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Février 2009, Lucinda et Compère Lapin

Serghe KECLARD
Février 2009, Lucinda et Compère Lapin

Sens aux aguets, on écoutait, on regardait – une silhouette passa, hiératique, un cigare à l’allongée de la lippe – on respirait en essayant de toucher le corps sacré d’une terre qui grandissait en nous. Malgré la bannière qui manqua de nous éborgner, la poussade  au moment d’un arrêt intempestif, la douleur lancinante d’une chaussure brusquement étrécie ou la soif inextinguible qui tenta de  mourir dans l’hypothétique dernière goutte d’eau. C’était nous. C’était bien nous qui avions accompli cela ! L’impensable d’hier se mua en désir irraisonné de victoire, en marche triomphale. Le soir venu, les échos amplifiés de batailles rangées entre forces de l’ordre et jeunes  délaissés, au cœur de Foyal, ne parvinrent pas à ébranler notre foi. Nous n’eûmes pas les raisons exactes de cette anicroche au tissage impeccable du lien entre nous. Qu’importe ! Le lendemain, Lucinda et Compère Lapin apprirent  que les supermarchés de la Courneuve de Saint-Aubin avaient manqué d’être incendiés dans la nuit. Mais, comme d’habitude, la protection efficiente des gens d’armes évita le pire. Les autres, malheureusement, n’eurent pas le même bonheur.

Ils se regardèrent. Ils étaient passés de l’autre côté du miroir déformant et se demandaient, groggy, qui ils étaient devenus.  Etaient-ils parvenus à un miracle de sagesse, de lucidité ou de cécité ? Peut-être ! L’avenir mettra tout cela en perspective, sans l’ombre d’un doute. Ce besoin impérieux de chahuter le présent qu’ils avaient senti (Lucinda, plus précisément ; Compère Lapin croyait, lui, que tout cela ne durerait pas très longtemps) chez des gens qui hier poussaient d’un front aveugle la voûte du ciel et aujourd’hui regardaient le soleil en face. Le couple ne cherchait pas à se l’expliquer avec des mots mais laissait grandir en lui ce bonheur ténu, car fragile,  d’inespérées retrouvailles. Quand même,  pendant que tout semblait se déliter, malgré la lueur intermittente des lucioles, des hommes, des femmes d’ici, collaient tête et épaules pour porter l’espoir au cœur d’un monde en branle. Cela signifiait que d’obscurs égoïsmes s’estompaient, d’ataviques réflexes s’érodaient et enfin, le rendez-vous était pris avec la grande espérance, alors !?

Compère Tigre, compère Cheval et certaines amazones refusaient de se laisser aller à trop d’enthousiasme. Il fallait, comme on le dit souvent de manière pompeuse, raison garder ! Pas plus tard que ce matin, Compère Tigre  se rendit, mu par la nécessité de se nourrir, aux  abords du marché,  afin de marchander  fruits et légumes. Il se heurta à la mutité hautaine de  commerçantes sourdes et revanchardes. Celles-ci lui rappelèrent, gentiment, qu’à l’époque, pas si lointaine que cela, du règne sans partage des supermarchés, il leur avait viré le dos ; trop content de payer cash à la caisse. Compère Cheval, au cœur d’un crépuscule foyalais encore rempli du beau vacarme de la journée, se souvint  de l’admirable tirade de Colibri quand  il dut fuir devant la juvénile meute motorisée réglant, à travers les artères de la ville, ses comptes avec une hédoniste société égoïste. Á quoi les Amazones répondaient, malgré l’euphorique papillotement d’images dont leurs yeux témoignaient : «Chen-an ni kat pat, men i pa fouti pran kat chimen!» Puisqu’elles  entendirent des personnes, demander tout en ne demandant pas que cessent « ces troubles à l’ordre public », réclamer « la primauté des urnes sur l’agitation de la rue », et les traiter de voyoutes, de vacabonn san manman, de racailles parce qu’elles  exigeaient avec les garçons, entraînés dans le mouvement, la restitution des terres spoliées par les gens de la caste, le respect, la dignité déniés à tous les pères, les mères et les enfants de par ici. Elles comprirent, alors que le bouleversement des fonds marins  n’atteindrait pas la surface étale des convenances … Ce n’était pas  faute de rubescentes marches sans toucher la personne, barrages avec pneus, palettes de bois entassées, autodafés d’ordures de toutes sortes et de toutes espèces afin «de faire fuir les rats», disaient-elles, hilares.

Les grands Blancs eurent plus qu’assez  de n’être pas les maîtres de la place. La décision fut prise : il fallait mâter « ces fouteurs de merde !». Et un vendredi de l’an de grâce à la neuvième déclinaison, pendant que dans la ville les voix impatientes attendaient les paraphes du triomphe, un tressaillement parcourut le noir épiderme d’une route qui s’ouvrait sur la  capitale. Du Nord descendit l’armée conquérante des tracteurs, des  camions et des 4×4 dans un vrombissement  à faire peur. Il s’agissait de montrer  ses muscles dans « une manifestation silencieuse et pacifique ». Mais ces chars d’un nouveau genre  blessèrent  les plaies du bitume et celles des hommes en souffrance qui crièrent, comme  Tigre, que le Diable (dût-t-il s’habiller en grands planteurs) ne se promènerait plus  lacérant à coup de chicote le cœur d’un présent qui n’en finit pas d’être visité par le passé. On barra alors l’avancée inexorable du soufre afin d’éviter l’embrasement. On dévia son itinéraire à travers ruelles des quartiers populaires. On appela en renfort les Robocops  armés pour protéger l’Usine et la Banane. Un brouillard détonant accompagna leur entrée en scène. Alors tombèrent du ciel et de la terre, pendant près de deux heures, roches qui signifient roches. Des vitres d’autos volèrent en éclats. Les roues énormes des machines agricoles pilèrent en grain la caillasse qui rebondissait sur leurs carcasses. Une femme hurla qu’elle n’était pas une mouche qu’on écrase dans un moment de distraction. Un homme se retrouva encerclé par le cordon de protection de ceux contre lesquels il avait organisé la démonstration belliqueuse. Un, deux, trois, des centaines de gavroches, bandana protégeant le visage des fureurs des gaz, avançaient en chantant, dans une mime joyeuse - main-révolver, bras levés - vers des humanoïdes en armes : «Yo awmé, nou pa awmé ! Yo awmé, nou pa awmé !».

Un drapeau flotta longtemps comme défi, résistance et appel à la trêve.

 

Février  2009,  Serghe Kéclard

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