la Dominique, une collectivité associée aux USA et se développe de façon «moderne» et novatrice. Ces trois pays deviennent en 1978 un nouvel Etat des USA. Tout cela semble s’opérer dans l’intérêt général des Martiniquais : on aboutit à une Martinique apparemment édénique, il ne semble pas y avoir de contestation autre que celle de deux ou trois indépendantistes isolés et farfelus, dont l’un opère depuis la Corée du Nord…

En résumé, tel est le monde «parallèle» imaginé par P.Louis.

 

Ici, dans la réalité, Césaire et ses différentes équipes, et plus tard ses différents disciples rebelles se disant «plus radicaux», ont effectivement contribué à transformer Fort-de-France au moins physiquement et culturellement, à remodeler la Martinique, et secoué l’idéologie colonialiste (sans mettre à bas le colonialisme). On peut contester la méthode, les modalités, certains  résultats effets collatéraux... A posteriori c’est toujours facile : il suffit de se dire : «Ha ! si j’avais été là, ç’aurait été mieux fait ». Et puis on trouve un bouc émissaire commode (ici, c’est Césaire). Mais si on se replonge dans l’époque, la mise en place de réseaux d'assainissement, d'adduction d'eau potable, de «prophylaxie», etc. n’était-ce pas utile et nécessaire ? D’après bien des témoignages, Foyal en 1945 n’avait pas grand-chose à envier à Port-au-Prince en termes d’insalubrité et sur le plan social. A la mort de Césaire  le «petit peuple» ne s'y est pas trompé en termes de reconnaissance, si on en juge à la foule autour du cimetière et aux hommages spontanés dans la rue («Béliya pou Sézè» et autres).  Qu'on le veuille ou pas, ici Césaire et ses équipes furent des «assainisseurs» sociaux et culturels, ce que certains appelleraient d’une certaine manière(8) un «développeur» de la Martinique et du Fort-de-France contemporains. Pendant quelques décennies, des quartiers populaires (exemple : Volga) émergèrent du fait de l’exode rural, mais la population y vécut dans des conditions plus décentes que le petit peuple foyalais d’avant 1945.

Là, c’est-à-dire dans  le monde parallèle de P.Louis, Césaire est un  «développeur» de pays du Sud. Et, hormis aux Antilles et au Dahomey, l’empire colonial français reste territorialement intact, sans revendication «séparatiste», et  est apparemment heureux, sauf le Dahomey, pour son plus grand malheur ! ce pays remplace la Guinée qui osa dire «Non» à de Gaulle en 1958 (et il renvoie à Béhanzin). Rien n’est dit, fût-ce dans ce monde «parallèle», pour évoquer les activités du colonialisme français pour saboter la décolonisation de pays qui osent dire Non (ce «Dahomey», Haïti…). Message implicite (et peut-être inconscient) de P.Louis : c’est seulement aux indépendances nationales qu’est imputable la misère des peuples qui osent s’engager dans cette voie sans l’aval des puissances coloniales. Ce sont les anticolonialistes qui sont les seuls responsables des fautes auxquelles les ont poussés les colonialistes patentés... Et tout à l'avenant! Bien sûr, tout ce discours est implicite, mais il est d'autant plus dangereux, car enregistré à l'insu du lecteur non averti. 

 

P.Louis semble avoir eu des relations très cordiales avec Césaire écrivain. Il lui a rendu des hommages appuyés dans ses différents ouvrages. Mais serait-il un allié actif des colonisés le jour où ceux-ci se lèveraient vraiment ? Concrètement, serait-il de la catégorie des Alain Plénel, des Salvat Etchart, des Francis Jeanson (Algérie), des Monnerot (Guadeloupe 1802) ? Est-ce innocent si dans ses autres ouvrages P.Louis ne met jamais de guillemets à l’expression «Département d’Outre-Mer» ? Ce n’est qu’un exemple. Il aime le poète Césaire, mais quid de son rapport avec l’orientation anticolonialiste affichée par l’homme public Césaire ? Comment a-t-il vécu la déclaration de Darsières du 5 mars 1979, où le N° 2 du PPM d’alors s’adressait aux démocrates français (pas aux colonialistes) vivant en Martinique: «Amis Européens, auscultez donc mon peuple, prenez son pouls. Il s’en va. Alors pliez bagage, tout doucement. Et puis retirez-vous… Allez dire aux travailleurs de France qu’il n’est pas de bras auxquels nous sommes davantage portés à tendre les nôtres que les bras des travailleurs. Oui, mais après que nous, Martiniquais, aurons mis de l’ordre dans notre patrie martiniquaise et que nous aurons garanti du travail sur place aux Martiniquais. Alors, séparons-nous en frères, quand il en est encore temps. » Quid de la question politique ? Pourquoi des écrivains comme Glissant, politiquement plus radical avant 1978 et déjà très riche, ne sont-ils pas un peu étudiés par P.Louis ? Et Fanon, dont l’expression écrite n’est pas que politique ?

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Encore une fois, c’est d’emblée, dès la première de couverture, que P.Louis précise la nature de «fantaisie historique» de son texte.

Certains, notamment des marxistes, considèrent l'uchronie comme pur jeu de l'esprit, puéril, sans intérêt, permettant tout juste à son auteur et ses lecteurs de récrire sur le papier l'histoire telle qu'elle ne s'est pas faite plutôt que de s'impliquer dans l'histoire en train de se faire, de s'apesantir sur tel «noeud» moment décisif (les élections allemandes de début 1933, les deux comités centraux précédant octobre 17). Mais ce ne sont pas tous les marxistes qui «raisonnent» ainsi. Ils en existe des très ouverts. Mais oui! Par exemple Jean-Guillaume Lanuque (http://www.preavis.org/breche-numerique/_LANUQUE-Jean-Guillaume_  ).

Certes, ce genre de récit est un jeu de l'esprit, une spéculation. Pourtant, il peut parfois permettre de réfléchir à certaines conjonctures historiques, de comprendre l’histoire avec plus de relief, de comprendre que «l'histoire ne repasse pas les plats», et parfois, pour mieux agir aujourd’hui.. En ce sens, une uchronie «plausible» peut recevoir notre agrément, au-delà du «fun». Mais pour être «plausible » (ce que, dans l’interview par R.Laouchez, P.Louis semble souhaiter) et ainsi servir à réfléchir, le récit doit tenir compte des tendances lourdes de la société au moment de la «bifurcation». Ce que font beaucoup d’auteurs. Pas P.Louis, qui avoue seulement s’être beaucoup amusé. Un autre type d’uchronie aurait pu nous inciter à réfléchir avec un stimulant ludique. Passons…

 

Par ailleurs, et là est surtout l’objet de  la présente note, une uchronie peut être sous-tendue par telle ou telle idéologie, Revenons sur l’aspect «Fantaisie Historique» (ou «FH»)… Louis connait bien l’histoire de notre pays. Face à R.Laouchez, il insiste sur le fait qu’il s’agit d’une FH, comme pour se dédouaner, pour se défendre de toute attaque quant à son respect pour Césaire voire le peuple Martiniquais, et quant à la plausibilité du récit. Et pourtant… Même si on le lit au deuxième degré, le chapitre «Fiction» véhicule quelque chose de douteux, et «décalé» par rapport au respect que Louis affirme vouer à Césaire et à son attachement à la Martinique. Le texte semble sous-tendu par une conception de l’histoire du pays, de l’histoire en général et un discours idéologique loin d’être élogieux pour les peuples opprimés et aliénés. Des ouvrages intéressants ont été produits par l’auteur sur la Martinique et Césaire. Mais on a beau essayer de se dire : «C’est pour rire», parfois c’est douteux, et il y a des pilules que la plaisanterie n’aide pas à avaler.

 

Dans sa FH, P.Louis fait de l’individu Césaire l’alpha et l’oméga de toute l’histoire de la vie politique martiniquaise depuis 1945, et aussi, dans une certaine mesure, des autres empires coloniaux : c’est le leader seul qui fait l’histoire ! Or ce n’est pas vrai. Il faut tout un contexte humain, social, politique, économique, historique.

Précisément, l’auteur néglige complètement - sciemment? - des éléments très importants dans le vécu du peuple martiniquais, éléments qui auraient de toutes façons pesé dans l’évolution des choses, même sans Césaire. L’oppression et l’exploitation coloniales sans fards, la domination raciste ouverte, les luttes sociales et politiques avant et après 1944 ; la forte implantation d’un mouvement ouvrier syndical et politique de «lutte de classe» dure (CGT + PC) face à la voracité des gros exploiteurs békés; l’imprégnation profonde dans le peuple de l’idéologie assimilationniste-institutionnelle depuis plus d’un siècle, et des relais politiques puissants (PC compris). Ces éléments connus rendent grotesques certains aspects du récit.

Et puis, même à l'égard de Césaire lui-même, le récit de P.Louis semble désobligeant. Car tout le monde sait que sous l’amiral Robert, le prestige de Césaire en Martinique a germé,  non pas de sa poésie (peu lue), mais de sa façon d'être comme prof au Lycée Schoelcher... Dans l'ambiance puante de l'époque il aurait fait des cours extraordinaires, ses élèves prêtaient leurs notes de cours à d’autres qui ne l'avaient pas comme prof!! Césaire parlait à ses élèves de Rimbaud, Mallarmé et autres poètes mal aimés et méconnus de leur vivant. Et dans son comportement et son costume vert, il se montrait fier d'être Nègre à l'époque du racisme officiel et dictatorial de Robert. Tout celà, pour les jeunes Martiniquais, cela devait valoir de l'or. Ses élèves parlaient de lui à leurs parents, futurs électeurs de 1945-1946. Le prestige de Césaire et le démarrage de sa carrière politique a donc ses sources sur place, pas en Breton! Et en admettant que le poète Césaire ait eu un ego surdimensionné et un besoin aigu de reconnaissance (ce que P.Louis suggère en filigrane), il se serait «lancé» d’une autre manière, même sans l’adoubement de Breton. Mais dans sa FH, P.Louis ne le suggère point.

 

 

Sur le 1er point : le fameux «rôle de la personnalité» du leader dans l’histoire.

Contrairement à une idée reçue, les vrais marxistes, en tout cas les «non dogmatiques» n’escamotent pas, n’occultent pas le rôle décisif de telle personnalité dans l’histoire(9) . Pour eux, le moteur essentiel de l’histoire humaine est la lutte des classes. Celle-ci n’est pas toujours binaire, et passe par divers canaux, organismes, institutions, idéologies, petits groupes, personnalités, ce qui forme un «tout complexe, articulé et à dominante». Ceci est vrai aux niveaux national, régional, planétaire. Ainsi les conquêtes coloniales de l’époque moderne (guerres de pillage et d’exploitation contre d’autres communautés humaines «outre-mer», la traite négrière et l’esclavage colonial sur notre continent furent fondamentalement le fruit de la recherche par les bourgeoisies européennes de nouvelles sources d’enrichissement : c’étaient des luttes de classes. Le marronnage, les insurrections d’esclaves, c’étaient des luttes de classes. Les luttes de libération nationale explosant au 20ème siècle furent le légitime effet boomerang de l’exploitation coloniale : c’étaient, souvent de façon déformée et/ou dévoyée, l’expression de luttes de classes contre l’exploiteur étranger, dont il fallait se débarrasser ! Beaucoup de luttes de libération nationale contre le néocolonialisme ont été dévoyées par des bourgeoisies du Sud et avec la complicité très active des bourgeoisies du Nord (10) : c’était encore de la lutte de classes, entre différentes bourgeoisies nationales, pour le partage des profits. Bien sûr, il existe des entrelacs, des alliances «tactiques» surprenantes, mais l’essentiel est bien là: les luttes de classes, les luttes sociales, et assez souvent leurs pendants politiques, parfois différés, embryonnaires, éclatés et/ou déformés… Les différents camps en présence, les classes et couches sociales sont constitués d’êtres humains faits de chair, de sang, d’intelligence, avec leurs caractères. Dans les luttes multiformes, des personnes émergent de façon plus ou moins flagrante, plus ou moins durable, du fait de leurs dons, leur courage, leur charisme, leur prestige (Engels en parlait explicitement à la fin de sa vie). Leur visibilité immense semble masquer à des observateurs superficiels   les mouvements sociaux profonds (sans lesquels il ne peut rien se passer), surtout parfois du fait de leur capacité à manipuler les classes que fondamentalement elles combattent(11) . Focalisés seulement sur ces personnalités en faisant abstraction du contexte, beaucoup d’ «analystes» prétendent ainsi disqualifier l’approche «classiste» (c’est-à-dire en termes «de classes») des marxistes(12). En réalité ils en truquent la présentation pour la disqualifier.

             L’approche «classiste» de l’histoire et de l’actualité n’est donc pas contradictoire avec la prise en compte du rôle de certaines personnalités dans la vie collective, qui doit être examiné comme un tout complexe, articulé et à dominante. Par exemple il serait stupide de ne pas nommer certains dirigeants dans certaines périodes de l’histoire d’Haïti (1787-1820), Saint-Domingue, Cuba (2ème moitié des 19ème et 20èmes siècles), certains pays d’Europe (19ème et 20ème siècles), la planète notamment entre 1922 et 1947… Et bien sûr le «cas Césaire» depuis 1945 en Martinique.

             Evidemment, si certaines personnes n’avaient pas été «là» à l’instant «T», le cours précis de l’histoire de tel pays ou zone n’aurait pas été le même. Dans «Journal d’Exil», Trotsky estime que si Lénine n’avait pas été présent aux moments décisifs d’octobre 1917, la révolution bolchevik n’aurait probablement pas eu lieu. Mais selon lui, tel type de révolution se serait produite dans tel autre pays, plus tard et autrement(13). De même, l’absence de Césaire en politique n’auraient pas empêché l’aspiration départementaliste dans les «Vieilles colonies» et notamment la Martinique, aspiration présente dès 1848. S’agissant d’un mouvement idéologique massif dans ces colonies, elle aurait sûrement abouti, même sans Césaire, et avec d’autres rapporteurs que lui. Rappelons que d’autres députés départementalistes furent massivement élus (Leopold Bissol, Vergès, G.Archimède, G.Monnerville...). Georges Gratiant aurait pu être élu vu son prestige dans l’opération anti Robert. Et rappelons que la loi du 19 mars 1946 fut votée à l’unanimité de l’Assemblée.

             Sur le plan scientifique, certaines découvertes qui furent de le fait de X, étaient sur le point d’être effectuée par Y, qui aurait pu faire valoir ladite découverte si X n’avait pas été en mesure de faire connaître la sienne ; les scientifiques étaient des hommes de leur temps dans leur secteur d’activité (cela va sans dire, mais ça va mieux en le disant). Donc l’effet de forces sociales profondes comparables et de la curiosité scientifique toujours à l’oeuvre, on peut penser que les choses auraient globalement évolué dans le même sens (c’est en substance quelque chose que disait Einstein, qui n’était pas spécialement marxiste, mais relativisait les choses, sans jeu de mot). A forces et propulsions sociales analogues (exploitation sociale, exploitation et oppression coloniales insupportables…) répondent les mêmes types de réactions des exploités et opprimés (de l’organisation en petits groupes pour se défendre jusqu’à, éventuellement, insurrection). Bref le cours général de l’histoire humaine n’aurait probablement pas été modifié dans ses profondeurs.

             Pour revenir à l’émergence politique de Césaire en 1945-46, évidemment, il «cristallisait» quelque part des aspirations populaires multiples : refus du racisme béké et colonialiste (l’expérience départementaliste n’avait pas été faite, beaucoup rêvaient et n’avait de conscience nationale), volonté d’égalité avec le Blanc, « Nèg ni valè ! Maléré ni valè ! Nou pa ka asepté rasis la anko ! Epi Sézè, nous sav Matnitjé ni valè ! ».

Mais au-delà de ce qu’il pouvait représenter de par son «équation personnelle», il n’était pas seul. Sans un entourage précis et un contexte donné, il n’aurait rien pu faire. N’ont pas attendu Césaire : les militants qui se réclamaient du «socialisme», puis du « communisme » (on peut discuter de la façon dont ils s’en réclamaient : ce n’est pas ici la question), organisaient syndicalement et politiquement les ouvriers et revendiquaient «égalité des droits et assimilation de la Martinique à un département français» (cf éditorial du N° 1 du journal «Justice», 1920). On peut considérer a posteriori qu’ils posaient mal les problèmes, mais ceux-ci étaient posés bien avant 1945, et beaucoup de salariés se retrouvaient dans ces courants. Et, la contestation de l’assimilationnisme culturel, de l’aliénation culturelle coloniale, de l’ «acculturation », bien avant Césaire, des étudiants coloniaux antillais des années 1930 en France l’avaient affirmée : «Légitime Défense» (1932). L’impact des précurseurs était présent. René Maran avait déjà publié «Batouala» (1921) Les Afro-Américains de la Harlem-renaissance avaient déjà entamé un gros travail, qui impacta la réflexion de ces étudiants, Césaire compris, qui n’est donc pas surgi de rien...

             D’ailleurs, à partir de 1956, beaucoup de choses se sont faites sans lui, sans son parti, voire contre eux. Ce ne sont pas les militants PPM qui organisaient les ouvriers agricoles contre l’exploitation patronale, ni eux qui a formulèrent clairement la première revendication explicite d’autonomie politique, c’est le PCM, en 1960 : statut attribuant des attributs de souveraineté à la Martinique, et partage de compétence entre France et Martinique. A l’époque, et jusqu’à la fin, Césaire fut dans les envolées lyriques, hésitait entre les «contrariétés de la départementalisation» et celles «de l’autonomie» (que son parti ne clarifiait pas sur le plan institutionnel), puis parla de l’ «autonomie de gestion » (pirouette sémantique, mais peu concrète), des landers allemands, les régions autonomes anglaises et espagnoles, etc. L’OJAM et décembre 1959 se firent sans lui (et sans le PC). Après avoir proclamé «L’heure de nous-même a sonné», Césaire et son PPM furent dans le flou artistique. Jusqu’à la convention du Morne-Rouge (1971) et surtout jusqu’à la décentralisation de 1982-83, où ils se mirent à table. D’ailleurs, dans les années 1960le pouvoir colonial ne s’y est pas trompé : à l’époque c’est le PCM qu’il chercha à décapiter par l’ordonnance de 1960. Et jusqu’à ce jour le crash de 1969 ou périrent Euvremont  Gène (PCG) et Dolor Banidol (PCM) reste suspect. Plus tard, des mouvements indépendantistes sont apparus. Certes, ils se positionnaient souvent contre ce qu’ils appelaient les «trahisons» de Césaire. Mais alors pourquoi des mouvements autonomistes, puis indépendantistes apparurent-ils aussi en Guadeloupe et en Guyane ? Tout simplement parce que la société, avec ou sans «phénomène Césaire», sécrétaient les mêmes types de contradictions, avec des expressions politiques souvent comparables.

             Concernant l’impact de Césaire dans le monde colonial d’après 1945, il est incontestable. Mais, même sans le «Discours», des luttes de libération nationale se seraient déclenchées et se sont déclenchées (Maroc 1925, Viet-Nam, guerriers Mau Mau au Kenya...). Or dans l’univers parallèle de P.Louis, l’empire colonial français reste stable. Aucune révolte anticolonialiste n’est évoquée : Sétif, l’Indochine, le Maghreb ne bougent pas. Effet de l’absence du «Discours sur le colonialisme» ? Sans Césaire, pas d’anticolonialisme, et les colonisés se satisfont de leur sort ? Apparemment. La France garde ses colonies en Afrique, les colonisés ne se plaignent pas, ne se révoltent pas. Même si c’est dans une FH, cette «plaisanterie» nous déplait : il n’y a jamais de colonisation «heureuse» pour les colonisés, il y a toujours des tourments matériels et mentaux (en Martinique, les tourments psychiques sont visibles à l’œil nu même aujourd’hui). On dirait que, inconsciemment, Patrice Louis ne prend pas les peuples colonisés au sérieux.

 

 

Sur le 2ème point : la société martiniquaise en 1945 et après, abstraction faite de Césaire.

On ne dira jamais assez à quel point en 1945 l’idéologie assimilationniste imprégnait l’opinion publique martiniquaise, depuis 1848 et même avant (de l’Epine en parle beaucoup). Ni que les militants PC de l’époque ne posaient pas le problème national : ils voulaient l’assimilation intégrale avec le département français standard, c’est-à-dire la «départementalisation»(14). On ne doit pas oublier non plus le prestige et l’aura que certains dirigeants avaient acquis depuis 20 ans voire plus, pour la défense sur le terrain des ouvriers agricoles face aux patrons (exemple : Lagrosillière), pour la constitution des syndicats, mais aussi, dans la dernière période, dans le mouvement ayant chassé l’Amiral Robert. Des maires et des Conseillers Généraux PC furent élus massivement. Le PC seul récoltait entre 50 et 60% des suffrages. Albert Crétinoir fut même élu simultanément Maire de 2 Communes du Nord-Atlantique. Le prestige de Georges Gratiant était considérable du fait de son rôle dans le mouvement anti-Wobè de 1943. Bref, avec ou sans Césaire, il y aurait eu à l’Assemblée Nationale française des élus départementalistes de gauche issus des «vieilles colonies» y compris de Martinique. Bissol fut élu massivement député. Avec des scores moindres que Césaire, une liste Gratiant aux municipales aurait sans doute été élue, et l’homme aurait pu être élu au Parlement, du fait notamment de son prestige dans l’opération anti-Robert. Car les Sévère et Lagros n’apparaissaient pas comme porteurs d’avenir. Et puis rappelons surtout le prestige après 1945 de l’URSS dans la victoire anti-nazi, prestige répercuté sur le PC qui était un apologète. On peut s’en étonner aujourd’hui, mais il faut se replacer dans le contexte de l’époque.

             En outre, les autres «vieilles colonies» élisaient aussi massivement des départementalistes à l’Assemblée (notamment R.Vergès à la Réunion, G.Monnerville à la Guyane, R.Girard et G.Archimède en Guadeloupe). Alors même sans Césaire, on ne voit pas comment le statut départemental n’aurait pas été revendiqué et obtenu, pour les aspirations populaires déjà évoquées. D’une manière ou d’une autre un statut proche de celui de la Loi du 19 mars 1946 aurait été mis en place. Donc, quand P.Louis croit «amusant» d’écrire que le statut de la Martinique ne change pas après la 2ème Guerre Mondiale, cela laisse rêveur. On a l’impression que dans son uchronie-FH, Louis exclut un acteur essentiel, le peuple martiniquais, ses conditions de vie, ses luttes, ses aspirations et ses syndicats et partis se réclamant du «socialisme»  et du «Communisme», tous mouvements qui encore une fois n’ont pas attendu Césaire pour occuper le terrain politique. On a l’impression que derrière la plaisanterie, Louis regarde tout cela de haut (si tant est qu’il le voie), exprime une désinvolture à l’égard du peuple martiniquais et de sa misère matérielle terrible à l’époque, qu’il s’en moque complètement, que, au sens propre, il ne les prend pas au sérieux : il y a Césaire, et puis c’est tout !

 

Au-delà de ces 2 points

Dans la «FH» de P.Louis, Breton et Césaire ne se rencontrent pas. En outre, la France garde son empire colonial sans à-coups, il n’y a pas de «Discours sur le colonialisme», etc (cf lus haut). Aucune lutte de libération nationale n’est évoquée, donc tout va pour le mieux dans le meilleur des Empires coloniaux possibles. 

             Le problème est que, même si c’est «pour rire», dans le monde parallèle décrit par Louis, Césaire en 1941 a un besoin passionné, pour continuer la poésie, d’être «reconnu», en l’occurrence par quelqu’un comme Breton. C’est à la limite insultant pour Césaire et les siens. On dirait que, en tant que poète, il avait un orgueil et une vanité démesurés, alors que, le «Cahier» et «Tropiques» l’illustrent à merveille, il est d’abord un révolté, affrontant les foudres de Vichy et de l’Amiral Robert… Tout se passe comme si sa poésie n’était pas avant tout le fruit de son génie poétique et de sa révolte sociale et anticoloniale, déjà puissamment exprimées. Et l’après-guerre a montré comment Césaire, avec Aliker, Gratiant et beaucoup d’autres, ont travaillé concrètement à réduire cette misère matérielle immonde. Césaire luttait dès le départ avec les moyens du bord. Il vivait en 1941 de son travail d’enseignant. Comme poète il n’attendait pas de succès ou de reconnaissance immédiate : diffusion relativement «confidentielle» du Cahier en 1939, idem pour Tropiques. Il savait que certains des poètes de son «panthéon  poétique» étaient morts ignorés… D’après ce que j’en ai lu, le travail du créateur est un besoin, mais il est intime ; il a besoin de l’exprimer et de produire des œuvres abouties. Les commémorations en l’honneur de Césaire poète ont montré qu’il n’en était «pas friand» (selon son expression). Donc il est difficile de croire Césaire narcissique au point d’aspirer pour continuer ce travail à se sentir flatté par l’estime du «Pape du surréalisme». La rencontre lui a plu, surtout en ces temps où étaient empêché tout avenir et épanouissement. Ce fut pour lui une rencontre «extraordinaire», il l’a dit. De là à suggérer même «pour rire» qu’elle l’a «lancé» comme poète destiné et surtout aspirant à être reconnu, c’est très désobligeant. Même sous couvert d’une FH, suggérer que Césaire avait besoin moralement de Breton pour se maintenir dans la poésie, c’est insupportable!

Comme poète, Césaire se serait fait connaître par d’autres canaux après 1945. Toujours est-il que dans la fiction de Louis, Breton ne voit pas Tropiques dans le magasin de la Sœur de Ménil. Même s’il s’en défend, P.Louis semble étendre sa désinvolture au-delà du peuple martiniquais... Car il est impossible d’occulter par-dessus le marché l’attachement des lycéens du Lycée Schoelcher  à l’enseignant Césaire, ni ses talents ou son charisme personnel, l’ensemble ayant contribué à constituer une locomotive électorale très efficace.

 

Dans la Martinique parallèle de P.Louis, le pays reste donc juridiquement une colonie, sans passer par la case «DOM». En 1958, de Gaulle arrive au pouvoir. Les Martiniquais peuvent changer de statut. Par referendum, ils choisissent non pas une «départementalisation», mais, avec la Guadeloupe et la Dominique,  un statut de collectivité «associée» aux USA. La «plausibilité» de cette nouvelle bifurcation est «expliquée» par Louis : influence exercée par les échanges Martinique-USA à différentes périodes. Mais Louis occulte le fait que les relations Martiniquais-USA furent le plus souvent des relations d’affaires entre bourgeois de Martinique et des USA, dont le peuple était exclu. Certes il y eut les jeeps, Texaco, mais ça ne suffit pas pour faire de la Martinique une zone d’influence culturelle US. Et Louis occulte toujours la volonté populaire de lutter contre le racisme négrophobes, alors que les USA ne sont pas spécialement antiracistes dans les années 1950. Louis fait toujours l’impasse sur le poids de l’idéologie assimilationniste, repris longtemps par un PC très implanté socialement et électoralement. D’autant que, si Césaire ne participe pas à la politique martiniquaise, il n’y a pas de scission du PC analogue à 1956. Ce parti reste logiquement unifié, hyper-influent et toujours pro-URSS(15), alors on voit mal ce qui pousserait les Martiniquais voter majoritairement pour un rattachement aux USA alors que le parti majoritaire à gauche est le PC, pro-URSS et contre l’impérialisme US. Donc la plausibilité «ludique» de l’uchronie est nulle.

Toujours plus délirant : dans la fiction de Louis, l’association Martinique-USA aboutit à la mise en place d’une bonne couverture sociale (alors que les USA, surtout à l’époque, n’ont pas de couverture sociale!). Et à un développement économique et social extraordinaire, pluridimensionnel, moyennement le savoir-faire des Martiniquais, ayant pour chaque groupe «ethnique» des compétences spécifiques et complémentaires. Sous le giron US, une société martiniquaise socialement édénique. Sur ce point, Louis ne nous fait-il pas l’apologie de l’impérialisme US, devenu non plus un exploiteur des peuples, mais un partisan du développement mutuel ?  Encore une fois, la FH a bon dos. Louis osera-t-il rédiger une uchronie ou Grenade devient colonie française et évite «ainsi» l’invasion des Marines en 1983 ?

 

Bien sûr, au-delà de l’aspect politique, on trouve dans cette uchronie des choses amusantes, des personnages réels de notre histoire «recyclés» de façon amusante: Frantz Fanon, Glissant, Bertène Juminer(16) , Patrick Chamoiseau, Alfred Marie-Jeanne, Thierry Ichelmann C’est un des seuls points à peu près plausibles. Encore que rien ne prouve que l’un d’entre eux n’aurait pu être «le» précurseur martiniquais, lui-même précédé de la «Harlem renaissance», de «Batouala», de la revue Légitime Défense, de l’Etudiant Noir ? etc.

Encore une fois, Patrice Louis dit s’être beaucoup amusé. Mais certaines plaisanteries trop insistantes nous semblent relever d’un inconscient marqué d’une idéologie coloniale soft. Sé dèyè pawòl ki ni pawòl !

 

Vu tout ce qui précède (qui mérite sans doute discussion) la «Fantaisie Historique» de P.Louis nous parait révélatrice de certaines idées de Patrice Louis sur la Martinique politique. Il affirme aimer notre pays, ce que nous ne nions pas. Il aurait contribué à lancer Radio Caraïbes International, ce qui n’était pas forcément simple avant 1981. Mais au-delà ? Politiquement, dans toutes les colonies, certains citoyens du pays colonisateurs ont pris, d’une manière ou d’autre, fait et cause pour le peuple colonisé, avec les risques que cela implique. Pour la période la plus récente en Martinique : Alain Plénel, Salvat Etchart, Jacques Roignant, Jacques Bertholle, Pierre Pinalie… Au vu de certains de ses ouvrages consacrés à la Martinique et à Césaire, on pouvait se demander si P.Louis ne pourrait pas figurer dans cette catégorie d’alliés de notre peuple. Maintenant on peut avoir de sérieux doutes.

 

 

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RENVOIS

  

(1)  Publié dans le N° spécial du Progressiste publié après la disparition de Césaire.

(2)  Secrétaire général du PCM de 1962 à 1993.

(3)  Récit en « Fantaisie historique » de Patrice Louis, Ibis Rouge Editions, 2008. C’est dès la «Première de couverture» que l’auteur qualifie ainsi son récit. Cet ouvrage a fait l’objet d’une longue interview de Patrice Louis par Roland Laouchez, dans l’émission «Conversations» diffusée le 17 juillet 2008 sur KMT.

(4) co-fondateur et dirigeant du mouvement littéraire surréaliste en France, surnommé à ce titre «le Pape du  surréalisme. C’est de ce «Pape» qu’il est question.

(5) Patrice Louis : journaliste français ayant vécu en Martinique dudant des décennies. Il a écrit plusieurs ouvrages sur notre histoire politique et surtout la poésie de Césaire, attestant de son admiration pour l’écrivain.

(6) Comme si la départementalisation n’avait dépendu que de Césaire, et pas  d’une revendication des partis les plus à gauche de l’époque, en Martinique Guadeloupe et Réunion, ni d’une aspiration populaire profonde, et ancienne, ne relevant pas que de la petites bourgeoisie… A noter que les exploiteurs du peuple étaient contre la départementalisation : c’était, considéré statiquement, comme de nature à léser leurs intérêts matériels. Eux et le gouvernement français ont traîné les pieds pour l’application des lois sociales. Ils ont par la suite retourné à leur profit le nouveau statut .

(7) Banque Internationale pour la Reconstruction et le développement.

(8)  Est très contestable l’idée que la Martinique se serait  «développée» depuis 1945. Le niveau de vie s’est élevé du fait des luttes sociales (rien n’a été donné par la France) et de l’accroissement des transferts sociaux. Cela donne une augmentation du PIB par habitant, mais pas du développement : c’est de la croissance sans développement. C’est pourquoi on écrit «un développeur d’une certaine manière», c’est-à-dire selon la «conception» du développement qu’a notre droite coloniale. Il n’y a pas eu «développement», mais «croissance sans développement», via des indicateurs purement quantitatifs générés par des transferts publics massifs. Mais ce n’est imputable à Césaire et ses alliés, les choses sont beaucoup plus complexes… Globalement, par un retournement dialectique, le colonialisme classique (colonie de production) s’est adapté au nouveau cadre institutionnel qui, via des luttes sociales importantes, aboutissaient à augmenter le pouvoir d’achat des Mquais et Gpéens, pour faire de nos pays des colonies de consommation.

(9) Engels à la fin de sa vie évoquait lui-même l’importance du rôle de chefs dans les mouvements sociaux et politique d’importance. Cf aussi «Le rôle de la personnalité dans l’histoire», par Georges Plékhanov, publié en 1898, bien avant que Plékhanov soit passé du côté «révisionniste». Mais l’évolution ultérieure de Plékhanov n’invalide pas son analyse de 1898.

(10) C’est le moins qu’on puisse dire: répression sanglante des démocrates algériens (08/5/1945), massacres de masse au Cameroun sous la direction de l’armée française en mars 1960, assassinat du militant camerounais Ruben Um Nyobe (1958) puis de Félix Moumié (1960), de Ben Barka (1965), de P.Lumumba (1961), interventions militaires au «Centrafrique», au Congo-Kinshasa, rôle trouble dans l'élimination de dirigeants anti-colonialistes comme T.Sankara (entre autres…)

(11) de Gaulle, Churchill, Peron, Trujillo, F.Duvalier au début, Hitler, Mussolini, Bolsonaro, Orban, etc.

(12) Si on peut se réclamer à bon droit du marxisme (mais d'un marxisme assoupli, non dogmatique...), ce n’est pas parce que «sé adan vié kannari yo ka fè bon soup». C’est qu'un marxisme dédogmatisé, «désoviétisé  et ouvert reste jusqu’à nouvel ordre le meilleur outil pour décrypter la réalité. Le fait que des marxistes ou prétendus tels ont pu commettre des erreurs d’appréciation, des fautes, des crimes, n’y change rien. Nous ne parlons pas ici des imposteurs staliniens, néo- et cryptostaliniens, et autre socio-démocrates de «gôche»…

(13) ce n’est qu’après les «premières révolutions» d’un genre que les ennemis allument des contre-feux pour empêcher l’extension: Haïti, France, Russie, Chine, Cuba...

(14)  De cette revendication et de ses promoteurs, on peut penser ce qu’on veut aujourd’hui. C’est très facile de lire l’Histoire après coup et de condamner les dirigeants de l’époque. Certains parlent encore de «traitres». Mais pour ses promoteurs, cette revendication visait à obtenir l’égalité avec les Blancs (concrètement les békés), en finir avec le racisme du régime colonial classique, et obtenir l’application des lois sociales françaises, application qui se heurtait au veto du gouverneur, qui filtrait dans l’intérêt du patronat béké . Pour la gauche de cette époque, bien avant Césaire, la «départementalisation» devait régler ces problèmes, par la mise en place du droit commun juridique et social. Alors BIEN SÛR, on peut affirmer qu’à travers le «Légitime Défense», «L’étudiant Noir»,  le «Cahier d’un retour au pays natal» et «Tropiques », tout une frange de l’intelligentsia de gauche en Martinique avait posé le problème de l’identité martiniquaise et de sa nécessaire revendication, et «donc» avait  tout l’arsenal théorique pour pose le problème national, en terme de pouvoir politique domicilié sur place. Mais est-ce si simple ? La conscience identitaire martiniquaise (cf notamment A. Césaire, S.Césaire  et R.Ménil) n’impliquait pas automatiquement la conscience nationale. Toute proportion gardée, on s’en rend bien compte aujourd’hui : beaucoup de Martiniquais ont une conscience identitaire très affirmée, mais ne posent pas politiquement le problème national.. Pour revenir aux années 1945-46, considérer que la conscience identitaire était une conscience pré-nationale, et que l’obstacle résidait essentiellement dans l’économisme des communistes d’alors, c’est confortable intellectuellement, mais c’est ce «confort intellectuel» de la certitude qui me gêne. Chez ces intellectuels des années 1930 et 1940, l’effort pour formuler la conscience identitaire et dénoncer aussi clairement l’aliénation culturelle était déjà énorme. Pouvaient-ils aller plus loin ? Et puis, on a du mal à imaginer Césaire, Ménil et leurs compagnons faire passer cette idée dans la masse du parti, compte tenu de la profondeur de l’idéologie assimilationniste. Et enfin, affirmer «rétrospectivement» qu’il eut été plus efficace pour la suite de «mettre en garde» les masses contre les pièges potentiels de la départementalisation tout en acceptant de la revendiquer au Parlement français au nom des Martiniquais, comme le suggère P.Pierre-Charles dans «Tranchées», c’eût été peu clair, peu «politique» pour tout dire. La construction de PPC est intellectuellement séduisante; mais politiquement elle aurait été incompréhensible pour la masse des travailleurs martiniquais de 1946. Il faut admettre que certains phénomènes n’ont pas toujours de solution, y compris en politique.

(15) On sait à quel point il fut difficile pour presque tous les PC de se dégager de la tutelle de l’URSS et de son soutien inconditionnel. On ne voit pas ce qui aurait pu miraculeusement faire qu’en Martinique il en aille autrement. D’autre part, dans le même temps où le PCM soutenait le régime bureaucratique-dictatorial de l’URSS et des alliés, ses militants et dirigeants se battaient courageusement et avec beaucoup de dignité contre l’exploitation capitaliste et le colonialisme, tels Bissol, Lamon, Marie-Joseph, Sylvestre, Mauvois, Guittaud,  et d’autres moins connus.

(16) Juminer fut aussi l’auteur d’une uchronie humoristique sans prétention, mais très drôle : « La revanche de Bozambo ». Nous avons beaucoup ri, l’auteur nous «parlait», il y avait connivence lecteur-auteur, même si parfois ses vié blag rappelait San-Antonio et/ou l’Almanach Vermot. Mais çà n’avait pas le relent douteux du texte de P.Louis.

Commentaires

BIBIKA | 30/08/2020 - 14:56 :
Belle démonstration intellectuelle et argumentée. Respect ! Il ne me reste plus qu'à lire cet ouvrage pour me forger une opinion. La vôtre étant déjà très respectable et éclairante.

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