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Les événements qui m'ont marqué en 2018

Serghe KECLARD
Les événements qui m'ont marqué en 2018

Les événements qui m'ont marqué en 2018 ne sont  pas  nombreux, mais me paraissent symboliques à plus d’un titre :

En Martinique :

  Au début du mois de juillet 2018, afin de clôturer ses activités littéraires, saison 2017-2018 , le dynamique «Club de lecture du Robert» a invité, outre ses 15 membres, quelques privilégié-e-s (et ce n'est pas peu dire !) à partager avec lui, dans un lieu à haut coefficient  culturel, «An lakou-a», les joies d'une plongée dans «l'épitomé» d'une Martinique qui ne veut pas disparaître : celle qui convoque le passé pour mieux jouir du présent et affronter, «la tête large et froide», le futur.

  En d'autres termes, j'ai été convié en terre gros-mornaise, dans un espace rural aménagé en site touristique, mais qui en refuse tous les codes : un lieu ouvert en terre battue – danmé – avec un mobilier en matériaux naturels (bois, bambou …). Le propriétaire, Renaud Bonnard, animateur à la fois militant enthousiaste et cultivé, autour duquel gravite une équipe au diapason, propose, en effet, une politique culturelle créole et en créole dénuée de toute nostalgie. De cette nostalgie qui est continûment  accolée à l'évocation de nos mœurs et traditions, à croire que nous sommes condamné-e-s à la survie mélancolique, l'œil rivé dans le rétroviseur.

  Au contraire, notre hôte donne à voir, à entendre, à incarner aux commensaux, à travers les propositions d'activités - visite du jardin, jeux d'antan pour  enfants et adultes, initiation intelligente à la danse kanigwé et à lasotè, succulence d'une gastronomie revisitée ... - une culture martiniquaise vivante, arc-boutée sur le présent. Convaincu qu'il est que c'est dans le passé, éclairé et déconstruit, que s'inscrit, paradoxalement, «la modernité» de la Martinique.

Je retrouvais ainsi, l'écho de  mon crédo, «Ré-enchanter le réel martiniquais».

   L'autre événement est lié aux préoccupations de la majorité des gens du pays : l'advenue effective du TCSP (transport collectif en site propre). Après environ cinq ans d'attente de bon nombre de compatriotes, les bus en site propre roulaient enfin. A bord, des passagers visiblement heureux, y compris moi. N'être plus obligé de se payer des embouteillages pour se rendre à Foyal, la ville capitale, un lundi matin, représente pour le quidam que je suis,  l'inestimable entrée en douceur dans une improbable semaine. Je vous laisse, alors, deviner ma rage à peine feinte, quand ce rêve éveillé fut brutalement interrompu, plusieurs jours durant, pour «droit de retrait» ou  «grève» des chauffeurs.

 

Dans la Caraïbe :

  Une écrivaine à la voix singulière, Maryse Condé, reçoit le « Prix Nobel alternatif de littérature » pour l’ensemble de sa foisonnante œuvre. C’est la Guadeloupe qui est honorée mais aussi la Caraïbe et le Monde qui s’en félicitent.

  J’ai eu à dire, dans un précédent article, tout le bien que je pense de cette autrice verticale aussi exigeante  avec elle qu’avec ses compatriotes et ses lectrices et ses lecteurs. Après le Gwo-ka, qui est inscrit depuis 2014 au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco, voici que l’auteure de Victoire, les saveurs et les mots, de La vie sans fards ou encore de Le fabuleux et triste destin d’Ivan et Ivana, qui entre dans le Panthéon de la littérature du Tout-Monde. Lonnè épi Respé anlè tet Madanm tala !

et dans le Monde :

  On les appelle les « migrants », celles et ceux qui prennent d’assaut les côtes européennes dans des embarcations de fortune – certains cachés dans des matelas ou des valises - au péril de leur vie,  alors qu’il n’existe pas plus impropre dénomination que celle-là (même si on l’affuble de l’épithète hypocoristique de « frères »). Car elle présuppose une démarche libre et un choix. Or, les originaires de l’Afrique sub-saharienne, pour ne parler que d’eux, fuyant des zones de conflits et la misère générés, chez eux, par ces mêmes pays qui leur refusent asile et compassion, sont, de facto, des réfugiés. Le parti-pris du «Guardian» de leur redonner, aujourd’hui, leur identité originelle accompagnée du nom de leur pays,  est de nature à leur restituer humanité de femmes et d’hommes singuliers. Désormais, quiconque ne pourra prétendre ne rien savoir de cette abomination à l’encontre de nos semblables.

Puisse cette année 2019 transmuter le visage quelquefois hideux de l’humaine condition  en ce « réel ré-enchanté » appelé de tous nos vœux !

 

Serghe Kéclard, Janvier 2019