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Las Vegas : Le reveil des « french créoles »

Du 17 au 21 mai dernier s’est tenu à Las Vegas (USA) le deuxième « International Creole Symposium » qui a rassemblé pour la première fois des Créoles étasuniens (ou « French Creoles ») et des Créoles de la Caraïbe et de l’Océan Indien. Jusqu’à présent, la première communauté avait toujours fonctionné en autarcie, à partir de son bastion louisianais de Cane River et, il faut bien l’avouer, Antillais, Guyanais et Océanindiens ne croyaient plus vraiment à l’existence de leurs cousins des USA. Ils tenaient la langue créole louisianaise pour moribonde et pensaient que les Créoles s’étaient fondus, au fil du temps, soit dans la communauté cajun soit dans celle des Noirs Américains. Or, il n’en est rien ! La démonstration éclatante en a été donnée à l’occasion du Symposium de Las Vegas où, à la grande stupéfaction des Caribéens et Océanindiens, une communauté fière d’elle-même, combative et dotée d’un pouvoir économique certain s’est dressée, prête à défendre sa créolité au sein du melting-pot étasunien.

Mais qui sont ces « French Creoles » ? On se souvient que le 30 avril 1803, la France vendit la Louisiane aux Etats-Unis. A cette époque, les Créoles__groupe composé de Blancs français et espagnols, d’hommes de couleurs libres (dont beaucoup de métis Indiens-Peaux Rouges) et surtout de Noirs__sont des gens relativement aisés qui arrivent à imposer que, dans le Traité de cession, leurs droits, et en particulier celui de leur spécificité ethnique et culturelle, soit dûment respectés. Des familles mulâtres possédaient ainsi des plantations de plusieurs centaines d’hectares et développaient une vie mondaine assez impressionnante pour l’époque. Las ! Une fois la Louisiane achetée, les USA vont reléguer le Traité aux oubliettes et intégrer de force les Créoles à l’aide du modèle raciologique en vigueur dans ce pays : ainsi les Blancs créoles vont-ils être assimilés aux « Caucasian » (ou « Blancs d’origine européenne »), les Créoles métis de Peaux Rouges vont être classés « Native American » et les Mulâtres et les Noirs « Colored », puis « Black Americans » et enfin, aujourd’hui « African-Americans ». Les langues française et créole furent bannies de l’usage public, en particulier de l’école. La communauté créole va donc voler en éclats et se retrouver marginalisée, de même que celle des Acadiens. Ces derniers avaient été, eux, déportés du Canada par les Anglais en juillet 1755 (le fameux « Grand dérangement ») et réinstallés dans les « bayous » (marais) de la Louisiane profonde. Mais très vite, entre un groupe créole multiracial et un groupe cajun blanc, le système américain va choisir. Désormais, il n’en aura plus que pour les Cajuns qui, en dépit du mépris que leur vouent les Blancs anglo-saxons, réussiront peu à peu à devenir les seuls représentants de la Louisiane francophone aux yeux du monde extérieur. Musique cajun. Cuisine Cajun. Littérature cajun etc… Oubliée la Louisiane créole !!!

Démantelée par l’intégration forcée à la société yankee d’une part et marginalisée de l’autre par l’arrivée des Cajuns, la communauté créole va se disperser à travers tous les Etats-Unis. Près de 150.000 d’entre eux vont quitter le berceau louisianais et émigrer, surtout vers l’Ouest. Aujourd’hui, la communauté créole du Texas se monte à 20.000 personnes, celle de Californie à 30.000, celle de l’Arizona à 10.000. Depuis une dizaine d’années, toute seule, sans l’aide des cousins caribéens et océanindiens, les « French Creoles » ont commencé à redresser la tête et à réclamer leurs droits. Ils réclament d’abord que le gouvernement américain les reconnaissent en tant que tels, se définissant comme un groupe multiracial, ce qui est en contradiction avec les catégorisations monoraciales en vigueur dans ce pays. En fait, les Créoles américains mènent bataille pour ne plus être assimilés ni aux Noirs américains anglo-saxons ni aux Cajuns blancs francophones. Pour se différencier des premiers, ils s’appuient sur trois éléments : la musique (« Zydeco music »), la cuisine et la religion (ils sont catholiques dans un univers majoritairement protestant). Aujourd’hui, ils cherchent à retrouver un quatrième élément : la langue. Ils veulent revivifier le vieux créole louisianais qui est encore parlé dans le nord de la Louisiane par quelques dizaines de milliers de Noirs et de Mulâtres. Ils veulent aussi apprendre le français ou le réapprendre. On comprend que les Noirs américains n’apprécient pas du tout une telle revendication qu’ils jugent séparatiste et affaiblissant le groupe noir. Pour se différencier ensuite des Cajuns, les Créoles invoquent l’antériorité de leur présence en Louisiane, la différence très nette entre le dialecte cajun et le créole et surtout la différence du mode de vie. Mais leur plus gros combat est contre le gouvernement fédéral américain. Ce combat est symbolisé depuis une bonne trentaine d’années par un fier Créole louisianais, Gilbert Martin, qui n’a pas hésité à traîner en justice ce gouvernement pour l’obliger à respecter le Traité de cession de la Louisiane entre la France et les Etats-Unis. Harcelé, humilié, G. Martin, qui a exercé tous mes métiers, et qui, aujourd’hui, du haut de ses 84 ans, continue son combat, a participé au Symposium de las Vegas dans laquelle il a présenté une communication exposant les fondements juridiques de son action en justice contre le gouvernement américain.

Les « French Creoles » disposent d’une bonne trentaine de sites-web, organisent de multiples festivals de musique « Zydeco » à travers tout le pays, publient des ouvrages de cuisine créole, font des recherches pour établir leur généalogie (certaines familles ont ainsi pu remonter jusqu’à la 17è génération !) etc…C’est avec enthousiasme qu’ils ont adhéré au projet de création de l’I.O.C.P. (International Organisation of Creole People) lors du Symposium de Las Vegas. Leur volonté de se rapprocher des autres peuples créoles est indéniable, mais les moyens financiers considérables dont ils disposent (en émigrant hors de l’état de Louisiane, les Créoles ont prospéré) peut, à terme, constituer un danger dans la mesure où ils pourraient être amenés, par la force des choses, à contrôler tout seuls cette nouvelle organisation pan-créole. On imagine les centaines de milliers de dollars qu’ils ont dû débourser pour organiser un symposium à Las Vegas, l’une des villes les plus chères des Etats-Unis. Mais, pour l’heure, il convient de garder confiance et c’est aux autres peuples créoles de rester vigilants. Cette vigilance s’est d’ailleurs manifestée par le fait que ce symposium n’aurait pu se tenir sans la formidable énergie et les qualités de rassembleur de Georges Lamvoee, Créole de l’île Maurice, qui vit présentement en Australie où il dirige le « Creole Heritage Center of Australia ».

Le prochain « Symposium International Créole » est prévu en juin 2006 à Los Angeles…

Raphaël Confiant