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La très improbable victoire du créole écrit (2è partie)

Raphaël CONFIANT
La très improbable victoire du créole écrit (2è partie)

   Cet article et celui qui l'a précédé concernent uniquement la place du créole écrit en Guadeloupe, Guyane et Martinique et non celle du créole oral.

   Nous insistons sur ce point car certains lecteurs peu attentifs m'ont fait la remarque selon laquelle "le créole n'est pas menacé" ou "notre créole est encore bien vivant". Ils pensaient évidemment au créole oral, encore que cette supposée victoire du créole oral soit, pour de toutes autres raisons que le créole écrit, assez improbable elle aussi. Mais cela c'est l'objet d'un autre débat.

   Revenons donc à la question du passage du créole de l'oral à l'écrit pour d'abord signaler quelque chose d'assez peu connu : le créole a été "écrit" très vite. Né en à peine cinquante ans (entre 1625 et 1660/70), il a été utilisé en littérature dès 1754 ou 57, soit moins d'un siècle après qu'il se soit stabilisé, cela par les Blancs créoles de Saint-Domingue. Ce qui est un deuxième record ! Naissance ultra-rapide ("éruptive" dit joliment le créoliste allemand Ralph Ludwig) ; accès à l'écrit, lui aussi, très rapide en comparaison de l'immense majorité des langues du monde qui mettent des siècles pour ce faire.

   1754/57 est, en effet, la date de publication du tout premier texte en créole à vocation littéraire. C'est celle de la fameuse chanson/poème due au Blanc créole Duvivier de la Mahautière, Lisette quitté la plaine, qui se répandra dans toute la Caraïbe créolophone, "Liset" devenant "Nizet" en Martinique, par exemple. Ici, on doit garder deux choses à l'esprit :

 

   . à cette époque, seuls les Blancs créoles maîtrisent l'écriture et l'écriture, le "Code Noir" (1685) leur interdisant de les enseigner à leurs esclaves.

 

   . le créole est la langue première des Blancs comme des Noirs car il s'agit d'une création commune pendant les 50 premières années de la colonisation des "Isles de l'Amérique" c'est-à-dire avant la canne à sucre, avant l'Habitation ou plantation de canne à sucre. Le créole est certes devenu la langue de la période esclavagiste, mais il n'est pas du tout né pendant cette dernière contrairement à ce que s'imaginent beaucoup trop de gens.

 

PREMIERS TEXTES

 

   Voici la toute première strophe de Lisette quitté la plaine. Il porte la date de 1793 parce qu'il a figuré pour la première fois dans l'ouvrage du Béké martiniquais Moreau de Saint-Méry, Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l'isle Saint-Domingue, mais il date d'une bonne quarantaine d'années plus tôt. 

 

 

  

    Il était donc logique que les tout premiers scripteurs du créole fussent des Blancs. D'ailleurs, la Saint-Domingue coloniale verra la publication d'un nombre conséquent de textes en créole ainsi que de traductions comme celle de la pièce de théâtre de Jean-Jacques Rousseau, Le Devin du village, qui sera jouée avec succès à Port-au-Prince. Mais à ce stade, un point important est à retenir : le créole est la langue première des Blancs créoles (à la stupéfaction, indignée, d'un Girod de Chantrans en voyage dans l'île en 1785), mais ils ne la considèrent pas comme une...langue. Juste un patois avec lequel, de temps à autre, on pourra s'amuser à écrire quelques textes. La plupart de ces derniers ont été perdus dans le bruit et la fureur de la révolution menée par Toussaint-Louverture et surtout Dessalines. Hormis un seul : Idylles ou essais de poésie créole, republié en 1811, à Philadelphie (Etats-Unis). Texte anonyme...

 

 

   On mesure déjà quelque chose d'important à garder à l'esprit : ce n'est pas parce qu'une langue est couchée sur du papier qu'elle en devient du même coup une langue écrite. Pas plus que sur l'écran d'un ordinateur de nos jours d'ailleurs. Cet écrit créole colonial est, en effet, d'usage restreint, très restreint même, et n'est jamais utilisé dans des écrits autres que littéraires. Il est absent des textes administratifs, juridiques, politiques et religieux. A quelques rares exceptions près : la quarantaine de "Proclamations" en créole signées "Napoléon Bonaparte, Premier consul" visant à inciter les esclaves révoltés à regagner les plantations et la traduction (anonyme) d'un extrait de la Bible, La Passion de Notre Seigneur selon Saint-Jean en langage nègre. S'agissant de ce dernier texte, l'éminent créoliste guadeloupéen Guy-Hazaël Massieux, qui fut le premier à en révéler l'existence, crut y voir l'œuvre d'un missionnaire en poste à l'île de Saint-Christophe (St-Kitts aujourd'hui), mais cela est difficilement prouvable car les Français abandonnèrent définitivement cette île en 1690.

 

 

   Paradoxalement, le créole écrit disparaîtra de l'Haïti qui naîtra, le 1er janvier 1804, des cendres de la Saint-Domingue coloniale. Ce jour-là, en effet, le général Dessalines proclame l'indépendance de l'île et l'accompagne de deux décisions spectaculaires : il change le nom du pays en reprenant son ancien nom taino (amérindien), Haïti ou "Pays de hautes montagnes" et  supprime la couleur blanche du drapeau français pour fabriquer le nouveau drapeau qui sera donc rouge et bleu. Il ne franchit toutefois pas le troisième pas qui, dans notre vision (sans doute anachronique) eut été logique : instaurer le créole comme langue officielle de la toute nouvelle république.

 

LANGAGE NEGRE

 

   Pour en revenir à la Guadeloupe, la Guyane et la Martinique, comme on l'a vu dans le précédent article, ce n'est qu'à compter de la moitié du XIXe siècle qu'on commencera à voir apparaître des textes écrits en créole (par des Békés mais aussi des Mulâtres), la plupart étant des traductions ou des adaptations des fables de La Fontaine. Sinon l'abolitionniste V. Schoelcher, aujourd'hui honni par des activistes, avait recueilli des "proverbes nègres" dans son ouvrage Des colonies françaises. Abolition immédiate de l'esclavage (1842).  Ici, il convient de faire une petite parenthèse pour indiquer que, si les Békés, dont pourtant c'était la langue première, ne considéraient pas le créole comme UNE langue, ils ne la considéraient pas non plus comme LEUR langue. Ils l'appelaient "langage nègre" ou "jargon des nègres". C'est que leur enrichissement (au XVIIe siècle, Saint-Domingue était la plus riche colonie du monde et le sucre des Petites Antilles était, lui aussi, très lucratif) leur permit de faire venir progressivement des précepteurs de France afin d'éduquer leurs rejetons et donc leur enseigner le français.  

   Au siècle suivant, le XXe, le créole écrit se développera sous la plume de toutes les composantes ethniques jusqu'à cette fameuse révolution créolisante dont nous avons parlée à compter des années 70, marquée par le GEREC (Groupe d'Etudes et de Recherches en Espace Créole) de Jean Bernabé au sein de l'Université des Antilles et de la Guyane ainsi que de l'éclosion subite d'un nombre considérable d'auteurs créolophones, cela dans quasiment tous les genres littéraires (poésie, théâtre, roman etc.).

   Cette révolution, silencieuse, a donc fini par porter ses fruits puisqu'aujourd'hui, au XXIe siècle, un jeune de 20 ou 30 ans voit du créole écrit partout, chose qui était rarement le cas de son père et pratiquement jamais de son grand-père. Le créole écrit a désormais acquis une visibilité incontestable, notamment grâce à la publicité, d'une part et à l'Internet, de l'autre. Sans parler des affiches, banderoles, graffitis, pochettes de CD et bien sur livres. Plus personne ne peut dire, comme c'était le cas jusqu'aux années 60 du siècle dernier : "le créole ne s'écrit pas" ou "le créole ne peut pas s'écrire car c'est un patois".

   Et le plus spectaculaire dans tout cela est que le créole s'est "dénombrilisé", si l'on peut dire comme on peut le voir ci-après :

 

 

   En effet, avant l'Internet, le créole n'était utilisé que pour parler de choses locales, créoles, antillaises ou guyanaises. De notre nombril, quoi ! Désormais, il parle de choses ou évoque des personnages étrangers au monde créole et cela sans que cela provoque le moindre étonnement. Dans l'esprit de notre jeunesse, ce n'est plus une langue tribale et sur maints sites-web, on voit des articles en créole qui parlent de Donald Trump, du Mali, du conflit israélo-arabe, de la coupe d'Europe de football, de Beyoncé, des Gilets jaunes, des migrants en Méditerranée ou de n'importe quoi d'autre qui n'a aucun rapport avec la Guadeloupe, la Guyane ou la Martinique. Cette dénombrilisation ou détribalisation du créole est un phénomène majeur pour notre langue, phénomène qui a été facilité non seulement par l'Internet mais aussi par la constitution d'importantes communautés créolophones en Europe et en Amérique du Nord.

   Jusque-là, nous n'avons abordé que la question de la visibilité du créole écrit (il est partout depuis l'an 2000), mais il y a un autre point tout aussi important : le fait qu'un nombre croissant de gens soient amenés à écrire de courts messages, des SMS ou des posts sur Facebook en créoleA un moment ou un autre un jeune de 20 ou 30 ans sera amené à en rédiger un, quand bien même la graphie en sera fautive ou la syntaxe douteuse (ou encore la rhétorique horrible comme dans Mwen ni marre au lieu de Mwen bon épi sa). Jamais son père et encore moins son grand-père n'aurait eu la moindre occasion de mettre par écrit ne serait-ce qu'un seul mot en créole !

    Aujourd'hui, on écrit en créole. De plus en plus. Et tout un chacun !

    Le Dieu Internet est une aubaine pour toutes les langues dominées de la planète ou qui peinent à accéder "à la souveraineté scripturale" (Jean Bernabé), pas seulement pour le créole. Alors bien sûr, il est de bon ton chez les intellectuels de se gausser des réseaux sociaux, voire même de les mépriser, et il est vrai, malheureusement, qu'on y trouve plus de sottises que de choses sensées, mais pour une langue dominée se voir couchée à l'écrit est une excellente chose, même si c'est pour dire des sottises, des insultes ou tenir des propos graveleux, limite pornographiques. Il faut avoir le courage de dire "la morale, on s'en fout ! Ce qui compte c'est que les gens écrivent la langue". François Villon et Rabelais, dans les éditions non expurgées de leurs textes, n'ont-t-il pas commis des écrits que la (prétendue) morale de la Eglise catholique, apostolique et romaine réprouve ?

 

 

    Plus sérieusement, cette sexualisation excessive du créole est à mettre sur le compte de l'Histoire et des violences sexuelles exercées par les colons européens, d'abord sur les femmes kalinagos (amérindiennes), puis sur les femmes noires, cela, pendant les XVIIe et XVIIIe siècles au cours desquels très peu de femmes européennes avaient le courage ou prenaient plutôt le risque d'embarquer pendant un bon mois et demi (durée moyenne de la traversée de l'Atlantique) à bord de navires dont les équipages étaient principalement constitués, hormis les officiers de bord, de personnages peu recommandables : repris de justice, aventuriers et autres forbans. Nous avons déjà signalé que le créole est né en une cinquantaine d'années (1625-1660/70) et était la création commune des Blancs (qui pour la plupart parlaient des dialectes d'oïl : normand, vendéen, poitevin etc.) et les Noirs (parlant diverses langues ouest-africaines : éwé, fon, wolof etc.), mais il ne faut pas oublier que le premier contact fut entre Blancs et Amérindiens. De ce contact est né un sabir, appelé "baragouin", que nombre de créolistes considèrent comme le substrat du créole et dont nous avons de courts exemples dans les ouvrages des premiers chroniqueurs, en particulier le Père Labat. On le mesure au nombre considérable de mots amérindiens que comporte le lexique du créole (et du français régional antillais) en matière de flore et de faune : balawou, watalibi, wakawa, manikou, matoutou, boutou, wagaba, kouliwou, kachiman, zamana, zagaya, mantou, djenbo, balata etc.

   Pour en revenir à la question de la sexualisation du créole, Jean Bernabé (1984) a démontré que "le noyau central du lexique du créole est structuré autour de la sexualité", conséquence de ce qui vient d'être expliqué plus haut : l'anémone de mer se dit koukoun-lanmè ; la paupière, kal-zié ; démolir, dékalé ou dékatjé ("katjé" signifiant "cuisse") ; pleutre, kal-mò (lit. "pénis mort") ; faire l'amour, koké (le coq qui monte sur la poule) ; piment rouge, bondamanjak etc. Cela sans que le locuteur ordinaire en ait conscience fort heureusement.

   Cette inscription de l'Histoire et de ses violences dans la langue n'a rien d'extraordinaire et dans une langue comme le japonais, on peut le remarquer aisément. Dans cette société nippone longtemps féodale et qui l'est très largement restée de nos jours en dépit de la fulgurante ascension de l'archipel à la deuxième place des plus grandes puissances économiques mondiales, la langue régit les relations personnelles de manière très stricte : un aîné, par exemple, peut dire "tu" (en japonais omae) ou bien appeler son frère cadet par son prénom, chose qui est interdite à ce cadet qui doit obligatoirement lui dire "grand frère" (niisan). Si jamais le cadet viole cette règle, c'est qu'ils sont en conflit grave !  

 

PARTIE GAGNEE ?

 

   Le créole est donc visible partout désormais et il est écrit quasiment chaque jour (sur whatsap, sur les réseaux sociaux, les sites-web etc.) par un peu tout le monde. Il est enseigné à l'école primaire, au collège, au lycée (il peut être présenté au baccalauréat) et à l'université. Après une Licence et un Master de créole, l'étudiant peut se présenter au CAPES de créole et même, depuis avril dernier, à l'Agrégation de créole (2 candidats reçus : un Réunionnais et une Martiniquaise vivant en Guadeloupe).

   A-t-il pour autant gagné la partie ?

   Malheureusement, NON ! Et cela pour deux raisons principales que nous développerons dans un prochain article : d'abord, l'effrayant phénomène de décréolisation qui a commencé à affecter nos sociétés sur tous les plans et, au premier chef sur le plan linguistique, depuis une trentaine d'années ; ensuite, le fait que cet écrit créole visible partout est davantage de l'ordre de l'iconique que du scriptural proprement dit...

 

                                                                               (A suivre)

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