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La Martinique après le débat sur les articles 73-74 : état de lieux

IX. BREF APERÇU DES STRUCTURES DE L’IMAGINAIRE LINGUISTIQUE DES CREOLOPHONES MARTINIQUAIS : LES ENJEUX DU CREOLE A L’ECOLE.

par Jean Bernabé, professeur émérite des Universités

{Les structures cognitives liées aux langues sont propres à une communauté, mais elles n’affleurent pas à la claire conscience individuelle tant qu’il n’existe pas un aménagement leur permettant d’être exhibées. L’Ecole doit permettre l’exploitation des ressources relevant de l’imaginaire d’une société. Selon certains adversaires de la promotion du créole, ce dernier n’a pas besoin d’entrer à l’Ecole, parce que nous le porterions en nous. « Dans nos gênes », osent-ils même dire, comme si les langues s’inscrivaient dans un patrimoine génétique ! Raisonnement absurde puisque le français et toutes les langues standard font l’objet d’un traitement scolaire, sans lequel elles péricliteraient comme instrument de socialisation.}

{{Un cadeau inopiné}}

Tout d’abord, le récit d’une merveilleuse expérience que j’ai vécue en 1974 à Pointe-à-Pitre, au Prisunic de la rue Frébault. Debout à côté d’une pyramide de boîtes de petits pois en conserve, j’ai soudain entendu un bruit. Une dame d’un certain âge, très manifestement une personne de la campagne, m’a, avec une mine désemparée, tenu, à peu de chose près, ce propos : « {Misié an mwen, es ou pé rédé mwen pou ranmasé sé bwet-lasa. An ba yo an kout zépol san fè espré épi yo enki dégeldésann} » (en français : « Mon bon monsieur, pouvez-vous m’aider à ramasser ces boîtes. Je leur ai donné un coup d’épaule involontaire et elles se sont mises à dégringoler »). Je l’ai aidée mais assez vite, des employés du magasin se sont substitués à nous et j’ai alors pu essayer de transformer cette rencontre inattendue en enquête linguistique. Chacun aura deviné le terme qui avait retenu mon attention. Cette dame n’a jamais pu me donner le moindre renseignement sur l’emploi qu’elle avait fait de cette pépite d’or qu’elle m’avait livrée avec la plus grande spontanéité, sous les espèces du terme « {dégeldésann} ». Par la suite, j’ai eu la confirmation qu’il s’agissait d’un « {{apax}} ». Dans la terminologie des linguistes, un apax est un mot qui fait l’objet d’un emploi unique, dans un acte de parole unique, réalisé dans une circonstance unique. Bref cette brave paysanne qui avait renversé la haute et instable pyramide de boîtes de petits pois dans un magasin de la ville s’est trouvé avoir pratiqué l{{’invention spontanée}} d’un mot, que probablement elle n’a jamais plus réutilisé. Elle pas, mais moi, oui !

{{Le « désapaxage », un devoir pour moi !}}

Dès mon cours le plus proche, j’ai raconté mon aventure à mes étudiants et nous avons de ce jour intégré à « notre » vocabulaire du guadeloupéen ce mot nouveau. Je l’ai pour ainsi dire « désapaxé », si on me permet ce néologisme. Je ne garantis pas que {dégeldésann} ait atteint les grandes masses, ni qu’il soit resté vivant au point d’être utilisé par le Guadeloupéen moyen à la place du terme parasite du français qui n’est autre que « {dégrengolé} ». J’ai même fait mieux encore : ce mot, je l’ai naturellement martinicanisé sous la forme « {dédjeldésann} ». Entre nous, cher lecteur, rassurez-moi sur la pénétration de ce mot dans votre propre vocabulaire. L’aviez-vous seulement entendu ou lu avant aujourd’hui ? Il se peut cependant que tel ou tel dictionnaire du martiniquais, insoucieux de ses sources, fasse état de ce terme sans même en expliquer l’origine. Si c’était le cas, il ne faudrait pas y voir une atteinte à la propriété privée. Car les mots d’une langue, quelles que soient la condition et la genèse de leur apparition ne sont pas privatisables. Sinon les auteurs de dictionnaires feraient payer des droits de copyright à tous les utilisateurs. Sans compter qu’eux-mêmes devraient être les tout premiers à payer ces mêmes droits à la communauté pour avoir rassemblé dans un ouvrage le lexique produit par cette dernière.

{{Le joyau en question}}

Tout cela étant dit, je vous imagine, lecteur, impatient de comprendre la raison de mon intérêt pour cette expression. Dans le cadre d’une expérience inopinée où un mot nouveau surgit. Cela se passe non pas dans un laboratoire ou un cabinet de linguiste titillant sa propre imagination, mais dans le cadre naturel et spontané d’une communication où une personne se fait le vecteur inconscient d’un imaginaire collectif. Voilà qui est de nature à éclairer une activité cognitive. Décomposons ce terme en trois séquences : {dé-gel-désann}. On y reconnaît des éléments proches du français ({gel, désann}) voire identiques ({dé}). Cela dit, on n’a absolument pas affaire à un {{parasitage}} du français, mais plutôt à une création authentique à partir d’une réinterprétation de vocables du français. Ce travail de réinterprétation, de {{reformatage}} est un travail de production, du type de celui qui a précisément été à l’œuvre dans la genèse des langues créoles, il y a plus de quatre siècles.

Prenons chaque item l’un après l’autre :

- le premier : { {{dé}} } implique le passage d’un état à un autre, sous une forme soustractive, ce qui implique un dommage. Il y a quelque temps, j’ai entendu un pécheur de Schoelcher parler de « {dékayé} » un poisson, c'est-à-dire lui enlever ses « {kay} » (comprendre « ses écailles »), là où le français a « écailler »

- le deuxième : { {{gel}} } ({djel}, en martiniquais). On ne comprend pas de prime abord ce que représente ici un terme renvoyant en français au mot « gueule ». Sauf si on a recours à une expression argotique : « se casser la gueule ». Oui, mais la dame n’a pas dit : « {Sé bwet-la kasé gel a yo} » ( fr : les boîtes se sont cassé la gueule), même si, à travers ses facultés cognitives, elle a inconsciemment utilisé cette formule argotique à laquelle elle ne s’est d’ailleurs pas arrêtée. Cette formule indique que le changement d’état a eu des conséquences néfastes sur la réalité physique des objets (les boîtes de petits pois).

- le troisième : { {{désann,}} } indique un mouvement de haut en bas, donc de chute. Bref, nous avons la production selon un imaginaire lexical créole (à partir, dans ce cas-là, du français), d’une expression qui assume pleinement le sens de l’action de « dégringoler », c'est-à-dire changement d’état d’un objet qui va de haut en bas. Quant au français « dégringoler », il est issu d’une dynamique différente : glisser du haut d’une colline, le mot d’ancien français «{ gringole} » signifiant « colline » et issu du néerlandais « {grinc} ». Comme quoi, aucune langue ne part de rien et nous n’avons aucune raison de considérer l’origine majoritairement française du lexique créole comme une cause en soi d’aliénation. « Aliénation », un mot qui a bon dos et qui sert d’alibi à beaucoup de refus de s’assumer ! On aura compris que je ne confonds pas{{ parasitage du français}} et productivité créole, quelle que soit la langue-base.

{{Au-delà de cette inattendue expérience}}

Maintenant, un autre exemple, tiré, cette fois, de mes recherches : le terme «{{ lolo}} », qui est le {{noyau}} de toute une série lexicale. Ce mot, quand il désigne une petite boutique où est installé un bar, n’est pas martiniquais. Il est guadeloupéen. Il existe encore quelques « lolos » à Pointe-à-Pitre, petits commerces populaires de proximité où on peut aussi boire. Le terme « lolo » est un mot d’origine normande arrivé aux Antilles avec le début de la colonisation. Le redoublement du « l » indique un mot de formation enfantine, désignant le lait. Chose très intéressante, en argot, il désigne aussi les seins d’une femme (on parle d’une femme « à gros lolos ». En bref, le contenant (sein) et contenu (lait) sont exprimés par le même terme ({lolo}). Par extension, ce mot a renvoyé à tout ce qui se boit, notamment les boissons alcoolisées, consommables dans les « lolos » de la Guadeloupe.

Le martiniquais «{ lolo} » ne désigne que le sexe masculin. Il faut bien comprendre que l’extension de sens de « lolo » va jusqu’à désigner pas seulement ce qu’on boit, mais tout ce qui est liquide. Par contamination de sens, le « lolo » est aussi un espace contenant, comme en témoigne le guadeloupéen, puisqu’un « lolo » est un endroit où on peut entrer pour consommer du liquide. Quant au sexe masculin, sa pénétration dans le sexe féminin requiert une certaine {{lubrification}}. Dès lors, le « lolo » (sexe) n’est plus seulement le liquide, ni non plus l’espace où on trouve le liquide, mais ce qui trempe dans le liquide. On retrouve ici la dialectique du contenu et du contenant déjà présente dans le « lolo » avec son sens double de lait et de sein.

Le lexique créole rend compte de la place de la sexualité dans une société où les femmes européennes étaient encore rares et les femmes noires dans un statut d’esclaves à la merci des hommes, plus particulièrement du maître. Pour prendre la mesure de mon analyse, il convient de se considérer l’ensemble des mots de la famille de{ lolo}. Par ordre alphabétique, nous avons : {lélé, lèlè, lélékou, lol, lolay, lolé, loli, lolibann, lolo, lòloy, louloun.}

{ {{Lélé}} } : l’agitateur, instrument de la cuisine créole, qui est utilisé pour faire mousser les liquides ou bien pour assurer des mélanges : {Moun jòdi-jou ka djè sèvi baton-lélé ankò} (fr : les gens d’aujourd’hui n’utilisent guère plus le « baton-agitateur »)

{ {{Lèlè}} } est à relier plus particulièrement à { {{lòloy}} }. Ces deux mots présente des voyelles dites ouvertes (« { {{è}} } » et « { {{ò}} } »), à connotation péjorative en créole (par exemple, {bèbè, blèblè, lesbèdè, tèbè, tògò} etc.). Une personne « lèlè » est sans consistance, plus proche du liquide que du solide, une personne niaise. Quant à {lòloy}, il qualifie une personne étrange, bizarre, ce qui se comprend bien également, en rapport avec le flou.

{ {{Lélékou}} } : désigne situation dans laquelle on est plongé, comme dans un liquide visqueux et ont on a du mal à sortir :{ Man pa sav ki manniè yo ké fè pou sòti adan lélékou-tala} (fr : je ne sais pas comment ils se sortiront de ce mauvais pas)

{ {{Lol}} } : c’est une « trempette » : {Sé annni an ti lol man fè adan lanmè-a bonmaten-an} (fr : c’est seulement une trempette que j’ai faite dans la mer, ce matin)

{ {{Lolay}} } et{ {{ loli}} } sont liés d’une manière très intéressante. Les yeux « {loli} » sont des yeux atteints de strabisme (on dit aussi{ zié koki}, qui en fait désigne les yeux écarquillés). Le mot {loli} renvoie à l’impression que les yeux bougent, roulent dans l’orbite, comme dans un liquide. L’œil « {loli} » est donc l’œil qui louche (du verbe « loucher »). Le mot {lolay} désigne une personne, non pas qui {{louche}}, mais qui {{est louche}} (c'est-à-dire pas nette). Ici encore, on constate que l’existence d’une contamination créative du verbe français « loucher » et de l’adjectif « louche » :{ Ki kalté boug lolay ou menenn ba nou an ?} (fr : quel type bonhomme louche nous as-tu amené là ?). Ce phénomène d’amalgame de sens est typiquement créole.

{ {{Lolé}} } : tremper dans un liquide : {Ni konmen tan rad-la ka lolé adan vié dlo sal tala} ? (fr : il y a combien de temps que ce vêtement trempe dans cette eau sale ?).

{ {{Lolibann}} } : désigne le sexe masculin des enfants (comme le mot{ titoli}, qui n’est pas de la même famille lexicale)

{ {{Lolo}} } existe en guadeloupéen avec le sens de boutique de proximité mais aussi d’organe sexuel masculin et ce, sous l’influence, peut-être, du martiniquais.

{ {{Louloun}} } : toujours selon la dialectique contenant-contenu, ce mot désigne le sexe féminin et ce, sous l’influence des termes suivants désignant la même réalité : {chouchoun, koukoun, foufoun}.

Cette liste, augmentée d’une kyrielle d’autres, ne peut pas ne pas comporter des conséquences pour le traitement scolaire du créole. Cela dit, on ne peut pas scolariser le créole n’importe comment, sans tenir compte de ses spécificités linguistiques et sociolinguistiques.

Prochain article :

La Martinique après le débat sur les articles 73-74 : état de lieux

10. Le profil linguistique et sociolinguistique du créole et les enjeux de son introduction à l’Ecole.

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