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Archéologie de la créolité dans le Nègre et l’Amiral de Raphaël Confiant.

1. La saisie phénoménologique du Nègre

1.1. Le Nègre dans le titre du roman

Le titre de ce roman appelle les diverses remarques suivantes qui seront regroupées sous trois rubriques :

1.1.1. la tension entre deux extrêmes

On a, d’une part, l’amiral, symbole du pouvoir et d’autre part, le nègre, objet de subjugation. Sous le terme "amiral", existe des connotations très ancrées dans l’histoire du Nouveau Monde puisque Colomb lui-même avait reçu le titre de « Grand Amiral de la mer Océane », expression dont le caractère redondant ainsi que la présence de l’adjectif « grand » signalent, en fait, une volonté d’emphase. Le Nègre, quant à lui, thématise le titre, en sorte qu’on a le sentiment d’un renversement de valeur, l’inférieur (ou infériorisé) prenant, en quelque sorte l’initiative et captant une préséance. Il devient celui à partir de qui il faut comprendre le déroulement du récit . L’ordre inversé des termes : « l’Amiral et le Nègre » n’ouvrirait, en fait, aucune transgression et serait, à la limite, homologique de la variante suivante : "L’Amiral et son nègre", qui fait d’ailleurs partie de l’intertexte, où existe le roman du Guyanais Serge Patient , "Le Nègre du Gouverneur". Dans ce dernier titre, le "Nègre" est, certes, thématisé, mais est relié à son expansion non pas par la préposition à valeur conjonctive "et" mais par le morphème d'appartenance "du" qui indique d'emblée la relation sémantique qui s'établit entre les deux mots. Le titre retenu pour le roman de Confiant n’est donc pas seulement emblématique (de part son contenu générique qui oppose la négritude et le pouvoir amiral), il est aussi anagrammatique (il déplace les syntagmes socialement convenus dans cette société coloniale) et enfin programmatique (de par son contenu spécifique qui montre, en perspective, l’antagonisme entre un nègre bien particulier (Rigobert) et un amiral très concrètement situé dans l’histoire de la dernière guerre mondiale : il s’agit de l’Amiral Robert, nommé à la tête de la colonie Martinique par le pouvoir pétainiste).

1.1.2. une isotopie multiple

* d’une part, celle d’un monde rural (esclaves, paysans) représenté par le nègre, sauf à concevoir le nègre dans l’antériorité par rapport à l’habitation puis la plantation (donc au moment où il est dans les cales du navire dit précisément "négrier ").

* d’autre part, celle d’un monde maritime fait précisément de courses, de guerres, de négoce (dont la traite). On se rend compte que l’interférence entre ces deux isotopies est sans nul doute constituée par la traite négrière.
Il est certain que, au temps de Colomb, le Nègre n'est pas constitué comme tel antérieurement à la diminutio capitis que représente la mise en captivité. Il apparaît que la catégorie socio-sémantique de "nègre" est plutôt une conséquence de la mise en esclavage, dans des conditions où apparaissent deux ethnoclasses : l’une dominante (celle des colons blancs appelés Créoles et, par la suite, Békés) et celle des esclaves appelés "nègres". Car, avant le processus de socialisation, il n’y a, à proprement parler que :

* des gens issus d’Afrique (pas toujours perçus dans une perspective africaine unitariste, en raison de la foisonnante diversité des langues, des cultures et des appartenances religieuses, d'où, peut-être, la fortune du terme raciologique "nègre"), dont les carnets de bord des capitaines énumèrent les ethnies auxquelles ils appartiennent
* des gens venus d’Europe et qui sont perçus à l’origine à partir de leurs origines provinciales, puis, après la révolution française, de manière plus unitariste.

1.1.3. un état embryonnaire du discours de la Créolité

Il s’agit, bien évidemment de mesurer ce discours à l’aune de l’essai Eloge de la Créolité qui consacre un mouvement littéraire, lequel est soucieux d’investir le champ d’une idéologie définie de façon spécifique, sous peine de se diluer. Le mot "nègre", utilisé par Confiant met assurément en perspective un risque de dilution dans la « négritude », à moins que ne soit négocié, d’une manière ou d’une autre, les continuités et les discontinuités existant entre Négritude et Créolité. L’autre risque de dilution ne figure pas de façon explicite dans le titre. Il s’agit d’une "mulâtritude" qui n’est pas dite, au point que son énoncé lexical tient de la néologie (terme attribué de manière probablement apocryphe, à Aimé Césaire, par ses sectateurs pour caractériser, dans un entretien privé, et sur un mode polémique, le mouvement de la Créolité). La thématisation du mot "nègre" dans le titre du roman serait alors comme une stratégie soit prémonitoire, soit conjuratoire, soit compensatoire de toute imputation à venir de "mulâtritude".
Le mot « nègre », on le sait, se charge aussi (en raison de sa mise en opposition avec un représentant de l'autorité) des traits du marron, dans la perspective du "marronisme" (illustré par diverses postulations, notamment en arts plastiques, notamment celles du groupe de plasticiens Fromajé à travers leurs œuvres artistiques et leurs discours ). Le marronnisme comme le souligne J.Picard (1999 : 4) figure un comportement "de qui, érige en système le fait de transgresser les lois, de qui ruse et biaise avec l’autorité, la nargue avec délices et un rien de perversité". Et d’ajouter : « ce serait un comportement spécifique à mettre en relation avec une situation coloniale persistante. Le marron risque d’y perdre sinon son âme du moins sa figure, d’être confondu avec l’immense troupeau des "décepteurs" : le Renard de la fable européenne, le Lièvre des contes africains, le Picaro des Novellas espagnoles, et bien d’autrela dimension "élémentale" s encore ".

1.2. Le Nègre dans la diégèse elle-même du roman

Dans ce roman, le mot "nègre" du titre présente un certain nombre de caractéristiques qui le spécifient mais aussi qui, dans le roman, situent un groupe par rapport aux ressortissants d'autres groupes ethniques :

1.2.1. le Nègre est un "attrape-tout".

Il révèle d'ailleurs une esthétique qui est celle de la rapine systématique : rapine lexicale (mots d’ancien français rebaptisés implicitement et néanmoins péremptoirement comme relevant du français régional des Antilles); rapine textuelle : des passages entiers du Cahierd'un retour au pays natal d'Aimé Césaire sont placés en situation interextuelle; rapine idéologique à travers le truchement de l'écrivain Dalmeida, tout à la fois double et repoussoir du narrateur; rapine de faits historiques : Breton et Levi-Strauss sont à la Martinique pendant la Deuxième Guerre Mondiale et leur rencontre historique avec le Cahier, dans une petite mercerie, puis avec le poète lui même en chair et en os, est une véritable aubaine pour le narrateur. Elle revêt une fonctionnalité romanesque et stratégique de premier plan : la notoriété de ces faits, appartenant à la mythologie dont se doit d'être entourée toute oeuvre littéraire de quelque envergure, est une dispensatrice de vraisemblance et de crédibilité. Or, une œuvre romanesque qui entend opérer sur le terrain peu stable du réalisme merveilleux, a besoin de tous les ingrédients qui peuvent en assurer l'un des fondements de sa nature double, à savoir le fondement réaliste. Le merveilleux peut alors d'autant mieux s'épanouir que l'historicité l'encadre. Cela semble d'ailleurs une des lois du genre du réalisme merveilleux (on s'en rend compte en lisant le Colombien Gabriel Garcia Marquez ou l'Haïtien Jacques Stéphane Alexis) que de d'obliger les écrivains qui s'y adonnent à gérer en permanence, par des expédients scripturaux divers, sa dualité. Comprendre : sa diversité "créole" au regard, par exemple, des genres homogènes dont le parangon le plus éminent est, de toute évidence, la tragédie classique.

1.2.2. le mot "nègre" s'inscrit dans une nomenclature

L'évocation du mot "nègre" suggère, la reprise, en moins fournie, de la nomenclature de Moreau de Saint-Méry sur les différents types de métissage depuis le Nègre jusqu’au Blanc en passant par le câpre, griffon, mulâtre etc…) On verra d'ailleurs que dans le roman, le "chabin" (le "grimaud" haïtien) occupe de façon contradictoire et ambiguë une place qui fait de lui un individu atypique et en même temps un élément naturel dans un société métissée. Une telle contradiction donne la mesure de la complexité kaléisdoscopique du prisme raciologique, aux Antilles. Si ce prisme avait valeur purement descriptive, on aurait affaire là à une richesse impressionniste sans commune mesure avec, par exemple, ce qu'on trouve dans les sociétés européennes non métissées (où il n'y a guère que les bruns, blonds et rouquins encore que en fonction des régions géographiques, le spectre soit moins large). Mais ces différences se chargent de valeurs hiérarchiques, ce qui complique les diverses assignations car des critères sociaux y interfèrent.

1.1.3. le mot "nègre" est un repère sociologique

Il permettra, par exemple de situer l’Indien (Vidrassamy) qui, lui aussi, paye sans le savoir tribut à la constitution d'une "créolité" qui semble encore plus nominale, voire nominaliste que sociologiquement fondée. Il permettra aussi de situer le Syrien Aboubaker propriétaire du Palais de Baalbek ». « A l’aller, Aboubaker cachait un sac d’argent dans son pantalon bouffant, ce qui avait toujours fait rire les Créoles…(p. 429)". Paradoxalement donc, le Syrien n'entre pas dans le processus de créolisation, apparemment dominé par le Nègre et le Béké et, de façon accessoire ou simplement indicielle, par l'Indien.

2. Arrière-plan intertextuel de l'inscription du nègre dans la créolité
La Lézarde de Glissant, ambitionnant de transcender la Négritude certains de ses aspects simplificateurs et polémiques a à coeur de situer la vraie place de l’Afrique (Papa Longoué), les Antilles étant « Papa longoué plus autre chose, autre chose qui englobe aussi Papa Longoué, autre chose qui prend appui sur papa Longoué"(La Lézarde, p.220)
Dans Le Nègre et l'Amiral, existe certes (dans le sillage d’un Glissant souhaitant découvrir les Antilles dans leur vérité auquel le syncrétisme n’est pas étranger), une volonté de montrer un éventail ethnoculturel représenté par des figures éponymes (le nègre Rigobert, l’Indien Vidrassamy, le Syrien Aboubaker, le Béké de Salins, l’administrateur «métropolitain » l’amiral Robert) mais on se rend compte, comme cela vient d'être indiqué, que la représentation autre que celle des nègres et des Békés est purement formelle, purement symbolique : elle semble témoigner, en quelque sorte, d’un état encore primitif d’une idéologie romanesque en formation : Rigobert et tous ceux qui, avec lui, participent à la communauté des nègres (créoles) ainsi que les Békés (eux aussi créoles) sont sur-représentés soit numériquement soit symboliquement (s'agissant des tout-puissants Békés) .

Le Nègre et l'Amiral est, inscrit (tout comme Ti-Coyo et son requin et Le fils de Ti-Coyo de Clément Richer, mais de façon quelque peu différente (Ti Coyo vivant sa négritude sans aucune revendication ni défi particuliers) dans un projet qui n'est autre que celui de revalorisation du Nègre. Il y a dans ce roman comme le début d’une prise en compte, mais annexe et, comme de biais, d’un dépassement de la négritude césairienne. Cette tentative de dépassement se veut surtout alors dépassement par approfondissement par illustration concrète de la négritude césairienne et non pas par mise à l'écart systématique. Dans le texte il lui est explicitement adressé certains reproches. A cet égard, le dialogue intertextuel avec Césaire est central, au plan du symbole, quoique présenté comme marginal et purement épisodique dans la diégèse du roman. L’hypothèse qui prévaut ici est que c’est uniquement par le picaresque que Confiant crée les conditions qui lui permettront de s'émanciper d’une idéologie afro-centrée pour s'inscrire dans une esthétique du divers qui, elle, est déjà totalement à l'oeuvre, dès ce roman, tandis que l'idéologie de la créolité n'y est pas encore, loin s'en faut, dessinée. Car si la Créolité telle qu'elle sera ultérieurement définie puis illustrée dans la production romanesque ultérieure (tant de Confiant que des autres écrivains se réclamant de cette esthétique) procède du Divers, elle ne se confond pas avec lui.

3.1. La négritude comme conditionnement historique et comme condition

3.1.1. sur les traces du Nègre césairien, créole par accident de l’histoire

Au nègre prométhéen, au Nègre révolté, au rebelle marron s’instituant comme destinateur d’une geste, à l’épopée césairienne qui est lié au tragisme généré par la traite et l’esclavage, à la démarche glissantienne qui est une quête d’une relation avec du biotope antillais, fût-elle de l'ordtre de l' "élémental" va donc tenter de se substituer une geste picaresque, celle que va dessiner l’image créole du compère lapin, du Ti-Jean-L’Horizon, du décepteur (Rigobert, le "Nègre" est le personnage romanesque qui incarne le sujet de cette quête déceptive).
On notera, à la fin du chapitre 5 (page 137 du livre de poche) :

" Mon cher romancier en herbe, ne te mets pas martel en tête ! Césaire ne peut pas avoir de descendance littéraire, c’est dia-lec-ti-que-ment imposible, comme dirait Victor serge. La négritude ne saurait être qu’une brève étape vers la créolité. Il n’y a plus de nègres en Martinique, il n’y a et il n’y aura que des créoles, des gens qui ne sont ni Africains, ni européens, ni Indiens, ni Syriens, ni Chinois, ni Martiens, ha !ha !ha !, mais un mélange, heu…maëlströmique, comme dirait Breton, ha ! ha ! ha ! d’où surgira une nouvelle race, la race créole ? Tiens, si tu es bloqué, écris en créole, tonnerre de braise ! "

Le ton des propos de Dalmeida, ce "vieux dandy" est trop empreint d’humour sarcastique pour qu’on puisse prendre ses propos pour argent comptant ou bien comme expression d’une procuration de l’auteur, lequel auteur, tour à tour se cache derrière lui ou, au contraire, s'en distancie par divers procédés. On peut précisément penser que le ton grinçant (multiplication des "ha !ha !ha ! ") est un artifice utilisé par l’instance narrative pour que ces propos ne soient pas pris comme l’énoncé d’une profession de foi idéologique qui, alors, apparenterait le roman à une dissertation sur les rapports de la négritude et de la créolité (d’ailleurs, on reconnaît dans ce passage des données importantes de l’intertexte auquel participe l’essai collectif Eloge de la créolité (1989), essai décisif dans la maturation et l'officialisation de l'idéologie du mouvement littéraire qu'il consacre.

On peut repérer dans le propos de Dalmeida une contradiction : rejetant implicitement la notion de race (fondement partiel d’une certaine négritude : le mot est plus d’une fois utilisé dans le Cahier), il termine son intervention par l’idée d’ " une nouvelle race " créole, propos raciologique qui sape les fondements même de son argumentation, si tant est qu’il s’agisse là d’une argumentation. Page 168, Dalmeida disait déjà : " Etre créole…face au monde dans sa créolité ". Deux remarques s’imposent :

1) Le caractère essentialiste de l’idéologie de Dalmeida est à l’œuvre (la notion de race, la créolité considérée comme un attribut)

2) En fait, Dalmeida, à travers ses propos, ne fait que prendre en compte une des inflexions majeures du Cahier où le poète précisément, d'une part, récuse soudain le culte d’une Afrique mythique et d’un Nègre à l’ascendance aristocratique (fils de chefs), et d'autre part, dessine avec la maturité, à travers l'évocation du complexe de Gwinplaine (inspiré du célèbre orphelin héros de Victor Hugo), la configuration d'une famille humaine originale, ni africaine ni européenne, la famille antillaise
Dans sa préface au livre de Daniel Guérin, Les Antilles décolonisées Césaire lui même emploie le mot de "famille" et non de "race". Son propos, moins idéologiquement suspect que celui de Dalmeida s’apparente sur certains points cruciaux à la postulation fondatrice de la Créolité mais en diffère aussi par d’autres aspects. Il écrit ceci :
« Quand on considère la psychologie de l’Antillais, telle qu’elle résulte d’un déracinement brutal, suivi d’un processus de sépersonnalisation qui a duré trois siècles, quand on recense les éléments qui la composent, cette hargne à l’égard du passé, cetyte sourde et inavouée rancune contre la terre-des-pères (cette Afrique à qui l’on a fait groief de n’avoir pa su protéger ou d’avoir livré ses enfants, mais qui en même temps garde son gôut secret de paradis perdu) ; bref, ce ballottement entre un passé dont on ne veut pas et un présent qu’on ne peut accepter parce qu’il vous accepte mal, on se hasarde à penser que dans la conscience antillaise retentit encore et durablement u choc premier, celui de mla traite (les amateurs de psychologie parleraient de complexe. Entrons dans le jeu et disons « le complexe de Gwinplaine « , ce Gwinplaine volé à ses parents et « que méconnaîtrait l’œil même de son père ».).
En sorte qu’il apparaît que cette blessure d’un homme qui vit, avec fiché en lui-même, le sentiment lancinant d’une intolérable « voie de fait » du Destin à son égard, et ballotté entre deux familles humaines quiu lui opposent une double reconnaisance, l’antillais n’aura de chance de s’en débarrasser qu’en fondant sa propre originale famille. »

Texte d’une importance capitale, véritable matrice de la relation idéologique et de la vision historique qui tout à la fois (dialectiquement) unit et sépare Négritude (exprimée dans le Cahier et les Chiens) et Créolité (argumentée dans l'Eloge). On se contentera, ici, de noter que pour la Créolité, la famille dont il est question a déjà été créée par l’Histoire (elle procède de la créolisation). Elle ne ressortit pas à une démarche volontariste du type de celle à laquelle nous invite le préfacier enclin, dans un mouvement de catastrophisme et de révolte, à récuser le passé alors que les écrivains de la créolité, sans l’accepter ou le cautionner, l’assument. Cette dimension affective se comprend chez Césaire qui est plus proche de la tragédie originelle et dont l’action politique aura précisément permis que les cadets soient moins douloureusement traumatisés que lui. En ce sens, si Césaire n’avait pas poussé son cri., d’autres que lui eussent dû le faire. En ce sens, il est d’avant la créolité « idéologique » et il permet à cette dernière de s’affirmer en faisant l’économie du ressouvenir quotidien de la cale. Encore que dans son dernier roman, Biblique des derniers gestes, Patrick Chamoiseau, autre écrivain-phare de la créolité nous présente son personnage principal, frère de cet autre héros césairien, le révolté de Et les Chiens se taisaient. Cette fraternité métaphorique qui se lit à travers ce roman qui se déroule comme la « chronique d’une mort annoncée », tout en constituant un clin d’œil au Colombien Marquez, se veut aussi un hommage à la geste césairienne. En effet, Bodule-Jules, le héros commence sa vie romanesque dans les remous et le remugle de la cale négrière, avec les mêmes tonalités que celles qu’on trouve dans le Cahier d'un retour au pays natal.

Pour les tenants de la Créolité constituée en idéologie discursivement articulée, le fait d’être « ballotté entre deux familles humaines » est une vision négative et négativiste car, les Antillais sont une famille, avec de ramifications diverses. Pessimisme d’un côté et optimisme de l’autre. Nul doute cependant que les conditions politiques, l’ambiance qui accompagnent ces deux « paradigmes générationnels » que reflètent ces deux mouvements littéraires expliquent parfaitement les deux relectures de l’Histoire qu’elles autorisent.

Le personnage Dalmeida du Nègre… appartient à la génération de Césaire mais, même si on veut bien oublier le racialisme de ses propos, sa pensée avec ou malgré ses « ni…ni » correspondant à l’incipit de l’Eloge (postérieur rappelons-le au roman) manque singulièrement de densité et de crédibilité. C’est littéralement un perroquet par rapport à son créateur. ON pourrait voir en lui une sorte de « voix de son maître », si, agacé par son dandysme, on voulait être méchant à son endroit.

3.1.2. bâtardise créole ou bâtardise créolophone ?
De la citation précédente de Césaire découle clairement la vision de l’histoire propre au père de la négritude antillaise. Cette vision ne saurait être exemptée d'un développement sur le rapport de ce dernier à la langue. On sait que le point de vue confié par Césaire, dans l'âge mûr déjà bien avancé, à Jacqueline Leiner (19..) sur le créole n'a rien de flatteur pour cette langue, alors que précisément, dès Tropiques, ses amis et lui sont, dans la foulée de la revue Légitime Défense (produite par la génération précédente) les premiers intellectuels antillais à réhabiliter la cultures créoles, notamment à travers sa tradition orale. Il est évident que pour Césaire dont le tropisme anthropologique est sans conteste , si la culture constitue, au travers d'un métissage incontournable, un reflet de l'Afrique, la langue, probablement à cause de sa plus évidente décréolisation, apparaît, au contraire, comme marquée du sceau indélébile de la bâtardise. A l’épopée compensatrice que laisse supposer les puissantes imprécations du début du Cahier succède, chez donc chez Césaire, le réalisme critique et l’acceptation de l’histoire moderne comme génératrice d’interculturalité, voire de transculturalité, en tous cas, de rencontre, de choc de cultures d’où naissent, par la bâtardise (c’est à dire, en fait, par des processus de créolisation) des peuples et des langues créoles. Mais, chez Césaire, pareil mouvement ne débouchera pas sur un culte systématique et permanent de la bâtardise (fondatrice, au contraire, de l’idéologie créolitaire).

Il convient de ne pas passer sous silence le fait que dans la revue Tropiques, Césaire et ses collaborateurs (notamment Suzanne Césaire) rappellent l’importance du conte créole comme lieu d’investissement de la culture antillaise. Ils viennent, en effet, de découvrir avec un enthousiasme non dissimulé l’apport inestimable de Lafcadio Hearn à la conservation d’une partie de notre patrimoine oral, laquelle aurait probablement été détruite par l’éruption de le Montagne Pelée de 1902, si cet amoureux passionné de la Martinique et de sa capitale d’alors, Saint-Pierre (qu’il considère comme un véritable joyau) n’avait pas eu cette pratique ethnographique qui, combinée à ses qualités de romancier , nous restitue avec empathie et sympathie des éléments importants de notre identité historique. En d’autres termes, il y a lieu de laver la Négritude de l’assignation – rédhibitoire – de créolophobie, mot qui recèle une puisance d’opprobre trop forte pour caractériser l’attitude de gens qui, pour des raisons générationnelles, sont passés à côté, tout comme l récitant du Cahier dit que la la ville est passée à côté de son vrai cri( …). Il faut, à cet égard, admettre que la culture des promoteurs de ce mouvement est une culture marquée par les disciplines maîtresses du champ épistémologique de l’époque, à savoir l’histoire et l’anthropologie. Ce n’est qu’après les années cinquante du vingtième siècle que la vogue du structuralisme a fait de la linguistique la discipline-pilote des sciences humaines, bien après la gestation de la Négritude. En d’autres termes, si Senghor, a une réelle curiosité pour les structures des langues africaines il tient cela, d’une part, au fait, d’une part, que, agrégé de grammaire, il a été en contact avec la linguistique de son temps, fut-elle assez normativiste, mais que, d’autre part, les langues africaines n’étaient pas victimes de l’opprobre qui a toujours stigmatisé le créole, vécu comme langue d’esclave .

Amoureux lui aussi de la langue, des langues, Césaire aurait parfaitement pu développer son idéologie négritudinienne en rapport avec la problématique des faits de langue appliquée à l’étude des idiomes dominés si seulement l’air du temps et sa culture linguistique l’y avaient prédisposé et si pareille orientation, proprement sociolinguistique, était déjà apparue à l’horizon de la pensée scientifique de son temps.

On peut penser que, lors de son entretien avec Jacqueline Leiner, dans le cadre de la réédition relativement récente de Tropiques , il aurait pu revenir à une vision moins simpliste et mieux informée de la langue créole et des mécanismes de créolisation. Mais ce serait faire peu de cas du fait que, la maturité puis le grand âge aidant, Césaire a développé vis-à-vis du destin des peuples antillais (notamment relevant de l’outre-mer français), l’exigence d’un pessimiste méthodologique et vigilant passablement contaminé cependant par un pessimisme plus ontologique (existentiel), généré par la situation de « double contrainte » dans laquelle nos pays lui semblent englués. Telle semble être l’explication du point de vue de Césaire vis-à-vis du créole, point de vue nécessairement marqué, de surcroît, par les interférences au termes desquelles, il s’est vu en permanence mais subtilement sommé par ses partisans politiques de se démarquer du mouvement de la Créolité. En effet, ce dernier, dans le contexte martiniquais des deux dernières décennies du XXè siècle, apparaissait comme politiquement hostile au « Nègre fondamental »et littérairement peu reconnaissant de sa dette envers le grand fondateur. C’est à l’honneur du père de la négritude antillaise d’avoir toujours su raison garder et d’avoir reconnu la filiation (clairement affirmée par les tenants de la Créolité dans l’Eloge du même nom ) qui existe entre la Négritude et ce mouvement puîné. Césaire assortit toutefois son propos de la précision selon laquelle la créolité est un « département de la créolité ».

Au delà du réflexe lexical et sémantique , lié au terme "département", il conviendrait de reprendre la proposition de Césaire en la lisant à deux niveaux complémentaires :

- oui, la Négritude comporte la Créolité comme département si on admet que la seconde n’eût pas été possible en tant que telle sans la première, qui en est alors une matrice tout à la fois au plan historique et génétique.

- non la Créolité n'est pas un département de la Négritude. D'ailleurs, à tant faire d’utiliser pareille métaphore, le rapport peut tout aussi bien et doit même être inversé : la Négritude devient alors un département de la Créolité si on admet que l’Afrique, composante essentielle de l’origine démographique et, en profondeur, culturelle de nos pays est un élément de la « mosaïque » antillaise mais pas le tout de notre réalité. Sauf à oublier les apports indien, syro-libanais, chinois et autres.

Cela dit, on peut de nouveau revenir à la proposition césairienne si on assigne à la notion de Négritude la pertinence métaphorique à laquelle elle a historiquement et sémantiquement droit. La Négritude, débarrassée alors de toute implication raciologique, peut, en effet, s’affirmer comme un humanisme, réitérant alors une des postulations fortes du récitant du Cahier « je serais un Hindou de Calcutta"

3.1.3. dynamique sociale et identité phantasmatique

Au delà de l’idéologie raciale il y a lieu de considérer les aspects sociaux développés dans le Cahier et leurs effets sur le concept même d’identité. Ainsi, le mouvement de remise en cause des fantasmes de chefferie (assurément compensatoires mais combien enclins à travailler les mythologies personnelles) ne constitue, en fait, qu'un moment dialectique d’une prise de conscience sociale, voire prolétarienne, et finira par se résorber dans la poursuite de la si nécessaire réhabilitation de la race noire. De ce point de vue, on peut dire avec Roger Toumson et Simonne Henry-Valmore (1973) que Césaire est un "Nègre inconsolé" : il ne se console pas de la perte du lignage africain et est, par là même, inscrit dans une logique de l'ancestralité. La traite et l'esclavage ont forcément - et tragiquement, dans la perspective propre au poète de la négritude - aboli la trajectoire historique les contenus objectifs ancestralité, puisque précisément, l’effacement de la « mémoire de l’avant » est la résultante la plus affirmée de ces pratiques.
Si Césaire avait prolongé le mouvement inspiré par sa réflexion sur le complexe de Gwinplaine, nul doute qu'il eût débouché pour le moins sur le concept de créolité, auquel - on a vu pourquoi - il est resté étranger, voire allergique. Dès lors, la langue créole lui serait probablement apparue non pas comme le signe de la défaîte nègre et l'appel douloureux, parce que désespéré, à un certain irrédentisme (particulièrement exalté dans Les chiens) mais, au contraire, comme l'instrument d'une sauvegarde, un outil construit dans la subjugation pour continuer à vivre, tout en vivifiant la culture. Bref, un élément de résistance.

3.1.4. dérivations, dérives et avatars idéologiques : de l’affectivité « nègre » dans le roman de Confiant.

Un seul aspect des issues idéologiques du conditionnement historique (et des assignations collectives qui sont intériorisées en stéréotypes) sera abordé ici. Il s’agit de celui qui a trait à la sensualité, caractéristique qui sature à l’envie le discours occidental sur le Nègre et, par voie de conséquence, l’imagologie attachée à cette véritable fiction qu’est le Nègre, fiction créée par le Blanc lequel, dans ce même mouvement inscrit son être propre dans une fiction symétrique.

La vision stéréotypée du nègre sexuellement surpuissant est traitée par Confiant avec une évidente complaisance et soutenue par une certaine grivoiserie « gauloise », mais dont précisément le caractère récurrent se doit d’être interrogé. Il n’est pas difficile de démontrer que cette grivoiserie (qui au fur et à mesure de l’impressionnante successions des romans s’estompe) pour contrepoint une tendresse cachée et qui veut rester telle, comme pour ne pas faire mentir l’idéologie selon laquelle le monde créole, né dans la souffrance et l’humiliation, est condamné à une exaltation de l’amour-Eros au détriment de l’amour-Agapè. Deux personnages emblématiques de cette opposition sont récurrents dans l’intratextualité romanesque de l’ecriture confiantesque : il s’agit, d’une part, de ce personnage, fruit de l’imaginaire collectif, qui possède une sexe si long qu’il est obligé de l’enrouler plusieurs fois autour de sa taille pour le cacher aux regards ; d’autre part, de Philomène, la bien nommée, la péripatéticienne du Morne-Pichevin, qui fascine le narrateur depuis sa prime adolescence et dont il y a toute apparence que l’auteur (Raphaël Confiant soi-même) est follement amoureux.

Nul doute que la dénomination de Philomène ne nous renvoie tout à la fois à la notion d’amour (comme en témoigne l’étymologie grecque « philo », mais aussi à celle de scripturalité, elle même associée à celle de langue (la langue est le matériau incontournable de la littérature). À ce propos, on n’aura garde d’oublier que la séquence « -mène » qui termine le prénom de cette femme renvoie directement à la notion créole de « mennen ». C’est bien ce terme qui régit les relations de pouvoirs inscrits dans la relation amoureuse. Cette femme, du haut de son morne, aurait donc établi son pouvoir non seulement sur les adultes, mais aussi sur le narrateur adolescent qui habite l’imaginaire du même adulte. Il ne s’en remettra pas ,pour le plus grand bien, au demeurant, des lettres antillaises.

Nul doute non plus que le recours à ce prénom ne soit aussi le secret et subtil contrepoint qui arrache la geste confiantesque aux conventions de l’idéogie négriste du Nègre-objet phallique, et de son corollaire (la négrophobie) instillée, on le sait dans la matrice idéologique où ont été générés les « fondamentaux » de la culture antillaise, à la fin du XVII siècle, au terme de la promulgation du Code Noir, véritable balise officielle de la discrimination érigée en philosophie politique.
Ainsi Confiant donne de façon patente dans le cliché négriste tout en prenant ses distances avec ce dernier, mais de manière sous-jacente, dissimulée au regard naïf et simple. La logique dite tollendo-ponens (dont on sait qu’elle consiste à donner un objet tout en l’enlevant) fonctionne ici au bénéfice des seuls observateurs avisés, voire roués, ceux que la démarche déceptive de l’auteur ne « couillonne » pas. Mais, précisément, au grand dam de la réputation « petite-bourgeoise » du romancier Confiant, la gestion scripturale de cette logique ne permet pas toujours de dédouaner l’écriture de ce dernier des critiques répétitives portées contre lui par des lecteurs acerbes et, de surcroît, peu disposés (par esprit se système et/ou par dépit) à voir dans l’idéologie du mouvement de la Créolité autre chose qu’une accréditation, voire une exaltation, des tares de nos sociétés, confondant par là assomption et complicité.

3.1.4. la réassomption créolitaire

Réassumer notre passé, tout notre passé, est une nécessité à laquelle seules les pratiques intellectuelles et scripturales de la Créolité ont explicitement souscrit. Cela ne signifie nullement qu’il faille se rendre complice des crimes passés et les couvrir du manteau d’un généreuse autant que naïve obliviscence. « Réassumer » les croyances dans le quimbois et autres pratiques des « vieux Nègres » ne revient pas à s’interdire toute critiques des pratiques de pouvoir et d’aliénation qui se trouvent embusquées voire déployées dans le rapport antillais au magico-religieux. Et ce n’est pas moindrement faire œuvre de créolité que de donner à voire, analyser, critiquer, dépasser les données considérées comme triviales ou cruciales de cultures de nos pays.
On peut noter chez Confiant une grande complaisance envers cet anti-occidentalisme qui, paradoxalement, fait revendiquer une appartenance aux croyances de l’Afrique et de l’Inde par des intellectuels parfaitement athées. Mais le paradoxe n’est qu’apparent. En effet, dans le roman, les valeurs religieuses non typiquement apostoliques et romaines sont portées au pinacle au détriment des pratiques d’une église, il est vrai discréditées par sa collaboration avec le régime du Vichy tropical que constituent les cercles de la bourgeoisie foyalaise bien-pensante. Cette dernière est moquée à travers des épisodes hilarants qui sont autant de gags au service de la dénonciation d’un cléricalisme humainement appauvrissant et idéologiquement aliénant. Il n’empêche que les religions marginales dans la sociétés restent aussi relativement marginales dans l’œuvre et que l’on perçoit que le romancier est en train de chercher de faon laborieuse les fondements de ce qu’il n’appelle pas encore diversalité (néologisme qui, claquant comme un étendard, conclut emblématiquement l’Eloge).
Les deux composantes africaine et européenne occupent symboliquement et fonctionnellement dans l’œuvre une place à la mesure de la répression exercée historiquement sur la communauté d’origine hindoue d’une part, manipulée par les Békés qui font tout pour les couper des intérêts sociaux des Nègres dont pourtant, ils ne peuvent qu’être objectivement solidaires ; d’autre part, tenue en lisière, par réaction, par les descendants d’esclaves. Cependant, à la décharge de Confiant, on aurait tort de croire que le principe de diversalité ne se fonde et ne s’illustre dans la réalité que dans une logique quantitative. En ce sens, non seulement on ne peut tenir grief au romancier de la créolité d’avoir été naratoivement relativement évasif quand à la composante « kouli » mais on doit lui rendre hommage de ce qu’il inscrit dans sa vision non pas les seuls groupes majoritaires mais également ceux sont la densité est idéologiquement et existentiellement minorée. Du coup , dans le même mouvement dialectique, on ne peut non plus, sous peine d’être partial, stigmatiser l’auteur du Cahier lui reprochant de n’évoquer l’hindou de Calcutta que comme alibi tiers-mondiste à une volonté d’universalisme, conçu dès lors comme abstrait. Il et vrai que chez Confiant on n’a pas affaire à une simple expression mais à des situations romanesque. Mais qui, cependant aurait le front et la stupidité de reprocher à écrivain de choisir la forme du poème plutôt que celle du roman ? Si tant est d’ailleurs que Césaire eut le choix du médium qui devait propager son cri de révolte.

En conclusion, on vérifie, à lire Le Nègre et l’Amiral, que l’art romanesque de Confiant n’est pas l’application d’une théorie, d’une idéologie préfabriquée, même si cette œuvre est remplie d’a priori idéologiques. Comment en serait-il autrement, en littérature ? On se rend compte que l’écrivain, avec des éléments hétéroclites de « bricolage », au sens lévy-straussien du terme, construit difficultueusement, malgré son souffle , la cohérence d’une écriture de la Créolité non pas encore dans la phase d’assomption mais seulement de postulation, appréhendée, impatiente d’élever ses murs sur la ruine oedipiennement diligentée de la négritude, véritable tremplin, « puching-ball », repoussoir, prétexte, obsession, mais aussi horizon indépassé.

On assiste dans l'œuvre postérieure romanesque de Confiant postérieure à la "traversée paradoxale du siècle" une sorte de dilution de la critique idéologique anti-césairienne comme si la gourme ayant été jetée, une ceratine sérénité était alors advenue. Dans le même temps, on peut noter dans la succession des oeuvres de Chamoiseau un intérêt soutenu pour l'apparition du poète-maire de Fort-de-France dans son univers scriptural. Si l'homme politique est régulièrement suspecté d'une vision myope, en revanche, le poète est sacralisé, sacré "guerrier de l'imaginaire" et hommage lui est rendu pour le travail, au sens fort du terme, accompli par sa parole poétique.

Le simple sens historique permet de prendre conscience de ce que, à part quelques individualités européennes (artistes ou anthropologues) fascinés (autant par narcissisme ou par idéologie de rejet iconoclaste des valeurs occidentales que pour des raisons d'ouverture culturelle à l'altérité) par les œuvres plastiques africaines, il n'y avait pas grand monde pour reconnaître l'éminente dignité des cultures africaines. En d'autres termes, l'action des promoteurs de la Négritude a été authentiquement révolutionnaire. Ce qui, aux Antilles commence peu à peu à apparaître comme une évidence était vigoureusement et quasi universellement nié auparavant. Un parallèle peut être fait avec la Négritude pour ce qui est de l'apport de la Créolité. Avant le travail de promotion, d'analyse et d'illustration des langues et cultures créoles, combien de créolophones avaient confiance dans les potentialités de cette langue comme vecteur culturel de quelque dignité? Nul doute alors que le création du CAPES de créole (fruit du combat incessant et exclusif de ceux qui travaillent à la "relance" de cette langue) n'amène un jour tout un chacun à une confiance nouvelle dans un idiome bénéficiant d'ores et déjà de l'aura d'un statut scolaire.

Dans les deux cas, celui de la Négritude et celui de la Créolité, il y aura eu des intellectuels qui ne se sont pas contentés de proclamer, de déclamer (surtout s'ils étaient artistes, ce qui n'est pas une tare) et surtout de décréter la dignité de leur objet. Ils auront eu au moins un mérite : de donner à leurs contemporains - voire aux générations ultérieures - à percevoir de façon concrète, à travers ce que Marx appelle une "praxis", la crédibilité d'une perspective et peut-être les voies difficultueuses et escarpées d'un salut collectif. En ce sens, Négritude et Créolité constituent deux paradigmes prométhéens qui, historiquement, auront refermé le cycle ouvert par le Code Noir. Admirable prophète, qui pourrait dire l'avenir de nos sociétés. Mais grands irresponsables ceux qui auront tout fait pour empêcher ne se referme la boucle sinistre et qui pourtant - nous devons l'assumer - nous a façonnés. Sur eux, l'Histoire jettera sans doute un voile d'oubli.

Il me plait, à moi, participant de l'intérieur aux enjeux de la Créolité, auteur de cet article dédié à l' "archéologie" de cette notion dans une œuvre romanesque concrète et historiquement située, de conclure ma présente contribution sur cette tonalité-là. Il s'agit non plus de ce qui touche aux origines (l'"arkhè" grecque ) mais plutôt à la dimension "eschatolologique" de nos communautés créoles, inscrites dans le Monde tel qu'il va. En permanente créolisation.

Jean Bernabé
GEREC-F

Bibliobraphie ( à reprendre et compléter)
Bernabé, Jean, Chamoiseau, Patrick, Confiant, Raphaël, 1989 Eloge e la créolité, Gallimard
Césaire, Aimé 1) Cahier, 2) Chiens, 3) Préface à D. Guérin
Confiant, Raphaël 1)Le Nègre et l’Amiral, Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle
Chamoiseau Patrick 1) Chronique, Texaco, Biblique
Glissant, Edouard 1) La Lézarde 2) Le discours antillais
Guérin, Daniel, Les Antilles décolonisées
Hearn 1) Trois fois bel conte 2) Youma
Hugo, Victor, L’homme qui rit
Leiner, Jacqueline Réédition de Tropiques
Moreau de Saint-Méry, description…
Patient, Serge, 2001, Le Nègre du Gouverneur, Ed. Ibis Rouge
Picard, J. (1999) ( sur le marron)
Richer Clément : Ti-Coyo et son requin
Toumson, Roger, Henry-Valmore, Simonne, 1993, Aimé césaire, le Nègre inconsolé, Syros/vent des Antilles, 240 p.

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