Accueil

Bèlè Djouba

Georges-Henri LEOTIN

    Il y a quelques mois, des membres de la Coordination bèlè disaient chercher un mot créole pouvant traduire le français Festival  de  Bèlè. Il s’agissait de trouver un équivalent à Festival, avec toutes les connotations liées à festival : fête, rassemblement, honneur, mise en valeur, unité dans la diversité….

Ce grand rassemblement des diverses associations du monde du  bèlè s’est tenu les 2, 3,4 et 5 juin, avec inauguration au Mémorial Cap 110 du Diamant, et 3 jours de fête, de réflexion et d’hommages sur la Savane et à l’Atrium  (Fort-de-France). Dans ce qu’ils ont appelé Kay Bèlè, le village tout autour  du point stratégique de la manifestation, des chapiteaux  avec, entre autres, des associations comme Krey Matjè Kréyol Matnik (association d’écrivains en langue créole de Martinique),  Sanblaj pou fè kréyol lékol (association d’enseignants de créole de Martinique), Asosiasion Lasotè, Asosiasion pou fè bwabwa (Jala),  à côté de stands d’artisans et de petites entreprises de production  martiniquaises ( Fariba, Orgapéyi, Lakou Trankil,  Fidéline 2000, Tambours Laport, Philippe Bourgade etc…).

    Nous voudrions dire 2 mots sur les 2 termes  qui font le titre de la manifestation, spécialement sur le second, qui peut apparaître (à tort) comme un « petit nouveau » dans le vocabulaire du créole martiniquais : djouba. Il s’agit d’un vieux terme qu’un membre de l’AM4 qui fait autorité m’a dit avoir déjà entendu au François chez des anciens dans l’expression tanbou djouba. Le terme djouba tout seul semblant  renvoyer  à l’idée de fête et (donc aussi) de rassemblement. On peut encore entendre aussi entendre « nègres djouba » pour femme vulgaire, aux manières de paysanne : ou pé ka wè’y ka dansé asou son an tanbou djouba, oben ka maré tjou’y pou kann [d’où matjoukann ?] pou ay djoubaké anba maframé a(an kann).

« Cousin Zaka »

 Voici maintenant ce qu’écrit Alfred Métraux dans Le Vaudou haïtien (p.162) :

« Le tambour djouba ou martinique n’apparaît dans une cérémonie religieuse que lorsque le dieu paysan Zaka réclame, par la bouche d’un possédé, qu’on exécute pour lui la danse de ce nom. Le djouba est un tonnelet à douves ; il n’a qu’une membrane dont le système d’attache est du même type que celui des petro. Deux musiciens peuvent en jouer simultanément, l’un frappant la membrane des deux mains, l’autre battant la caisse avec des baguettes. »

Le dieu paysan du vaudou, Cousin Zaka, est présenté  ainsi comme grand amateur de la danse djouba. Dans la possession, Zaka apparait « avec l’accent et la gaucherie que l’on prête aux gens des mornes », mais, nous dit Métraux, malheur à celui qui l’aura méprisé « pour son apparence de rustre, son aspect balourd et ses haillons », il ne tardera pas à s’en repentir !

Bat bèlè

    Dans « Africanisme dans le créole » (Cahiers du Cérag, 1977), M.Joséphau argumente en faveur d’une origine africaine de bèlè, un des arguments étant l’improbabilité d’une origine française bel air, qui signifierait qu’on qualifierait de bel air  les chants et le tambour des vié neg. A l’appui d’une plus probable origine africaine, il évoque le yorouba  bèrè (grande fête qui marque la fin des récoltes), qu’il rapproche du verbe brè de la langue éfrik de la Côte de Calabar, signifiant « se livrer à toutes sortes d’amusements ». Il signale aussi comme autre origine possible le baoulé : douo-bèlè  y désigne la récolte des ignames (douo), occasion de grandes réjouissances.

Joséphau note que le mot bèlè « était autrefois normalement employé avec le mot tanbou, et que l’expression bat bèlè existe encore ».

A propos de l’hypercorrection « bèlèr » (au lieu de bèlè) très remarquable par exemple dans le parler du chanteur créolophone Ti-Emile, Daniel Bardury suggère une distinction de fait chez lui (Ti-Emile) entre bèlèr comme chant et bèlè désignant, plus largement, toute la manifestation (danse, fête…).

*

Dans « Approche cognitive du créole martiniquais, Ranboulzay 1 », page 200,  Jean Bernabé en appelle à une redynamisation des créoles (« ridjoké kréyol ») et parle d’un déficit voire d’un blocage de la « dynamique néologique» desdits créoles. Il appelle de ses vœux cette redynamisation et se propose d’y contribuer .(Pour Bernabé, par exemple, l’expression « kontan wè zot » pour souhaiter la bienvenue est le signe d’une certaine panne lexicale plutôt que d’une véritable créativité du côté des néologismes).

Le mot djouba n’est pas un néologisme, mais plutôt un archaïsme, comme on l’a dit. Reste que selon nous l’expression  Bèlè Djouba, pour Festival bèlè, parait une création tout à fait intéressante, et qui pourra faire revivre le vieux mot djouba cher à Cousin Zaka. Et ce malgré une certaine  parenté voire une synonymie entre les 2 termes bèlè et djouba. Il faudrait prendre djouba au sens de : grande fête, grand rassemblement ; d’où : bèlè djouba : festival du bèlè.

                                                                                G.H. Léotin,

                                                président de Krey Matjè Kréyol Matnik (KM2).

Pages