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LES AFRO-TURCS : UNE HISTOIRE OUBLIEE

Anne Andlauer http://www.lepetitjournal.com/

La plupart des Turcs ignorent leur existence et leur histoire. On les confond souvent avec des migrants africains et, lorsqu'ils montrent leur carte d'identité turque, on les qualifie "d'Arabes". Pourtant, les Afro-Turcs n'ont rien à voir avec la péninsule arabique ni même l'Afrique du Nord. Leurs ancêtres sont arrivés du Kenya, du Soudan ou encore d'Ethiopie au cours du 19ème siècle pour travailler comme esclaves dans les exploitations agricoles de la région égéenne. Ces dernières années, certains de ces Afro-Turcs tentent de se faire connaître et reconnaître au travers d'une association. Ce lundi, un panel leur est consacré au restaurant Cezayir* d'Istanbul

A la fin du 19ème siècle, les grands-parents de Mustafa Olpak sont amenés du Kenya en Crète par des marchands d’esclaves. C’est l’époque où la traite des Noirs est fréquente dans les plantations de la côte égéenne, autour de l’actuelle Izmir. A la naissance de la république, dans les années 1920, l’esclavage disparaît et les anciens esclaves deviennent citoyens turcs.

Commence alors une longue période de déni, de la part de l’Etat mais aussi de ces Afro-Turcs. Elle prendra fin en 2002, lorsque Mustafa Olpak raconte l’histoire de sa famille dans un livre, puis fonde une association.

Quand il commence à écrire, Mustafa a 40 ans. Ses deux parents sont morts. Lui n’en peut plus de ce déni qu’il a subi toute sa vie. “Si ma mère était encore en vie, si elle lisait ce que j’écris, si elle voyait ce que je fais, elle me renierait sur le champ. Et ce, bien que j’ai toujours été le préféré de ses neuf enfants ! raconte Mustafa. Ma mère disait tout le temps : “Nous ne sommes pas Africains. Nous sommes Arabes. Des Arabes à la peau un peu foncée.” Peu d’entre nous osent se dire Africains, descendants d’esclaves. Le mot “africain” nous rappelle des choses dont nous ne voulons pas parler.”

“Arabe”, c’est aussi par ce mot que la société turque désigne ses citoyens à la peau noire. Mustafa Olpak a longtemps cherché une explication. “On sait qu’à une époque, certains de ceux qui partaient en pèlerinage à La Mecque en revenaient avec un esclave noir comme “preuve” qu’ils avaient bien effectué le pèlerinage. Le mot “arabe” pourrait venir de là, avance-t-il. D’ailleurs, lors du recensement de 1904 dans le village égéen de Torbalı, à côté du nom de certains de ces Africains, il est écrit : “Originaire d’Arabie”.”

“Embrasser un enfant noir sur la bouche porterait bonheur”

Mustafa Olpak revient souvent à ce paradoxe : ses origines africaines se lisent sur son visage, dans sa couleur de peau et pourtant, lui et les autres Afro-Turcs n’ont gardé de leurs origines que cette couleur de peau. Ils sont devenus turcs, ont perdu leur culture et leur langue. Mais cette couleur différente leur est sans cesse rappelée. “Enfant, tu ne veux pas aller à l’école, parce que dès le premier jour, les autres enfants s’attroupent autour de toi et se moquent, se souvient-il. Il y a aussi toutes ces superstitions… On dit par exemple que celui qui croise une femme noire dans la rue doit immédiatement pincer son voisin pour ne pas s’attirer le malheur. Ou encore que pour une femme, embrasser un enfant noir sur la bouche porterait bonheur. Dans mon enfance, j’ai embrassé des centaines de femmes ! Mais tout cela s’arrête à l’âge adulte !” s’amuse Mustafa.

Alev Karakartal, elle, est journaliste, descendante d’une famille d’esclaves arrivée du Soudan. Comme Mustafa Olpak, elle est l’enfant d’un couple mixte. Pour elle, ce métissage n’a rien d’un hasard. Il est le résultat du déni et de la discrimination. “Les femmes noires de ce pays veulent se marier avec des hommes blancs. Elles ne veulent pas que leurs enfants leur ressemblent, qu’ils subissent les mêmes regards, les mêmes moqueries à l’école, la même discrimination, explique Alev. Elles veulent que la peau de leurs enfants soit plus blanche que la leur. Un système qui pousse des mères à raisonner ainsi est forcément discriminatoire.”

Fête de la vache

Depuis dix ans, Mustafa Olpak poursuit un long travail de recherches. Il se rend dans les villages, collecte les histoires et mène des projets culturels avec son association. Tous les ans, il organise la “fête de la vache” aux alentours d’Izmir (la dixième édition a eu lieu ce week-end). Dans l’Empire ottoman, cette fête était un moyen pour les esclaves africains de se retrouver, d’échanger des nouvelles sur les membres de leurs familles.

“Depuis 2009, nous organisons la Fête de la vache avec le soutien du ministère de la Culture. L’Etat commence à regarder ce passé en face”, estime Mustafa. Alev opine du chef : “C’est vrai, l’Etat nous aide… mais uniquement dans le cadre de projets culturels. Il n’a encore jamais été question de nous reconnaître officiellement, de faire entrer les Afro-Turcs dans les livres d’Histoire… Toutefois, je pense que nous avons franchi un point de non-retour. Nous avons commencé à parler, à raconter nos histoires. Les génies sont sortis de la bouteille et dorénavant, il ne sera plus possible de faire comme si nous n’existions pas.”

La prochaine étape – et Mustafa y pense souvent – serait de faire le chemin inverse à celui de ses ancêtres. Voyager au Kenya, pour lui. Au Soudan, au Niger, en Ethiopie, pour d’autres. Et réconcilier les deux moitiés de leur identité, turque et africaine.

Anne Andlauer (www.lepetitjournal.com/istanbul) lundi 6 juin 2016

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