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A propos du théâtre à la Martinique et notamment de la comédie créole

BONJOUR AMI

Nady Nelzy

Il y a bien longtemps que je n’ai pas eu l’occasion ni le plaisir de converser avec toi, je me permets de le faire en choisissant la communication que tu as faite sur le théâtre aux Antilles ou
« La Comédie créole ou l’exigence du regard sur soi et sur le monde »
La raison de ce choix, je crois que tu la connais un peu. Je travaille depuis toujours dans le milieu du spectacle en Martinique. La télévision, c’était déjà du spectacle : J’y créais des émissions de proximité (les premières et des documentaires).

Je l’ai quittée il y a 25 ans pour aborder le théâtre aux Antilles. De 1997 à 1999, j’ai passé une grande partie mon temps sur les bancs de l’UAG, pour un DETUAG selon les règles universitaires (études théâtrales). Depuis ce temps, je n’ai pas cessé d effectuer, ici et ailleurs, des stages d’écritures et de pratiques théâtrales. Il y a presque 10 ans que j’anime des ateliers et que j’enseigne les bases du théâtre en milieu scolaire.

A mon tour, je transmets ce qu’on m’a appris et, si je dois juger des résultats obtenus, mon travail semble correspondre aux attentes de ceux qui me l’ont confié. Dans le même temps, je dirige une troupe de théâtre, affiliée à la Fédération Nationale des Compagnies de Théâtre amateur et d’animation. Je voyage pour le théâtre, à la rencontre de professionnels et d’amateurs, issus d’horizons divers : Europe/Afrique /Canada/Caraïbes. Depuis peu, j’appartiens à un collectif de dramaturges (« les Autres-mers ») : Caraïbes/Europe/Serbie/Afrique, qui se consacre aux écritures collectives. Nous travaillons actuellement sur le thème des tremblements de terre.

Mes parents, trop fragiles et trop âgés pour demeurer seuls, je n’étais pas présente aux journées des comédiens martiniquais et du monde du théâtre, organisées en octobre par la SODARCOMAMETERE (nom qui me paraît bien barbare pour parler de notre théâtre, mais peut-être que l’appellation de ce regroupement est déjà, chez nous, une forme d’exigence).

S’agissant de nous, la citation du hongrois Kojève que tu as choisie, me fait songer à une autre parole, créole et plus près de moi, celle de notre camarade Kali « lavi artis rèd ! », qui exprime selon moi, au plus profond de nos existences, le ressenti de ceux qui veulent faire de la création artistique et particulièrement du théâtre à la Martinique.
En évoquant les gens du théâtre à la Martinique tu fais référence à l’écriture théâtrale de Georges Mauvois, de José Alpha et de Roger Robinel. Si nul ne songe à minimiser l’apport considérable que ces auteurs et metteurs en scène de talent ont apporté à l’émergence d’un authentique théâtre martiniquais, après le passage annuel, pendant bon nombre d’années, de metteurs en scène français et de leurs troupes (Gosselin et autres).

J’aime infiniment l’écriture dramaturgique de M. Mauvois qui a aujourd’hui 88 ans ou plus. Le « Téat Lari » de J. Alpha et le travail de R. Robinel ont sans aucun doute fait d’eux, en dépit de notoires incompréhensions locales et exogènes, de véritables déchiffreurs.
Pour reprendre tes propos, à la Martinique, une partie non négligeable de la catégorie des gens dits sérieux : juristes, économistes, scientifiques, hommes de loi, professeurs, enfin tous ceux qui se situent dans la catégorie de bourgeois (J’ai même envie de préciser « de bourgeois de couleur », a encore tendance à n’accorder aujourd’hui encore aux gens de théâtre qu’un regard plus ou moins dévalorisant, le rôle de bouffons du roi déjà tenu par les acteurs des soaps de la télévision).

Quant aux institutions désignées pour la création artistique, ma parole va te paraître par trop méprisante mais comme les anciennes républiques bananières les dirigeants choisissent leurs nécessiteux ou si ça n est pas le cas, ils font tout comme.

Ceux qui, malgré tout, veulent absolument se consacrer au théâtre doivent savoir qu’il leur faudra batailler dur pour produire avec leurs maigres moyens et en l’absence des lieux adaptés, les seules salles possibles étant souvent rendues inabordables par leurs coûts et leurs disponibilités.

Concernant la création elle-même, notamment celle de la comédie créole, et s’agissant de la position qui nous est accordée, à nous autres gens de théâtre, j’ai envie de te dire que ton propos me paraît quelque peu suranné, ne tenant aucun compte des nombreuses recherches effectuées tout le travail effectué en amont par les nouveaux créateurs soutenus par plusieurs analystes de notre société : ethnologues, sociologues et psychologues pour appuyer l’évolution de la démarche artistique.

Ce n’est pas par hasard que j’ai choisi de travailler sur l’adaptation de « La noce », de Tchékhov. C’est qu’en lisant cet auteur et en étudiant son époque, j’ai été frappée par l’étrange similitude qui existe entre la comédie russe et notre société, née de l’humanité créole dont tu parles. Dans les deux cas, on retrouve le goût de la parodie, de la farce, de l’ironie, de l’outrance du geste et la permanence de l’humour grinçant. Cette pièce rebaptisée « Nous ne dirons plus qu’un mot… » dans sa version créole, a remporté un franc succès, et a été jouée 5 fois. (En Martinique on fait difficilement plus, à moins d’être Kassav, ou Ruppert et ses pitreries que j’adore).

Il n’empêche que le silence des « critiques d’art » a été la seule réponse de la part des médias, Bien qu’on se plaise à dire qu’en Martinique, pays des aveugles, les borgnes sont rois, le dramaturge et la troupe de théâtre, se retrouvent le plus souvent face à des censeurs et des polémistes acerbes qui, en dépit de leur ignorance du théâtre, sont persuadés que leurs pseudos analyses font d’eux de grands intellectuels.

Qu’appelles-tu « théâtre authentiquement créole ? Lorsque avec beaucoup de plaisir, mais oh combien de difficultés, j’ai mis en scène « Le Nabab de Saint Pierre », J’ai fait une fresque martiniquaise où je parle de notre société créole de 1898 et la naissance de la société mulâtre. Mon travail est certes inspiré d’une pièce de Victor Hugo, « Angélo le tyran de Padoue », mais je n’ai pas eu l’impression d’enfermer quiconque dans quelque calebasse que ce soit.

Pourtant, on m’a on reproché une fois de plus mon soi-disant « négropolitainisme » et mon goût pour les classiques européens, comme si nous, antillais, nous devions nous interdire tout intérêt pour les ces textes au motif que nous avons eu des « maîtres blancs ».
Ce protectionnisme me gêne car en travaillant depuis les œuvres de Hugo ou de Tchekhov, je ne me suis à aucun moment sentie dominée.

Dans le même temps, un « éminent dramaturge haïtien » résidant à la Martinique, Jean Durosier Desrivières, m’a adressé les critiques les plus acerbes sur mon utilisation des créolismes au théâtre. Hormis le fait que j’aime employer ce que certains nomment métaphores, il reste que c’est le langage que j’entends le plus souvent dans les rues et chez moi. C’est donc celui qui, entre créole et français, me paraît le plus approprié. Je veux simplement que lorsqu’on vient voir une de mes pièces et que je la présente comme une comédie créole, on se sente chez moi, aux Antilles.

J’ai lu quelque part qu’il est vain d’opposer savoirs et savoir-faire. Aux Antilles, on accepte de faire des études pour accéder à toutes sortes d’emplois, sauf pour les métiers du spectacle. J’ose ici avouer que j’ai de plus en plus de mal à entreprendre avec ceux de mon pays, car dans nos métiers, la plupart sont persuadés qu’ils sont nés organisateurs de spectacle, dramaturges, metteurs en scènes, comédiens et malheur à celui qui osera proposer de reprendre les bases pour commencer à s’intéresser sérieusement à la chose théâtrale, qu’elle soit créole ou paimpolaise.

Je n’ai probablement pas les mots nécessaires pour exprimer ce que mon cœur veut dire mais si aujourd’hui, je persiste et je signe un théâtre pour une société créole. Si je présente certaines de mes pièces comme des « comédies créoles », c’est grâce au DETUAG et à ses activités multidisciplinaires. Mes enseignants étaient tous des antillais ou s’ils venaient d’ailleurs, ils possédaient un ancrage créole fort, ce qui me semble un élément important qu’on ne peut pas nier (on n’aborde pas Othello de Shakespeare, de la même manière selon qu’on soit de race blanche ou noire).

C’est bien parce que j’ai reçu les bases du théâtre grec que je peux aborder notre théâtre et particulièrement le choix d’écrire de la comédie créole. Ce sont tous ces éléments qui m’ont aidé à trouver la manière de dire sur une scène de théâtre qui nous sommes, et à faire ce choix lucide. Malheureusement pour nous, le DETUAG et ses bonheurs n’ont duré qu’une saison… comme tout ce qui est bien pour nous … trop bien probablement.

Ceci pour te dire que si nous voulons exister, si nous voulons un théâtre qui nous appartienne et que nous soyons fiers de l’exporter, il nous faut commencer par le commencement, appartenir au monde du théâtre c'est-à-dire « ETUDIER » ses bases et ne pas sans cesse faire abstraction de ce qui a été déjà fait ou de ressasser notre passé laborieux. Je crois sincèrement que c’est ce qui nous empêche d’avancer.

Voila ce que m’inspire ton analyse sur le théâtre aux Antilles et la comédie créole

Bien à toi.

Nady

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