Accueil
Aimé CESAIRE
Frantz FANON
Paulette NARDAL
René MENIL
Edouard GLISSANT
Suzanne CESAIRE
Jean BERNABE
Guy CABORT MASSON
Vincent PLACOLY
Derek WALCOTT
Price MARS
Jacques ROUMAIN
Guy TIROLIEN
Jacques-Stephen ALEXIS
Sonny RUPAIRE
Georges GRATIANT
Marie VIEUX-CHAUVET
Léon-Gontran DAMAS
Firmin ANTENOR
Edouard Jacques MAUNICK
Saint-John PERSE
Maximilien LAROCHE
Aude-Emmanuelle HOAREAU
Georges MAUVOIS
Marcel MANVILLE
Daniel HONORE
Alain ANSELIN
Jacques COURSIL

La problématique de la graphie des créoles à l'heure de leur institutionnalisation dans le système scolaire

Par Jean BERNABE

{{Préliminaires}}

L'année 2003 marque la deuxième édition du CAPES de créole dont nul n'ignore qu'il a été obtenu de haut lutte par les créolistes de l'Université des Antilles et de la Guyane. Ce CAPES, qui constitue un débouché naturel dans l'enseignement pour les étudiants de la licence de créole créée à l'UAG en 1994 et suivie en 1995 par la maîtrise, est une victoire qui dépasse les Antilles Guyane puisqu'il concerne aussi - et nous devons tous nous en féliciter - la Réunion, quoique dans ce pays, la licence n'ait été créée qu'en 2002-2003. Au delà des menées de couloir par lesquels les promoteurs de ce CAPES ont été victimes d'une éviction qui n'est que provisoire ( qui pourrait imaginer le contraire ?), au delà des combats engendrés par une telle forfaiture, il y lieu de continuer à travailler sereinement dans une synergie de plus en plus étroite entre Antillais, Guyanais et Réunionnais à l'équipement, l'aménagement et la promotion de nos divers créoles désormais inscrits, de par la transversalité tout à fait pertinente et revendiquée d'un CAPES unique, dans la sphère du système scolaire dont la langue française est la clef de voûte et qui se trouve précisément avoir minoré la langue créole. Le paradoxe n'est, certes, pas mince mais il faut le prendre à bras le corps dans l'intérêt conjoint et bien compris de nos populations. Il se trouve que par un juste retour des choses, la confection des programmes de créole a été placée sous ma responsabilité. Elle sera menée à bien à travers les travaux d'une commission dont j'ai choisi les membres sur les bases les plus saines et les plus pragmatiques et j'entends mener la consultation la plus vaste qui soit, sans exclusive aucune. Il y a lieu - et ce colloque de La Réunion m'en donne l'opportunité - de cadrer la question de la graphie des créoles à base lexicale française, ceux-là mêmes qui sont concernés par cette aventure nouvelle et passionnante, non dépourvue cependant d'embûches et de risques, celle de leur scolarisation. Je me propose de décliner en x points la problématique dont il s'agit.

{{I) Eléments pour une analyse de la conjoncture graphique des créoles à base lexicale française}}

1) Les langues créoles depuis la deuxième moitié du XIIIè siècle ont fait l'objet d'une notation écrite. Ces diverses notations sont le fruit soit de l'empirisme le plus absolu soit (notamment dans le courant du XXè siècle) d'une réflexion à vocation plus systématique.

2) Noter par écrit une langue n'implique pas que cette dernière se soit émancipée de l'oralité native à toute langue, bref qu'elle ait accédé au stade littéraire. Il y a donc lieu de distinguer deux mécanismes, certes reliés mais conceptuellement distincts : celui de la graphie et celui de l'écriture (ou si l'on préfère, de la littérature). Une langue graphiée n'a, certes, pas plus de dignité qu'une langue restée au stade de la pure oralité mais il n'en reste pas moins que sans la graphie une langue ne peut s'inscrire dans le stade littéraire. Ce que l'on appelle littérature orale est une contradiction dans les termes mêmes : l'oraliture (ou l'ensemble des corpus transmis selon des mécanismes intergénérationnels reliés à la mémoire collective) n'a de pertinence que pour autant que sa transmission se fait par voie orale. Nos contes et proverbes peuvent irriguer une littérature mais ne relèvent pas de la littérature, activité éminemment diurne et individuelle (ce qui ne signifie pas individualiste). Un écrivain peut vouloir s'exprimer au nom d'une communauté et beaucoup ne s'en sont pas privés. Aimé Césaire, poète francophone, ne veut-il pas être " la bouche de ceux qui n'ont pas de bouche " ?

3) Le stade littéraire n'est pas atteint par une accumulation de textes graphiés mais dépend de facteurs liés à diverses conditions sociopolitiques et économiques qui entourent la production d'ouvrages écrits dans la langue en question. La lecture (qui est l'activité du lectorat) est, parmi ces conditions l'une des données les plus incontournables. En conclusion, aucun système graphique ne pourra amener une langue au stade littéraire si le lecteur n'est pas placé au centre des enjeux. Nos écrits en langue créole définissent encore une pré-littérature, parfois à des stades très avancés, mais n'entreront dans la sphère de la littérature que quand la question de l'écriture n'en sera plus une. Aussi devons-nous tous travailler à ce qu'il en soit ainsi, en dehors de toute vanité qui menace les créateurs de systèmes graphiques quant à la validité de leur système.

4) Les langues peuvent être graphiées selon deux principes :

- le principe phonographique (celui qui note le versant matériel de la langue, ce que Saussure appelle le signifiant)
- le principe idéographique, celui qui note le versant immatériel de la langue, ce que Saussure appelle le signifié).

5) Les langues créoles sont inscrites dans un contexte et un environnement qui relève de ce qu'un peu appeler une démarche écolinguistique. A ce titre, il est évident que, s’agissant des créoles, la question ne s'est jamais posée de les noter selon le principe idéographique (comme c'est le cas du chinois ou du japonais, ou de l'égyptien ancien avec les hiéroglyphes). C'est, bien évidemment, l'alphabet latin, alphabet de type phonographique qui a toujours été retenu sauf bizarrerie toujours possible. Il y a là une démarche écolinguistique tout à fait évidente et légitime.

6) Un système phonograpique peut noter les syllabes (système syllabique) ou peut noter les unités minimales (système phonologique ou système phonétique). La notation phonologique est une notation abstraite parce qu'elle repose sur la mise en évidence d'éléments pertinents dans la langue qu'on veut graphier. La notation phonétique est, au contraire, concrète parce qu'elle est liée à une analyse de ce que les locuteur prononcent.

7) Une graphie phonographique peut être soit plurivoque (le français peut noter le même phonème [o] de plus de vingt manières différentes) soit univoque (à un son correspond une unité graphique et toujours la même). On a pris l'habitude de qualifier cette dernière pratique de phonétique. Cela remonte à la création, au siècle dernier, de l'Alphabet Phonétique International (A.P.I.) créé par des linguistes pour des linguistes et forcément élaborée sur une base univoque. Il est hors de question que ce système soit proposé pour la graphie des créoles. Il s'agirait là d'une proposition par défaut. Cela ne signifie pas que toute écriture phonographique doive être strictement plurivoque; ne doive contenir aucune dose de plurivocité.

8) S'agissant de la graphie des créoles à base lexicale française, il n'y a aucune opposition de principe entre une pratique étymologisante et une pratique phonétisante. Toute la difficulté vient du caractère hautement plurivoque de la langue qui sert d'étymon à ces créoles, à savoir la langue française. On sait que, par opposition à celle du français (ou de l'anglais) la graphie de l'espagnol est une graphie univoque. Si nos créoles avaient une base lexicale espagnole et non pas française, il n'y aurait aucun inconvénient à les écrire de façon étymologique parce que l'étymologie rejoindrait la phonétique. Cette considération doit rejeter dans la sphère idéologique la problématique écriture étymologique vs écriture phonétisante.

9) Dans un système où deux langues sont en contact (ou écosystème linguistique) l'idéal, précisément du point de vue écologique serait d'avoir une système unique pour graphier les deux langues. Ce serait aussi plus économique : le lecteur y gagnerait en termes d'intégration et de facilitation des mécanismes de lecture. D'ailleurs l'écriture étymologique qui s'est imposée empiriquement et spontanément dès les premières graphies constitue une tentative écolinguistique naïve d'intégrer les deux systèmes. Mais une telle tentative est nécessairement vouée à l'échec parce que le système morphosyntaxique et lexicale des créoles à base lexicale créole est différent de celui de leur langue-base. De nombreuses distorsions résultent d'une pratique étymologisante : faible systématicité, difficulté de reproduction stable par les scripteurs, induction de dérives collatérales dont la dépendance du créole par rapport au français, entretien de la minoration des créoles, maintien d'un clause idéologique parasite dans la problématique de la graphie des créoles. Du coup, on a joué le jeu d'un phonétisme pur et dur dont on peut concevoir, au terme de mon analyse, qu'il n'est pas moins préservé des atteintes de l'idéologisme, même si l'idéologie en question vise à lutter contre la minoration. La fonction essentielle, centrale d'un système graphique n'est pas de prendre en charge des données idéologiques. Il peut le faire accessoirement, à la marge, une fois que les règles assurant sa fonctionnalité sont établies.

10) Même visant à la plus grande reproductibilité possible, même élaboré à partir de descriptions objectives et immanentes d'un langue donnée, un système graphique ne résulte pas d'une pratique de type scientifique. Il relève plutôt d'une certaine forme de bricolage alliant l'art et la technique. De ce point de vue, à l'empirisme naïf des premiers scripteurs doit succéder un empirisme plus averti. Il importe de faire en sorte que la pratique phonétisante, la seule qui puisse être mise en œuvre, soit dégagée de tout a priori idéologique et qu'elle soit assouplie, en quelque sorte adaptée aux besoins du rapprochement écosystémique des deux langues. Dès lors, ce rapprochement s'effectuera sur des bases d'égalités des deux langues et non plus de subordination de l'une par rapport à l'autre, comme l'induisait, de façon objective, la pratique étymologisante.

11) De cela découle le principe des versions successives d'un même système phonétisant plutôt que celui d'un système phonétisant clos sur lui-même et estimé définitif, au mépris des réelles difficultés de lecture des usagers de base. En effet, aucune évaluation scientifique n'ayant été faite d'aucun système graphique phonétisant, le principe de prudence et de progressivité doit prévaloir. Cependant, il n'est pas question de gérer la situation en pratiquant la politique du vide. De tous les systèmes phonétisants, il faut donner la priorité, dans le cadre des prochaines échéances scolaires à
- celui qui a l'extension la plus grande au niveau des textes graphiés (il est difficile de parler, dans ce cas, d'historicité, vu la faible épaisseur historique que constitue quelques décennies. Mais il s'agit d'une historicité en marche qui crée plus de devoirs de vigilance que de droits acquis).
- celui qui est le plus en mesure de permettre un dialogue avec des systèmes connexes mais différents (souvent peu différents).
- celui qui s'inscrit le mieux dans la stratégie de la progressivité (avec une stratégie de versions successives)

Il convient d'éviter de proposer à l'élève des systèmes concurrentiels dont les différences sont au demeurant minimes et dont la "différance" repose sur des attendus purement idéologiques ou socio-symboliques de prestige individuel, extérieurs aux éléments d'analyse objective relatifs à la fonctionnalité et à l'historicité combinées des systèmes graphiques. A cet égard, il est évident que la seule historicité n'est pas suffisante puis que dans ce cas, c'est le système étymologique qui l'emporterait. Il n'en reste pas moins vrai que le système étymologique correspond, je l'ai dit, à une vision écolinguistique du rapport aux langues, mais sur la base d'une subordination du créole par rapport à la langue dominante.

12) Le système proposé par le GEREC en 1976 s'est inscrit dans cette optique et notre groupe de recherches entend dialoguer avec d'autres afin que soit mis en place un système dont les caractéristiques correspondent aux éléments d'analyse ci-dessus. L'objectif est que se mette en place un système qu, à terme, soit non plus identifié GEREC-F mais qui, sur la base de l'état du présent état des lieux et à partir des propositions de ce groupe et d'autres, soit le système opératoire pour la zone américaine. En disant cela, je n'oublie pas que le créole haïtien a une graphie officielle, même si je peux déplorer que le système se soit "ossifié" trop précocement, sur des bases qui ne reposent pas sur une véritable approche écolinguistique. C'est ainsi, par exemple, que le son [e] fermé est noté sous la forme "e", ce qui bloque toute ouverture vers la notation de forme plus acrolectales qui, elles aussi, méritent d'être graphiées, en tout cas par ceux qui souhaitent le faire.

L'idéal serait d'arriver à un système commun pour tous les créoles à base lexicale française, mais peut-être s'agit il là d'une utopie.

Après avoir décliné de façon synthétique ces 12 points, je vais maintenant indiquer les caractéristiques de la version 2 (2001) du système graphique proposé par le GEREC-F sur la base d'une ouverture conceptuelle mais pas encore d'un dialogue concret et physique avec des adeptes d'autres systèmes graphiques. Ces éléments sont insérés dans l'ouvrage La graphie créole , que j'ai publié, en 2001.

{{II) Les caractéristiques de la version 2 (2001) du GEREC-F}}

Les modifications qu'elle met en œuvre touchent deux ordres de phénomènes:

1) les phonèmes [o] ouvert et [e] ouvert en syllabe fermée qui étaient notées respectivement "ò" et "è" dans la version 1(1976). S'agissant de la version 2 (2002), il y a lieu de noter que l'économie de l'accent s'impose d'autant plus que, dans ce cas de figure, une seule prononciation existe. Même si la prononciation, au lieu d'être toujours ouverte, était toujours fermée, cela ne changerait rien à l'affaire. Il convient, en effet de noter :

_ lapot (fr : "porte") au lieu de lapòt
_ finet (fr : "fenêtre"), au lieu de finèt

mais on écrira forcément avec un accent grave ouvrant :

_ bò (fr : près de)
_ tèbè (fr: "abruti")

2) le phonème semi-consonantique [j]

Il a paru rationnel de le noter "y" à l'initiale et en finale de syllabe. Par contre, dans toute autre position, il est noté "i". Nous avons donc :

_ yè ( fr :"hier")
_ fey (fr :"feuille")

mais :

_ vié (fr :"vieux")

Au moment où les adeptes du système GEREC-F sont en train de digérer (parfois en renaclant) ces modifications, il y a lieu d'en mettre d'autres en perspective. Les diverses versions ont pour objectif non pas le changement pour le changement mais un rapprochement écologique des graphies des deux langues, étant entendu que ce processus a des limites et qu'il y a des différences structurelles et incontournables entre les deux langues. Ainsi, à titre d'exemple, le phonème semi-consonantique [w] qui n'a pas fait l'objet de modification dans la version 2 (2002) pourrait être affecté dans une version ultérieure. Il pourrait éventuellement connaître la variante "ou" seulement dans la graphie des pronoms personnels de deuxième personne du singulier et en liaison avec le pronom personnel de troisième personne du singulier "i". Il s'agit là d'une hypothèse d'école visant à montrer qu'un système graphique ne doit pas être sacralisé, fétichisé. Cela dit, on ne se contentera pas de la philosophie attentiste et dilatoire prônant à l’infini des approximations et risquant, par la même, mettre à mal la crédibilité de l'indispensable outil que doit devenir bientôt pour nos élèves un système graphique rationnel et opérationnel, c'est à dire au service de la lecture la plus épanouie du créoles, des créoles.

En conclusion, précisément, dans une phase transitoire assez courte, la scolarisation sur une vaste échelle du créole devrait permettre de mettre en place des procédures visant à mieux cadrer, en rapport avec les réactions des usagers, parfaitement évaluable, la progression des versions. Même si on doit à moyen terme (quelques années) arriver à une certaine stabilisation, qui pourrait prétendre qu'un système graphique doivent être coulé de façon définitive dans le bronze ? L'exemple de l'orthographie française que beaucoup prétendent vouloir réformer, que personne ne réforme et qui ne fait l'objet que de petites réformettes technocratiques qui passent largement "au dessus de la tête " du francophone moyen n'est certainement pas un bon exemple. Le créole a, du moins, la chance (ou le handicap ?) de n'avoir pas derrière lui une tradition graphique forte et invétérée, même si certains systèmes, dans la zone américaine et dans la zone de l'Océan Indien, connaissent une expansion (parfaitement observable dans les textes produits) plus grande que d'autres.

Document: 

La_problematique_de_la_graphie_des_creoles_a_l_heure_de_leur_institutionnalisation_dans_le_systeme_scolaire.pdf

Pages