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Le Chant libre de Gérard Nicolas

Georges-Henri LEOTIN

    Le recueil de Gérard Nicolas, Chant libre, est d’abord une quête des origines, individuelles et collectives. C’est l’histoire personnelle  de l’auteur, l’évocation des nombreux « liannaj » qui lui ont donné naissance : individus et peuples sont fruits de multiples rencontres, comme mille mailles forment un tissu. Le Chant libre est livre d’histoire en mode poétique, voyage dans le pays de l’enfance, exploration littéraire de ce qui a constitué la « géographie cordiale » de Gérard Nicolas : les Terres-Sainville, et « Obéro », quartier dans le quartier, qui semble inspirer à l’auteur à la fois fascination et respect immense : là auraient résidé quelques-uns des célèbres « 16 de Basse-Pointe », dont l’auteur évoque magnifiquement le combat, le marronnage, la solidarité sans faille :

    « Au début de la saison cyclonique, un patron sera tué dans la section Atlantique-Nord. Les justiciers sont dans les bois. Une nuit, au sommet d’un morne, ils proclament le don de l’un à l’autre, et paix sur les bouches…..Procès. Fort du Ha. Temps gelé. Des combattants debout derrière leur silence (…) ».

    Gérard  Nicolas sait raconter aussi la ville, Fort-de-France, qu’il nomme si pertinemment Fausse France, clin d’œil au créole Fòdfrans, avec un résultat très parlant, adéquat.  La ville, avec ses marginaux, ses vagabonds, ses gens « en drive » : Lapin Chodé, Emile Bertin, Jésus-Christ. De ce dernier, un clochard blanc, il brosse un portrait saisissant :

    « Jésus-Christ, fils des mangeurs et mangeuses d’hommes, de femmes, de marmailles, qui, assis en lotus, s’exposait en un lieu chaque fois différent, dans les pieds des passantes et des passants bien mêlés (il figurait quand même notre vengeance muette) » .

    Des personnages en marge, dont les comportements, le langage, les paroles, les hurlements, détruisaient la belle image de petite ville bien française que Foyal voulait donner d’elle-même :

    « Fausse-France (j’ai bien dit « fausse ») était chaque jour renvoyée aux limites de son cirque par de légendaires bruleurs d’illusions. »

    A retenir aussi de cette exploration poétique de notre passé, cette belle déclaration :

    « Chers arrière-arrière-grands-pères, chères arrière-arrière-grands-mères, jamais on n’a pu vous tourner bêtes de somme ou de foire, jamais vous n’êtes devenus des bien meubles ni immeubles : jamais esclaves. ».

Jamais  l’entreprise criminelle de déshumanisation n’a atteint son but ignoble ; la fréquence  des insurrections ignorées, les innombrables révoltes inabouties (il n’y a pas eu que le 22 Mai), la capacité des peuples antillais à endurer, résister, créer (il n’y a pas de résistants que les nègres-marrons) : c’est tout cela que Gérard Nicolas nous invite à considérer.

NOMS DU PAYS

    Le Chant libre de Gérard Nicolas est un cri d’amour au pays natal, mais pas dans une perspective chauvine étroite (Nicolas semble très réservé vis-à-vis des grandes parades identitaires, des belles envolées style Péyi a sé ta nou !...). Son cri est souvent empreint de nostalgie et d’amertume. Un court poème nous paraît résumer la déception d’une génération qui a lutté pour des lendemains qui chantent :  Jour d’huijour :

     « La Machine dans les mornes et les fonds. Tous les chemins, chez les malheureux, les malheureuses, vont des prélèvements démesurés aux achats automatiques. Landjèt sa ! Qu’est-ce que j’ai fait de mon pays ? ».

    Autre thème de la réflexion poétique de Nicolas : les changements de noms, révélant comme une perte d’âme, ou la fin d’un certain « monde »:

    « …l’Anse Gros Sable et l’Anse Bonneville ont tourné « Plage des surfeurs » ; estomac a été proclamé « poitrine » et isalop, « petit con ».

    Dans une note de bas de page, Nicolas avertit le lecteur en ces termes : « Ô lecteur, lectrice, qui ne comprend pas le créole, invite quelque créolophone à lire certains poêmes avec toi ». C’est qu’en effet son Chant libre, si sa beauté est sans doute  tout à fait accessible au lecteur francophone, apparaît plus souvent que rarement comme un chant créole, avec des ruses, des détournements, de l’inouï  proprement.  Deux exemples :

  - considérez… comme équivalent  du créole considiré, trouvaille finalement assez heureuse, malgré les étymologies très éloignées.

  - chalviraj, une pawol nef (néologisme) avec un sens proche du ranboulzay de Jean Bernabé.

Déjà, en couverture, pour le nom de l’auteur, Jéra Nikola est au centre, entre Gérard et Nicolas : comme une indication sur tout le tempo, comme s’il donnait le « la » d’entrée de jeu : le Chant est à plusieurs voix.

***

    Le jeune Césaire avait écrit en 1944, dans la revue Martinique, un texte intitulé L’appel au magicien. Il y faisait, entre autres, ces remarques : « Je n’ai pas fini d’admirer le grand silence antillais, notre insolente richesse, notre pauvreté cynique (…) Les Antilles n’ont pas de civilisation, parce que les Antilles boudent la poésie. Scandaleusement. Nous avons perdu le sens du symbole. Le mot propre a dévoré notre monde. Scandaleusement. »

    Il faut lire le Chant libre de Gérard Nicolas, en ayant à l’esprit ce terrible diagnostic.

                                                                   Georges-Henri  LÉOTIN.

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