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LA NUDITE POUR PROTESTER CONTRE LA MORT D’UN JEUNE HOMME

Depuis quelques jours, une affiche du Conseil Général de la Martinique donne a réfléchir à nos jeunes gens : on y voit le corps d’un accidenté moto face contre terre sur une route asphaltée dans une mare de sang au niveau de la tête, accompagné d’une légende en créole qui dit « Ou jas sav : mété kas-la ! ». A gauche de l’image, un chiffre terrible : « 27 morts en 2006 ». Si l’on calcule bien, cela fait 2 morts par mois, deux jeunes vies inutilement fauchées dans la fleur de l’âge. S’il convient de féliciter les services compétents du conseil Général pour cette campagne de prévention, on est en droit de se poser la question du nombre de jeunes gens décédés du fait d’une agression, à l’arme blanche ou à feu, due à un des leurs. Car c’est plus souvent que rarement que sur « France-Antilles », à la radio ou à la télé, il nous est annoncé qu’un jeune a tué un autre jeune. En bref, on a l’impression que notre jeunesse, outre son attitude suicidaire à moto (et parfois en voiture), passe une bonne partie de son temps à s’entretuer, souvent pour trois fois rien. Une parole plus haute que l’autre, une dette d’argent, un objet volé. Justement, il y a une dizaine de jours, le fils d’une plasticienne martiniquaise bien connue a perdu la vie non loin de la Jetée de Fort-de-France parce qu’il avait reconnu son vélo récemment volé et qu’il avait prétendu le récupérer des mains de celui qui l’enfourchait. Mal lui en a pris puisqu’un violent coup de tesson de bouteille lui a tranché la gorge.

Quelques jours plus tard, quelques individus, se disant artistes, se sont entièrement dénudés à l’endroit du crime, se couchant à même le sol, certains se dissimulant le sexe à l’aide d’une roue de vélo, photo qui a fait la Une du quotidien local et qui en a choqué plus d’un. Ces personnes entendaient protester contre la violence entre jeunes afin que, selon la formule consacrée, « cela ne se reproduise plus ». Si leur intention était louable, elle n’en soulève pas moins un certain nombre de questions dont deux au moins ne sauraient être passées sous silence :

- une question principale : à quoi sert de dénoncer spectaculairement la violence si à aucun moment les vrais responsables de celle-ci ne sont pointés du doigt ? Car le fils de cette artiste, comme tous les autres, n’est pas mort parce que certains de nos jeunes seraient des voyous ou des délinquants-nés. Il n’y a pas de gène de criminalité au sein de notre jeunesse que l’on sache ! Cette violence autodestructrice, qui dure maintenant depuis deux décennies et va en s’aggravant, a une cause : l’abandon d’une grande partie de notre jeunesse par les pouvoirs en place, tant par les pouvoirs locaux que ceux dits « nationaux ». S’il est de bon ton de chanter les louanges d’une petite minorité qui réussit avec la mention « Très bien » au bac, force est de reconnaître que rien, ou presque, n’est fait pour trouver une solution à tous ces garçons et filles qui, à longueur de journée et souvent très tard dans la nuit, squattent des places publiques (comme La Savane ou la place du 22 mai), des ponts (comme à Coridon), des bars (comme au pied du Lycée Schœlcher) sans compter moult espaces non occupés, où ils se livrent au vu et au su de tous au commerce du shit et du crack. Le fameux bar du pied du Lycée Schœlcher n’est pourtant qu’à trente mètres d’un poste de police et la place de La Savane est à portée de voix du commissariat central de Fort-de-France. Pourtant, quasiment à chaque croisée importante de la conurbation Fort-de-France-Lamentin-Schœlcher, les automobilistes doivent faire face à des contrôles tatillons de la part la police ou de la gendarmerie. Pendant que ces messieurs perdent leur temps à verbaliser des rétroviseurs défectueux ou des documents de contrôles techniques non à jour, et nous font perdre notre temps par la même occasion, les « dealers » de drogue se livrent à leurs trafics quotidiens sans même se cacher, n’hésitant pas à se poster à l’entrée même des collèges et des lycées !

A côté du laxisme des autorités sur la question de la circulation de la drogue dans nos quartiers déshérités, laxisme que ne parviennent pas à dissimuler les prises spectaculaires effectuées le plus souvent en haute mer et abondamment médiatisées, il y a aussi l’effrayant taux de chômage qui touche notre jeunesse, y compris ceux qui sont titulaires de diplômes, depuis le simple baccalauréat jusqu’au doctorat. Dans le même temps, on voit débarquer des cohortes de gens venus d’ailleurs qui occupent des postes que de jeunes, ou moins jeunes, Martiniquais, seraient tout à fait capables d’occuper. Il suffit d’interroger nos jeunes pour se rendre compte qu’ils sont parfaitement conscients de cette injustice et que la colère gronde parmi eux. Il y a aussi les nouvelles formes d’habitat, ces HLM sinistres, qui singent ceux de Sarcelles, au pied desquels, « comme en métropole », nos jeunes désœuvrés font le pied de grue, importunent les résidents et se constituent en bandes rivales, « comme en métropole » là encore, qui ont soif d’en découdre pour des motifs souvent futiles. Au lieu d’envisager une répartition plus rationnelle de notre population sur l’ensemble de la Martinique, nos pouvoirs locaux semblent s’être résignés à la densification démentielle de la conurbation du centre, malgré les problèmes de pollution, de cadre de vie et de délinquance qui en découlent. Résultat : nos communes éloignées se vident petit à petit. Des écoles rurales ferment, comme dernièrement à Morne-Vert. Cela dans l’indifférence générale. Ainsi donc, drogue, chômage et habitat inadapté font le lit du mal-être général qui frappe notre jeunesse et pousse une partie d’entre elle à s’entretuer. De minis-Bronx se constituent ici et là au mépris de l’avenir de notre pays.

- mais l’action des protestataires nudistes de la Jetée pose aussi une question secondaire : celle des formes d’action à mettre en œuvre pour protester ou lutter contre ce mal. Il est clair que celle qu’ils ont choisi relèvent d’un mimétisme stupéfiant envers « la métropole » et, pis encore, du monde occidental, puisque cette pratique est davantage en usage dans les pays dits anglo-saxons ou germaniques que dans les pays dits latins tels que la France. Disons-le clairement : se dénuder en public ne fait pas partie de notre culture. Et ces messieurs-dames se seraient livrés à leur « happening » ailleurs qu’à la Jetée, qu’ils auraient risqué, à Trénelle ou à Dillon, par exemple, une « ronde de bois ». Et ne parlons même pas d’une place publique quelconque dans l’une ou l’autre de nos communes ! Non pas que les Martiniquais soient plus prudes ou pudibonds qu’un autre peuple, mais tout simplement parce, historiquement parlant, la nudité est liée à l’esclavage. Edouard Glissant appelle d’ailleurs les Africains déportés aux Amériques « les migrants nus ». L’esclave de plantation n’avait pour toute garde-robe que des hardes et, même après l’abolition, dans les couches populaires, il a dû souvent se contenter de toile-kaki ou de « sacs-farine-France ». D’où aussi l’exubérance du costume créole, sorte de revanche sur la pauvreté des vêtements que les nôtres furent contraints de porter pendant des siècles. En outre, l’esclavage ne favorisait pas l’expression des sentiments, loin de là, d’où le fait que très peu d’Antillais s’embrassent sur la bouche en public comme on le fait en Europe ou marchent la main dans la main. Tout cela n’a rien à voir avec la pudibonderie : ce n’est que la résultante de siècles d’oppression qui ont réduit l’homme noir à l’état de quasi-animal. Vouloir donc aujourd’hui, et cela même avec les meilleures intentions du monde (et c’est peu dire qu’il est nécessaire de protester contre la violence !), importer une manifestation _le dénudement public_ qui est en porte-à-faux total avec notre culture, dénote chez les participants de ce happening soit une totale méconnaissance de celle-ci, soit une forme d’aliénation culturelle consternante. Il est vrai que parmi eux, une bonne moitié au moins n’était pas des « natif-natal ». C’était aussi, sans doute, pour ces non-Martiniquais, une manière de se donner bonne conscience en oubliant que leur seule présence sur notre sol est une partie du problème. Sans compter que se mettre à poil pour dénoncer abstraitement la violence, pour pointer du doigt la violence dans l’absolu, revient à dédouaner du même coup les responsables de celle-ci à savoir les pouvoirs « nationaux » et locaux, les premiers étant, bien évidemment, plus responsables que les seconds puisque qu’ils détiennent la réalité du pouvoir. N’est-ce pas, en effet, le drapeau bleu-blanc-rouge qui flotte sur tous nos édifices publics et non le drapeau aux quatre serpents ou le drapeau rouge-vert-noir ?

{{ Jean-Laurent Alcide}}

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