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LA MORT EN FACE

Thomas Cluzel http://www.franceculture.fr/

Chaque matin, l’actualité vue au travers de la presse étrangère. Aujourd’hui : plus de 800 réfugiés pourraient s’être noyés lors de trois naufrages survenus la semaine dernière au large de la Libye. Quand le monde politique réagira-t-il enfin

Depuis mardi, la photo a fait le tour du monde dans les pages de la presse internationale, du WASHINGTON POST au GUARDIAN de Londres, en passant par THE INDIAN TIMES. Un cliché pourtant insoutenable, sur lequel figure en gros plan un enfant probablement âgé de quelques mois, gisant dans les bras d'un sauveteur de l'organisation non gouvernementale Sea-Watch. L’homme qui porte ainsi le petit cadavre se présente comme Martin, un Allemand père de trois enfants : « J’ai pris l’avant-bras du bébé et j’ai immédiatement tiré le petit corps vers moi pour le protéger, comme s’il était encore vivant. Ses bras étaient étirés vers le haut, avec ses petits doigts. Le soleil éclairait ses yeux lumineux et chaleureux, mais sans vie. Alors j’ai commencé à chanter une chanson, pour me réconforter et essayer de donner un sens à ce moment déchirant, donner une forme d’expression à l’incompréhensible ».

 

L'organisation allemande Sea-Watch, qui a pour habitude de documenter ses sauvetages avec de très nombreuses photos et vidéos, pas toutes aussi difficiles à regarder, certaines dégagent même de la joie, ou à tout le moins des sourires de soulagement, précise le site BIG BROWSER, a choisi de diffuser largement cette photo afin de médiatiser une réalité qu’elle considère ignorée et d’obliger ainsi les instances politiques à y apporter une réponse. Dans un communiqué qui accompagne cette image, elle écrit : « A l’aune de ces événements désastreux, il devient évident pour les organisations sur le terrain que les appels aux politiciens pour éviter de nouvelles morts en mer n’ont aucune conséquence. Alors si vous ne voulez plus voir de telles images, arrêtez de les produire ! Nous devons mettre fin à cette situation. »

 

Bien entendu, cette photo rappelle celle du petit Aylan dont le corps sans vie avait été retrouvé par un sauveteur sur une plage turque. C'était en septembre 2015. A l'époque, sa photographie était devenue le symbole du sort des réfugiés en même temps que celui de l’inaction de l’Union européenne. Un souffle d’empathie avait même été déclenché. Un souffle depuis retombé. En février dernier, l’Organisation internationale pour les migrations annonçait qu’au moins 304 enfants (comme Aylan) étaient morts en Méditerranée dans l’indifférence quasi générale, depuis septembre 2015. Un chiffre qui a, bien évidemment, augmenté depuis même si personne ne sait encore de combien.

 

Dans la longue litanie des chiffres qui, trop souvent, servent de seuls et uniques commentaires inopérants face à cette crise des migrants, il y a une semaine jour pour jour, rappelle ce matin LE TEMPS de Lausanne, l’ONU se réjouissait du peu de morts survenus au mois de mai en Méditerranée. L’accalmie était particulièrement frappante sur les îles grecques de la mer Égée, où les arrivées en provenance de Turquie ont chuté. Seulement voilà, c’était sans compter la série de naufrages de ces derniers jours au large de l’Italie. Les dernières catastrophes ont coûté la vie à au moins 880 migrants partis de Libye. En une semaine, la marine italienne a recueilli 14 000 personnes.

 

Avec les arrivées massives de migrants ce week-end, on a franchi un cap, prévient de son côté le quotidien de Milan AVVENIRE : depuis le début de l’année, 47 740 migrants ont atterri, soit 4 % de plus que sur la même période en 2015. Sauf que ce n’est pas tant sur le nombre de personnes qui ont posé le pied en Italie que le journal catholique met l’accent, mais plutôt sur ceux qui n’y sont pas parvenus. Avec à sa une la photo d’une barque vide, on peut lire ceci : eux ne débarquent pas, 1000 morts invisibles dans notre mer en une semaine.

 

Depuis la fermeture de la route des Balkans et l’accord controversé sur le renvoi vers la Turquie des nouveaux arrivants en Grèce, l’Italie, est redevenue la principale porte d’entrée méditerranéenne. Par ailleurs et outre l’arrivée des beaux jours, qui a toujours favorisé les traversées, certains témoignages recueillis par le HCR disent que les trafiquants veulent maximiser leurs profits avant le mois sacré du Ramadan, qui commence la semaine prochaine. Or si l’augmentation de la pression migratoire devait entraîner, encore, le renforcement des contrôles aux frontières de l’Autriche et de la France, voire la fermeture temporaire de celles-ci, l'Italie se retrouverait prise en tenailles. Car l’Europe ne viendra pas à notre secours, prévient LA REPUBBLICA. L’Italie doit donc se préparer à gérer la question migratoire par ses propres moyens. Et ce ne sera pas l’urgence d’un jour, mais la normalité des prochaines décennies.

 

Cette semaine tragique souligne, une nouvelle fois, le manque cruel de solidarité, s’inquiète le quotidien néerlandais NRC HANDELSBLAD. Et pourtant, l’Europe prospère, forte de son soft power économique et diplomatique, dispose d’innombrables possibilités, dans la mesure où les pays européens se résolvent enfin à agir de conserve. L’Europe doit établir des voies légales d’immigration, en contrepartie de la coopération des autorités des pays de départ. Qu’il soit dur ou non, l’accord passé avec la Turquie reste le meilleur modèle de collaboration en date. Ceci implique également de soutenir l’Afrique, afin de donner des perspectives à sa population, et de lui permettre de déposer des demandes d’asile sur place. L’UE doit commencer, dès aujourd’hui, à mettre au point un nouveau régime d’asile européen, lance à son tour le quotidien suédois SVENSKA DAGBLADET. Le système actuel pousse des personnes désespérées à traverser la Méditerranée au péril de leur vie. En profite l’industrie criminelle des passeurs, qui brasse des milliards. Il doit y avoir un meilleur système, insiste le journal de Stockholm.

 

La semaine dernière, autrement-dit, quelques jours à peine avant la diffusion de cette photo d'un petit enfant gisant dans les bras d'un sauveteur, deux autres images figuraient, déjà, en Une de LA REPUBBLICA, comme d'ailleurs de toute la presse italienne mais aussi de nombreux autres journaux européens. Sur la première apparaissait une barque chancelante et bondée et puis sur la seconde, la même barque, renversée cette fois-ci. Des clichés spectaculaires et dramatiques, sous ce titre : naufrages en Méditerranée, un massacre sans fin.

 

D'où cette conclusion signée cette fois-ci de l'Hebdomadaire de Rome, INTERNAZIONALE, repéré par le Courrier International. Au lieu d’exprimer des condoléances hypocrites à chaque hécatombe, l’Europe devrait garantir des canaux légaux d’accès dans l’espace Schengen à toutes ces personnes, qui fuient les guerres et les persécutions, et qui n’ont d’autres solutions que de monter sur des bateaux de fortune. L’alternative, c'est-à-dire ne pas agir, c'est accepter d’être complice de cette hécatombe.

 

Par Thomas CLUZEL

Post-scriptum: 
Un sauveteur de l'ONG Sea-Watch tient dans ses bras un enfant mort• Crédits : Handout