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FICHES DU CAPES DE CREOLE

{{QUESTION D’ORAL (Sociolinguistique)}}

{{QU’EST-CE QUE L’AMENAGEMENT LINGUISTIQUE ?}}

Lorsque un pays possède une langue majoritairement orale et qu’il désire en faire sa langue nationale ou officielle, il se doit de procéder à ce que l’on appelle l’aménagement linguistique lequel peut être défini, selon Albert Valdman, par les 4 actions suivantes :

. {{La sélection du code linguistique}} c’est-à-dire le choix d’une variété dialectale ou sociolectale.

. {{la standardisation (ou codification)}} qui implique le choix d’un code graphique et l’établissement d’une norme.

. {{l’enrichissement (ou élaboration),}} notamment du vocabulaire mais aussi de la syntaxe.

. {{l’illustration}} de la langue par une production littéraire.

L’aménagement linguistique étant du ressort du pouvoir étatique, seuls les Seychelles, l’île Maurice et Haïti, pays créolophones indépendants, ont pu la mettre en œuvre, ce qui ne peut, pour des raisons jurido-politiques évidentes, être le cas dans les 4 DOM. Examinons chacun de ces 4 points un à un :

__s’agissant de la sélection du code linguistique, il a fallu, en Haïti par exemple, faire un choix entre les 3 principaux dialectes du pays : celui du centre (Port-au-Prince), celui du Nord (Cap Haïtien) et celui du Sud (Les Cayes). C’est celui du centre qui a prévalu. Ce choix s’appelle un choix géolectal. Ensuite, il a fallu faire un choix entre les différentes sous-variétés en usage dans le Centre : « gros » créole, celui du peuple des bidonvilles ; créole « mulâtre », celui de la bourgeoisie ; créole des médias (surtout la radio). C’est ce dernier qui semble avoir prévalu sans que cela ait été dit clairement. Ce choix s’appelle un choix sociolectal. Sur quoi les aménageurs linguistiques se sont-ils fondés pour opérer de tels choix ? Il apparaît que les critères linguistiques n’ont pas été déterminants car dans le choix géolectal ce sont des raisons politico-économiques qui ont prévalu : Port-au-Prince est en effet la capitale d’Haïti et son principal centre économique. Pour le choix sociolectal, c’est le critère du prestige qui a prévalu : le « gros » créole est dévalorisé et n’est parlé que par des gens très pauvres et analphabètes. {{On notera qu’aux Antilles-Guyane, le GEREC-F a fait un choix inverse en privilégiant la déviance maximale c’est-à-dire le choix d’une forme de créole la plus éloignée que possible du français.}} Les DOM étant des départements français, ce choix s’y résume à un vœu pieux.

__s’agissant de la standardisation, l’unanimité semble s’être faite depuis 30 ans sur le rejet de la graphie étymologique au profit de graphies phonético-phonologiques. Ce pluriel indique que plusieurs systèmes phonético-phonologiques ont été choisis selon les pays concernés. Ainsi en Haïti, l’accent aigu a été supprimé et l’on écrit tonbe là ou le GEREC-F écrit tonbé ; A Maurice, on écrit le « ou » u et donc mun là où le GEREC-F écrit moun etc…Aux Antilles-Guyane, c’est le système GEREC-F qui prévaut depuis près d’une vingtaine d’années. Pour ce qui est de l’établissement d’une norme, les choses sont beaucoup plus difficiles à mettre en œuvre et c’est principalement l’institution scolaire qui en a la charge. Seuls deux pays, Haïti et les Seychelles, ont une politique scolaire créolophone conséquente puisque le créole y est enseigné à l’écrit dès l’école primaire mais ce n’est qu’aux Seychelles qu’un certain effort a été fait pour « normaliser » le créole.

__s’agissant de l’enrichissement, on ne s’étonnera pas qu’Haïti, fort de ses 7 millions de créolophones unilingues ne s’en soit guère préoccupés. Le français (ou l’anglais) n’y est pas en position d’anéantir le créole comme dans les autres pays créolophones et les Haïtiens n’ont aucune crainte d’emprunter massivement des mots français (ou anglais). Dans tous les autres pays où la concurrence est forte entre le créole et le français/anglais, la nécessité de doter le créole d’un vocabulaire intellectuel non inféodé au français s’est fait ressentir. Ainsi aux Seychelles, l’activité néologique, sous la houlette de Lenstiti Kréyol est très forte dans des disciplines comme les Sciences Naturelles par exemple. Aux Antilles-Guyane, surtout en Martinique, de nombreuses expériences néologiques sont tentées depuis deux décennies.
__s’agissant de l’illustration du créole par des œuvres littéraires, c’est, semble-t-il, le secteur où l’aménagement linguistique est le plus avancé. On a assisté dans tous les pays créolophones, et cela à partir des années 70, a une explosion de la production littéraire en créole dans tous les genres, aussi bien les genres où traditionnellement le créole avait l’habitude de s’illustrer (fable, poésie, théâtre) que dans ceux où il était balbutiant (nouvelle, roman, essai).

{{ Pour qu’un aménagement linguistique puisse être considéré comme réussi, il faut que ces 4 activités soient menées à bien}}. Rien ne sert, par exemple, d’avoir une brillante littérature en créole (activité 4) si l’on est incapable de définir une norme (activité 2) acceptée par tous.