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LES AVENTURES DE DAMIDA, LA PETITE CREOLE

Les marchandes de poissons et la marchande de boudins créoles

... {les rédacteurs de l’ « Eloge de la Créolité » visaient deux objectifs :
- réveiller chez nos artistes (écrivains, peintres, sculpteurs, musiciens, cinéastes etc…) le sens du Beau ou plus exactement de la beauté créole : beauté anti-exotique, anti-doudouiste-colibri-mer-bleue-peau de sapotille, beauté des bidonvilles que sont le Morne Pichevin ou Texaco. Grandeur des djobeurs, des ramasseurs de tinettes, des combattants de damier, des marchandes de poissons ou de légumes, des quimboiseurs, des Koulis d’Habitation etc…Beauté de la langue créole toujours considérée par certains comme un vulgaire patois.}
Raphaël Confiant, A propos d’un propos pseudo-philosophique

{{ {{{Les marchandes de poissons créoles}}} }}

La cérémonie des énergiques marchandes de poissons était le festival quotidien du Bas-de-Source, le quartier bouillant de Belle-Terre. Dans un dynamisme boute-en-train, les héroïnes désinfectaient leur espace à l'aide de jets discrets d'alcali, d'asae fœtida, de vinaigre des quatre voleurs, de « grésyl » et de "mennen vini", des odorants magiques qui assuraient l'hygiène et l'attirance de la clientèle. Les jupons relevés jusqu'aux hanches, elles s'installaient au trois-chemins, sur une plate-forme sous les grandes pancartes publicitaires du cinéma Vazi où s'affichaient les titres de films mondiaux : " Et Dieu créa la femme ", " Sapho ", " La chatte sur un toit brûlant ", " Pain, amour et fantaisie ", "Les dix commandements", " J´irai cracher sur vos tombes ", " Samson et Dalila ", " Dracula ", " Moïse ", " Maciste ", " Hercule ", " Ben Hur ",
" Django est de retour " ... sans bien sûr oublier " Tarzan " le grand blanc au parler petit-nègre qui sauvait les noirs et les animaux de la jungle, bien aidé de sa dame Jane et son célèbre singe Cheetah. Des affiches qui relevaient l'ambiance et la vente des poissons à la criée. Sur ce bout de trottoir dans des immenses paniers en osier à leurs pieds, s'exposaient tous les animaux poïkilothermes que sont les poissons qu'on trouve dans la mer Atlantique : des rouges et argent, balaous, espadons, orphies, coulirous, requins, vivaneaux, vielles, bonites...

La corporation était organisée en deux parties : les stationnées dirigées par mesdames Arêti et Carmen et les marcheuses par une femme haute, les muscles en relief bandés comme des cordes en fer tressés sur ses membres inébranlables. Manzè Manuella ou Grand-Manuella était une superbe négresse qui transportait sa panière de poissons, en équilibre sur son tortillon de foulard madras dans toute la Belle-Terre. Ses fesses menues à peine couvertes d'un short en toile de jute et sa taille fine étranglée par une ceinture en cuir bardée de poches, ses seins plats à l'air, elle chantait à tue-tête :

- Balaou é kouliwou fré ! Balaou é kouliwou fré ! Balaou é kouliwou fré ! Manjé pwason mésyézédanm ! Sa bon pou zo. (Mangez du poisson messieurs et dames ! C'est bon pour les os.)

Une opérette de première classe débutait par le bel canto qui stimulait la compétition des marchandes. La réussite matérielle de la journée, dépendait de ce qu'un homme soit le premier client. En s'appuyant d'un coup d'œil érotique, Man Carmen une stationnée bien debout, ses grands pieds nus brossés sur les roches de rivières, fermement agrippés au sol, les poings sur ses hanches généreuses, sa robe rouge relevée laissant dépasser son jupon de dentelle bigarrée, proposait coquinement à un beau bougre en costume :

- Vin santi ki jan dorad an mwen fré doudou ! (Viens renifler la fraîcheur de ma daurade chéri !)

L'homme souriait. Man Arêti se courbait de rires en secouant machinalement les pièces de monnaie dans sa grande bourse suspendue en collier, où elle avait auparavant glissée une tête de giraumon : un garde-corps (talisman) qui servait à en multiplier le contenu. Une barguigneuse qui doutait de la qualité de sa poiscaille se faisait sérieusement vilipender.

- Ki biten ? Pwason an pa fré madanm ? Sé koukoun-aw ki pa koké dlo bomaten- la. Ay koké dlo é woutouné achté pwason, pas pwason an mwen pli fré ki kouni pit aw-la. (Quoi ? Mon poisson n'est pas frais petite dame ? C'est votre vagin qui n'a pas coïter l'eau ce matin. Aller vous laver et revenez acheter du poisson car ma marchandise est plus saine que votre trou puant.)

À la raclée quotidienne, les cris et les hurlements de Damida s'échappaient de la maison et divulguaient ce qu'elle voulait être son secret : les raclées quotidiennes de son beau-père. Le voisinage déjà envahi par leurs propres peines et leurs tourments, elle irradiait volontiers sa joie souvent extraite difficilement d´un désarroi se disant qu´étant malheureuse à la maison, elle se devait de propager une émotion agréable et profonde pour tjenbé rèd é pa moli (tenir bon créole en dépit de tout). Avant de décamper pour l'école, elle se rinçait les yeux à grande eau, se nivelait la figure fanée par les pleurs, de ses bras ailés elle s'épurait l'aura en fouaillant l´air, respirait profondément trois fois, se redressait, prenait son envol et surgissait dans la rue rayonnante de joie, le sourire éblouissant. En gambadant gaiement, elle saluait les marchandes :

- Bonjour Mme Carmen ! Bonjour Mme Arêti ! Bonne journée !

- Bonjou Doudou ! Bonjou kòkòt ! Comment ça va ?

- Ça va bien merci ou, lançait-elle comme si c'était son plus beau jour.

- ÒÒÒ !... éructait l'une des vendeuses, ce n'était pas toi qui vient de prendre une volée et qui criais toute à l'heure la hon ?

- Non, ce n'est pas moi qui pleurais. Je suis trop grande pour prendre des coups. C'est mon petit frère ou, les rassurait-elle en riant.

Pas convaincues, genre ce n'est pas à de grandes macaques comme nous que tu apprendras à faire la grimace, elles secouaient la tête de droite à gauche en un petit signe de connivence avant de se dire entre elles.

- Bon Dyé Bon ! (Dieu est bon !) Cet enfant a du courage. Elle ne restera pas ici. Guadakéra est trop petite pour elle. Son beau-père vient de la charger de coups et regardez la sourire. Que voulez-vous ? Dieu est bon !

Elles complimentaient Huguette. “ Votre enfant est très gentille et bien élevée Madame Marcellin. Elle nous dit toujours bonjour. “ À quoi Huguette répliquait selon son humeur : “ Si vous viviez avec elle, vous verriez comment elle est gentille. ”

Certains sourires montrent des canines comme des chiens qui font caca sur des tôles ondulées brûlantes. Certains rires sont jaunes de nervosité ou farcis de feintises et de simulacres, mais la gaieté de Damida n´était point une façade. Sa jovialité n´avait pas de contraire. C´était plutôt un choix d´additionner un bon instant à un agréable moment. Une option qui lui traçait la voie existentielle et lui sommait la bonne humeur conditionnelle à l´obtention de cet amour inconditionnel recherché malgré elle dans chaque instant présent, cette durée très courte que la conscience saisit comme un tout. En attendant, elle ne savait pas compter.

{{{ {{La marchande de boudins créoles}} }}}

L'observante marchande de boudins Mme Tété s'annonçait : “ Bing-bang ! Wé la morale fwansé ? Bouden an mwen tou cho, anki pen la ki rasi. (Bing-bang ! Où est la morale française ? Mon boudin est tout chaud, seul le pain utilisé dans le boudin est rassis.) “

Tété, une vive négresse élancée se distinguait par des lèvres naturellement peintes d'une couleur violette dont la supérieure était velue. Elle personnifiait la feuille de chou du Bas-de-Source, avait deux enfants avec l´illustre directeur de radio Gwada déjà marié, ne se laissait pas faire pour deux sous et avait sa propre émission sur tout ce qui passait sur l'île. Elle n'habitait pas au Bas-de-Source. Juste en face du couloir d'Huguette, elle vendait certains soirs de vrais boyaux de cochon remplis de la farce épicée qui fait la réputation culinaire du boudin créole. Tous craignaient sa nature scrutatrice, mais ne pouvaient s'empêcher de lui bailler une occupation. Son monologue sur son amant appartenait à la rue :

- Bing-bang ! Où est la morale française ? S'il ne m'emmène pas l'argent ce mois-ci, je lui fais un scandale dans son bureau ! Dayè i sav an gòlbo, i pè mwen (D'ailleurs, il me sait gauloise et me craint). Il ne me laisse pas du tout aller jusqu'à son travail. Si lui est à la radio, moi je suis la radio. Quand il vient me porter l'argent, je l'envoie d'un coup de rein au plafond messieurs et dames. Ça lui plaît ! Wop ! D'accord ! Je t'ai vu ! lançait-elle brusquement à un passant qui se voulait invisible.

Pierre-Aimé Laurent de Bois-de-Lourdes, le père inconnu de Damida allait au cinéma Vazi chaque mercredi tout seul. Pour y aller, traverser la rue du Père Labat au Bas-de-Source était inévitable. Ces jours là, elle se postait derrière la porte du couloir pour l'observer de loin et selon son courage aller le saluer. Tout juste un "Bonsoir mon père !" répondu par un inintelligible bourdon. Une minute pourtant magique pour la fillette ! Le désir inavoué de créer une communication avec son géniteur la hasarda à adresser la seule requête qu'elle fît à son père dans toute sa vie. Elle passait en sixième. Cet étape l'effrayait et relevait sa confiance en l'avenir. Elle lisait et étudiait toujours en cachette toute seule, sans l'aide de son entourage consacré à ne pas avoir trop faim. Le prix des livres et des manuels d'études qu'elle tenait à tout prix posséder, augmentait plus rapidement que la paye de sa manman, et ne lui laissait pas les moyens de lui acheter un nouveau cartable. Il lui était hors de question d'hériter les vieux livres abîmés qui appartenaient à l'école. Elle ne permettait aucun compromis à ce sujet. Elle avait compris qu'il y a des livres qu'on veut tout le temps à sa portée. Certains ne prêtent pas leur Bible. La vérité est aussi qu'elle s'enivrait à renifler l'odeur du papier imprimé neuf. Ces volumes devenaient ses vrais amis et ses garanties du savoir.

- Je n'ai pas les moyens de vous acheter à tous des chaussures, des vêtements, des linges de corps, des cahiers et en plus des livres neufs. Tu n'es pas seule Damida, il faut penser à tout le monde. Ou bizwen pété pli wo ki bonda a'w ? (Tu veux péter plus haut que ton derrière.) Tu ne peux pas emprunter à l'école comme tout le monde ? grognait sa mère dépassée par ces achats.

- Manman ! J'aime bien lire mes livres d'école quand je veux. Je peux toujours vouloir revoir ce que j'ai appris la veille. Je préfère les avoir tout près de moi. Arrête de rouspéter, minaudait-elle pour ne pas réveiller la manie de sa mère d'avoir raison.
Cette fois elle dût recourir à son géniteur qui jamais n'avait eu cure de son existence. Comment quémander un cartable à son père inconnu ? était son nouvel énigme. Quoique jamais il ne l'avait levé de garde, en vouloir à ce père aurait été un sacrilège. Il était tellement plus facile de s´en prendre à sa manman. Ce pourquoi, elle admirait secrètement Nina sa demi sœur paternelle beaucoup plus âgée qu'elle, une des quatre filles-dehors de son père. Elle étudiait au lycée Toussaint Louverture. Se disant ne rien avoir à perdre de ce papa qui ne l'avait pas non plus reconnu, elle crachait violemment sa détresse en français sans coup de roche (sans faute).

- Je dis tout fort que Pierre-Aimé Laurent de Bois-de-Lourdes est un enfant-de-garce de première catégorie. Il ne m'a pas acheté une couche. Une couche ? Je suis une femelle et n'ai pas besoin de son nom, mais un vrai mâle reconnaît le fruit de semence. Nous ne sommes plus des esclaves vendus au marché. Nous avons le choix. Ce n'est pas de notre faute à nous tous les bâtards si ces papas sont des irresponsables et des couillons de première catégorie. Nous la nouvelle génération des descendants d'esclaves, projetons d'exiger légalement une reconnaissance et une réhabilitation de la progéniture des exploiteurs de nos ancêtres. Ces négriers barbares. D'accord ! Et si tous les bâtards de toutes les Antilles réclamaient aussi juridiquement réparation et réhabilitation de leur père inconnu et marron, les hommes de chez nous seraient plus attentifs à leur libido. Et encore. Ce n'est pas sûr. Ça ne m´étonnerait pas qu´ils chicanent et contestent comme le font ces descendants de négriers ou qu´ils carrément incriminent les femmes. Tu peux croire Damida que même si je n'ai pas de mari, je donnerai un papa à mes enfants. Un homme. Un vrai. Pas un vieux nègre ignorant comme Pierre-Aimée Laurent car je veux croire qu'il y a de vrais hommes chez nous et ailleurs. Toutes les nations ne peuvent pas traiter leurs enfants pire que des bêtes. Je sais que Pierre-Aimé a des chiens, des chats, des cabris, des bœufs, des moutons et des poules qu'il traite mieux que nous ses enfants bâtards.

- Ce n'est pas gentil de parler de son papa comme ça Nina, lui avait répliqué faiblement Damida. Il n'est pas un vieux nègre ignorant. Ce n'est peut-être pas de sa faute. Peut-être que c'est sa femme qui ne veut pas de nous.

- Sa femme ? Dis moi depuis quand les femmes décident pour les hommes à Guadakéra ? Ou kouyon kon an zwa pèsé é kouyon sé jaden a savan (Tu es bête comme une oie et le malin profite de la bêtise d'autrui). Tu ne te rends pas compte Damida ce que c'est pour un enfant de ne pas valoir une couche à sa naissance ? Une couche est un tissu à pisser dedans. J'ai lu quelque part que la plupart des hommes qui battent leur femme, qui violent et qui tuent sont sans papa. Quant aux femmes, la plupart sont battues, maltraitées, putains, voleuses ou folles. Un jour nous nous plaindrons de la violence des jeunes sans vouloir dévoiler la cause. Personnellement, si j'avais un révolver je ne sais pas ce que je ferais.

- Mais c´est ton papa...

- Qu'est-ce que tu me racontes ? Papa ? Depuis quand ? Une couche Damida ? Une couche. Même pas un petit pot de Nestlé qu'il ne nous a donné. Je ne lui demandais même pas du Guigoz. Je hais ce nègre. Et toi Damida, tu as beau croire que tu es mieux que moi, parce que ton beau-père t'a reconnu au mariage de ta manman, cloues toi bien dans ta tête à coco noir que ton beau-père n'est pas ton père et la plupart des beaux-pères et des belles-mères détestent la progéniture de leur conjoint."

Damida pensait que sa demi-soeur faisait fort, mais que son beau-père ne soit pas son père était bien la seule chose dont elle était sûre. Elle n´osait pas révéler son secret d´enfant battu. Frappée, rossée, fouettée, rouée de coups par son faux papa, le malaise qui la tenaillait ne lui autorisait pas d'expectorer sa hargne. Par instinct de protection, elle jouait à l'autruche qui selon la légende se cachait la tête dans le sable.

Au quatrième mercredi, après quelques séances de prières à Dieu son Père l'Homme blanc invisible au-dessus de la ravine pour se donner force et courage, elle se planta devant Pierre-Aimé Laurent de Bois-de-Lourdes, pas trop loin du seau à boudins de Tété assise sur on tabouret pliant, l´œil torve en observatrice-observée. " Bonsoir ! Je peux vous parler " chuchota la fillette. Son père inconnu selon son premier acte de naissance sans répondre, se voûta et lui tendit l'oreille en abbé qui attend nonchalamment une confession dont il se passerait bien :

-Père, je passe en sixième. J'ai vu un beau sac d'école à la vitrine de la librairie de Mme Marie-Reine. Il est marron en velours côtelé et coûte six mille (anciens) francs. Manman n'a pas les moyens de l'acheter...

Tété, sa belle cavité buccale entourée de lèvres plus violettes que jamais retroussées jusqu'à sa moustache, ne perdait pas une miette du confiteor au père. Elle se déplia, se cabra de toute sa hauteur, se croisa les bras sur ses seins sous son menton, toisa l'homme de bas en haut et rota l'air coriace :

-Bing-bang ! Wé la moral fwansé ? Ou pé pa di ki timoun lasa pa ta'w. I pòtré a'w. Zò ka sanm kon dé kaka sòlda. (Bing-bang ! Où est la morale française ? Tu ne sauras nier que cette petite est ton enfant. Elle est ton portrait. Vous vous ressemblez comme deux cacas de soldats. (Parce que ceux-ci mangeaient la même nourriture, leurs selles étaient semblables. Trait pour trait.))

L'attestation de la marchande de boudins se muta en une glaive qui plongea dans le corps de Pierre-Aimé jusqu´à la garde. Il vacilla. Sa peau marron vira en une couleur aride de terre desséchée. Confondant Damida à un choc électrique, il la bouscula en susurrant : " Je vais voir ce que je peux faire. " La fillette, les jambes flageolantes retînt son debout. Alternativement, elle trébucha et déguerpit à la même vitesse qu'une vieille chienne qui a reçu un coup de pied au cul.

{{{ {{Le sac d´école}} }}}

La bravade de Tété augmenta le respect de Damida envers les mâles-femmes. D'un autre côté, une incertitude cimentée de remords la paralysa. Elle vécut toute la semaine engluée dans une gelée de regret. Elle s'en voulait profondément de sa hardiesse d'avoir exprimé son besoin à son père. " Une mendiante, tu n'es qu'une mendiante ", lui aurait dit sa demi sœur Nina si elle avait su.

Le jour prévu, le père ne se montra pas. Le mercredi-la-lune d'après, Tété Bing-bang en congé, peut-être pour recevoir l'allocation du père de ses enfants, sa place était vide. Le Bas-de-Source d'un calme inhabituel était à la fois illuminée par la lune, les étoiles, et les poteaux électriques qui tuaient les insectes nocturnes à coup de rayons. Un cheval à diable (Diapherodes gigantea) échappé de sa forêt cherchait désespérément une brindille afin de s'y confondre. Un papillon de nuit emprisonné dans une nuée de mouches goulues se débattait désespérément. Damida Félicie se posta à l'ombre dans son coin en s'essuya les paumes suintantes sur la jupe verte de son uniforme scolaire. Immobile, elle entendit presque ses pas de haret sur le mélange de calcaire, de silice et de bitume qu'est l'asphalte avec lequel on commençait à combler les rues, et se pointa fap ! en fixant son père inconnu droit dans le blanc des yeux, statufiée. Dans un silence de mort, Pierre-Aimé lui remit exactement la somme dans la main, lui tapota doucement la joue et continua sa route vers le cinéma Vazi où s'affichait ce soir là " Sueurs froides " le film du régisseur anglais, dont le nom un peu difficile à prononcer se terminait par coq. Ah ! Hitchcock.

Sans ambage et sans ramage, elle a tout simplement apprécié le seul présent reçu de son père et l'utilisa pendant toutes ses années au collège Schœlcher jusqu'à l'usure. Il est clair qu'elle se garda bien de raconter sa mendicité à Nina. Elle croyait entendre ses paroles acrimonieuses : " Tu t'es humiliée pour un sac ? Je ne m'abaisserai jamais à mendier quoi que soit à cet homme sans vergogne. Où est ta fierté Damida ? “

Elle paya chèrement le prix de sa témérité. Bloquée, elle n'osait plus demander. Une inquiétude liée à l'imaginaire empoisonnée que provoque l'attente prolongée l'assaillait toutes les fois qu'elle devait recevoir, ne serait-ce que ce qui lui était dû. Elle se revalorisait superficiellement dans l'orgueil de ne pas laisser transpirer ses désirs. En outre, elle dût affronter la pire des avanies car à partir de cette demande, Pierre-Aimé Laurent de Bois-de-Lourdes, père inconnu selon son premier acte de naissance, la fuyait comme la peste en lui faisant un petit signe de loin, pour ne pas avoir à être seul avec elle. La disgrâce était de ne pouvoir ventiler cet injuste disqualification. " Zafè a gran moun pa zafè a ti-moun. (Les affaires des adultes ne concernent pas les enfants.)" s'entendrait-elle répliquer par de gros yeux. Réveiller un passé que les concernés vouent à un semblant d´oubli n'est pas de bon augure.

Le beau gendarme blanc bronzé aux yeux bleus en short bleu marine et chemisette bleue pâle, aux jambes poilues et aux cheveux bruns bouclés dans le trois-chemins du Bas-de-la Source qui jouxtait sa fenêtre n'évitait pas du tout Damida. Son attention était consolatrice. L'homme de loi s'ennuyait comme un rat mort à lever les bras en fantoche à la direction d'une faible circulation de camions, de tractions et d'autocars transportant les voyageurs de la côte sous le vent. Pendant les pauses, il lançait à Damida de bénins clins d'œil, auxquels elle répondait en s'éclipsant rapidement derrière les persiennes. Tous les deux pouvaient passer de longs moments à jouer au koukou-gyègyè (cache-cache) avant que son épouse passe le prendre à Vespa. Un jeu que captait la marchande de bouquets garnis (cives-thym-persil), citrons et piments en lots sur le trottoir de la maison qui se parlait à elle-même. " Cet enfant-la est un phénomène. Malgré toutes les volées qu'elle prend, regardez-la en train de rire au blanc ! Elle rit tout le temps. Elle ne restera pas ici. Ka-w vlé fè ?” Que faire d´autre ? Est le soupir de compassion... créole.

Maxette Olsson

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